‹ Napoleon et sa famille (volume 2)Chapitre 72 sur 141 · COMMUNICATIONS AVEC LA RUSSIE · texte numérisé non relu

COMMUNICATIONS AVEC LA RUSSIE

et exciterait la reconnaissance de tous les Hollandais si elle voulait prendre ce pays plus directement sous sa protection en l'admettant dans la Confédération du Rhin. »

Ainsi, lorsqu'il sait que l'Empereur se contentera à grand'peine de la rive gauche de la Meuse, il se croit fort généreux en abandonnant l'île de Walcheren que Napoléon a déjà virtuellement annexée à l'Empire. Il proteste de sa soumission entière et absolue et, pour en donner la preuve, deux jours plus tard, le 19, il vient à Paris, il se met secrètement en relations avec le colonel Gorgoli, aide de camp de l'Empereur de Russie, et il lui confie pour son maître une lettre où « il demande pour la Hollande, la bienveillance, l'amitié et l'appui toute puissant de Sa Majesté Impériale ». « Placée à l'entrée d'une mer fermée chaque année par les glaces et en dehors de cette mer, la Hollande, dit-il, est l'entrepôt naturel pour le commerce du Nord et intéresse doublement Votre Majesté, depuis que ses frontièresse sont étendues en Pologne ; mais ce n'est pas tout, et la perte de la Hollande entraineraitle bouleversement de toutes les relations commerciales et achèverait l'indépendance de l'Angleterre envers le continent ; je pense même qu'il est du premier intérêt des puissances continentales de conserver la Hollande pour leur utilité et leurs besoins communs. » Sans doute, à ce moment encore, la Russie passe pour l'alliée de la France ; mais qu'un frère de l'Empereur, vassal et sujet de l'Empire, aille supplier

un souverain étranger « de lui accorder son puissant et généreux appui » contre l'Empereur même, n'estce pas une démarche qui, à l'heure surtout où elle est tentée, permet tous les soupçons et ouvre toutes les hypothèses?

Heureusement pour Louis, l'Empereurn'a pas alors connaissance qu'il ait recherché le Colonel Gorgoli. Comme pour l'affaire de la séparation, c'est le 21 seulement qu'il donne réponse à sa lettre du 17. S'il commence par rappeler le passé, par énumérer ses griefs, par relater les mesures qu'il a dû prendre, ce n'est pas par un vain besoin de récriminer. « Dans mon discours au Corps législatif, dit-il, j'ai laissé entrevoir mon mécontentement et je ne vous cacherai pas que mon intention est de réunir la Hollande à la France comme complément de territoire, comme le coup le plus funeste que je puisse porter à l'Angleterre et comme me délivrant des perpétuelles insultes que les meneurs de votre cabinet ne cessent de me faire » ; mais pour le moment, il peut se contenter avec la rive gauche du Rhin. — Louis avait offert la rive gauche delà Meuse et par là il perd encore INimègue — pourvu que Louis, comme il l'a proposé, empêche tout commerce de la Hollande avec l'Angleterre, qu'il ait des finances, une flotte, une armée, qu'il rétablisse la constitution en abolissant sa noblesse, qu'il réforme ses maréchaux, « grade qui n'est qu'une caricature et qui est incompatible avec une puissance du second ordre, » enfin qu'il fasse saisir les entrepôts

CONDITIONS DE L'EMPEREUR L6i

de denrées coloniales et tout ce qui est arrivé sur les bâtiments américains qui sont entrés dans ses ports. « Mon opinion, ajoute Napoléon, est que Votre Majesté prend des engagements qu'elle ne pourra pas tenir et que la réunion de la Hollande n'est que différée ; » mais enfin, comme il n'a pas plus d'intérêt à réunir à la France les pays de la rive droite du Rhin qu'il n'en a à y réunir le grand-duché de Berg et les Villes anséatiques, il laissera à la Hollande cette rive droite et il lèvera les prohibitions ordonnées à ses douanes, toutefois que les traités existants et qui seront renouvelés seront exécutés. » Et, se résumant, il pose en cinq articles ses conditions :

« 1° Interdiction de tout commerce et de toute communication avec l'Angleterre.

« 2° Une flotte de quatorze vaisseaux de ligne, de sept frégates et de sept bricks ou corvettes armés et équipés;

« 3° Une armée de 25 000 hommes ;

« 4° Suppression des maréchaux;

« 5° Destruction de tous les faux privilèges de la noblesse contraires à la Constitution. »

Sur ces bases, Louis peut faire négocier avec le duc de Gadore, par l'entremise de son ministre, la cession de la rive gauche du Rhin; mais, prononce l'Empereur, « Votre Majesté peut être certaine qu'au premier paquebot, au premier bâtiment qui sera introduit en Hollande, je rétablirai la défense des douanes; que, à la première insulte qui sera faite à mon pavillon, je ferai saisir à main armée et pendre

au grand mât l'officier hollandais qui se permettra d'insulter mon aigle. Votre Majesté trouvera en moi un frère, si je trouve en elle un Français, mais, si elle oublie les sentiments qui l'attachent à la commune patrie, elle ne trouvera pas mauvais que j'oublie ceux que la nature a placés entre nous. »

L'annexion pure et simple n'est-elle pas préférable à une telle vassalité? Un fantôme d'indépendance vautil d'être payé de tels sacrifices? on peut en discuter, mais Louis n'en doute point. L'Empereur, sans doute, n'a mis en avant de telles exigences qu'avec la conviction que son frère ne s'y soumettra pas, qu'il se résoudra à abdiquer, qu'il le fera à Paris et que, dès lors, l'occupation et l'annexion s'accompliront sans bruit et sans scandale ; mais Louis consent à tout. « Eh bien ! dit-il à l'Empereur qu'il est revenu trouver à Trianon le 23, il n'y a plus qu'à négocier; je donnerai mes instructions à mon ambassadeur et je retournerai avec ceux qui m'ont accompagné et mon fils aîné en Hollande. »

C'est là maintenant son objectif unique : « sortir du guêpier », et, d'après sa lettre à l'empereur de Russie, préliminaire sans doute d'autres démarches, soit tentées, soit rêvées, il est aisé d'en saisir la raison, mais l'Empereur ne s'y laisse pas prendre. « Comment, dit-il à Louis, vous voudriez retourner en Hollande avant d'avoir arrangé vos affaires? Sans doute pour y lever contre moi l'étendard de la-révolte ! Cela ne se fera pas. Votre fils, je l'ai mis sous la

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surveillance de la police et, par conséquent, tous les moyens que vous pourriez prendre pour l'emmener avec vous seront inutiles. Quant à vous, j'ai également pris mes mesures pour que vous ne puissiez pas partir, mais, comme il serait possible que vous trouvassiez les moyens de les éluder, je vous déclare que, lorsque votre arrivée d'ici à, la première station en Hollande me sera connue, la réunion sera aussitôt irrévocablement décrélée. Si vous ne voulez que consulter la nation, que ne faites-vous venir ici trente de vos notables comme je vous l'ai déjà dit? — Que ne me placez-vous vous-même sous la surveillance de votre police, répond Louis ? Il n'y a encore que cela qui manque. — Vous le serez comme tout autre quand je l'ordonnerai, » conclut l'Empereur et, k\c la menace à l'exécution, le pas sans doute est déjà francbi. En tout cas, mieux que par des mesures de police, Louis est retenu en France par le décret suspendu sur la Hollande.

C'est sur les bases que l'Empereur a fixées par sa lettre du 21 que Roëll, le ministre des Affaires étrangères de Hollande, ouvre des négociations ; mais, après avoir accepté l'ensemble de ces conditions alors qu'elles lui ont été présentées comme un ultimatum, Louis essaie de revenir sur chacune d'elles, d'obtenir des amendements, de formuler des objections de principes, et de se défendre comme s'il s'agissait d'un

traité à discuter entre deux puissances d'égale force. Ainsi, il consent à céder le Brabant et la Zélande, à l'exception du petit pays d'Altena qu'il dit indispensable à la Hollande pour le service des eaux, mais il s'attache désespérément à un dédommagement territorial par quoi, aux yeux de ses sujets, de l'Europe et de lui-même, il couvrira sa défaite : « Aussitôt, écrit Roëll à Champagny, que Votre Excellence voudra me faire connaître les dédommagements qu'on pourrait accorder au roi, Sa Majesté s'empressera d'accéder à la volonté de l'Empereur son frère. » Sur le point principal, il remet donc tout en question et, de fait, il revient sur l'acquiescement qu'il a donné.

De même fait-il sur tous les autres : l'Empereur a demandé quatorze vaisseaux, sept frégates et sept bricks : Louis propose cent chaloupes canonnières ou six vaisseaux du premier rang; l'Empereur a demandé une armée de vingt-cinq mille hommes ; Louis propose qu'une division française de huit mille hommes, toujours présents et tenus au complet, soit employée à garder les côtes insalubres; l'Empereur a demandé la suppression des maréchaux ; Louis proposé qu'au moins le titre soit conservé leur vie durant à ceux qui en sont revêtus.

Sur chaque article, il élève une discussion qui ne saurait avoir une utilité et qui, en compliquant la négociation, en exigeant des écritures et en occasionnant des retards, mécontente l'Empereur. Il ne pourrait avoir une chance de l'adoucir qu'en lui ce-

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