LE GRAND CONSEIL
princesses entre qui, dit-il, il a le choix, — grandeduchesse de Russie, archiduchesse d'Autriche ou princesse de Saxe, — « passera la première sous l'arc de triomphe pour entrer à Paris ». Les Bonaparte, en ce conseil, sont assez pauvrement représentés : Joseph est en Espagne et à peine sait-il à présentque le divorce est accompli ; Jérôme est à Cassel et d'ailleurs ne siégerait point, n'étant pas grand dignitaire. Restent Louis, Fesch et Murât. Louis, comme d'ordinaire, marche seul, et, ohéissant à des scrupules de conscience, il se fait l'avocat de la Saxe : il ne va pas chercher si la princesse a vingt-sept ans et si l'on a parlé d'elle de façon que son mariage fût difficile même en Allemagne ; c'est assez qu'elle soit d'un pays médiocre qui ne peut influer sur la politique générale, en même temps que d'une maison assez illustre pour s'être alliée aux Bourbons. « Il dit que l'Empereur et la France ont été trop ennemis de l'Autriche pour espérer une réconciliation sincère : il préfère la Saxe aux deux autres, mais l'Autriche à la Russie, et il motive cette préférence sur la conformité de religion. » L'opinion peut se soutenir, dès qu'on envisage les petits côtés de la vie pratique et de l'existence commune et tel est aussi l'avis de Fesch ; mais ce n'est pas là que s'arrête Murât : se posant en interprète de l'armée et en champion de la Révolution, il s'élève avec une violence qu'il justifie par ses protestations de dévouement, contre un mariage qui réveillerait les souvenirs de « l'Autrichienne, toujours odieuse à la nation ». La Famille
impériale, devant tout à la gloire, à la puissance, au génie de son chef, n'a aucun luslre à emprunter d'alliances étrangères ; il faut se garder d'un rapprochement avec l'Ancien régime qui aliénerait à l'Empereur les hommes d'aujourd'hui sans lui acquérir ceux d'hier. Les partisans d'une alliance autrichienne ne peuvent être les amis sincères de Napoléon : l'Autriche ne compte pas, la Russie, au contraire, est la seule puissance qui puisse halancer la fortune de l'Empereur : avec elle, point de passé funeste, point d'ail usions redoutables, point d'intérêts contradictoires, ni services à reconnaître, ni indemnités à octroyer; l'alliance est profitable, elle est utile- et elle est sûre. L'Empereur écoule patiemment, interrompant seulement Murât, à celte affirmation du néant de l'Autriche, par une brève allusion aux batailles de la dernière campagne; il laisse toute liberté aux opinions, même à celle-là qu'il veut croire désintéressée. Pourtant comme il pourrait répondre quand Murât tire argument de la Révolution !
De fait, Murât s'en soucie aussi peu que de la France. En parlant comme il fait, s'il semble se rendre l'interprète des Bonaparte, ce n'est pas à leurs passions qu'il obéit : il est roi de Naples; il aspire à la conquête de la Sicile, qui mellra sur son front une double couronne; or l'archiduchesse d'Autriche est fille d'une princesse des Deux-Siciles ; sa grand'mère, Marie Caroline d'Autriche règne à Palerme; c'est elle que Murât prétend détrôner et n'est-ce pas assez qu'elle ait les Anglais pour protecteurs sans