LA CONDUITE DE L'EMPEREUR
où il a donné des ordres pour la rédaction des notes à présenter aux Anglais — le 20 donc, il rend un décret par lequel, « voulant pourvoir à la sûreté des frontières du nord de l'Empire et mettre à l'abri de tout événement les chantiers et arsenal d'Anvers, il ordonne la formation d'une Armée du Brabant. » « Tous les pays entre la Meuse, l'Escaut et l'Océan, formeront le territoire de cette armée; toutes les troupes françaises et alliées de terre et de mer qui se trouvent dans cet arrondissement feront partie de l'Armée du Brabant. » C'est un mode inédit d'incorporation, le plus bref et le plus brutal, hors de toutes les formes coutumières du droit des gens, et ce décret, qui porte la date du 20, a été mis en exécution le 14 ; c'est le plus étonnant abus de la force, dès qu'on admet, comme Louis, que la Hollande a été constituée en royaume indépendant par une suite de traités solennels, qu'elle a été reconnue comme tel par toutes les puissances d'Europe, qu'elle n'est ni une dépendance, ni une province de l'Empire. Encore prendrait-on plus de formes dans un ancien département français et faudrait-il un prétexte pour y déclarer — comme fait le décret — toutes les places en état de siège, afin d'y proclamer la loi martiale.
Si c'est là encore une mesure d'intimidation à l'égard de l'Angleterre. l'Empereur ne doit-il pas trouver naturel, même désirer, que les Hollandais en témoignent leur mécontentement. Pourquoi s'indignet-il qu'ils ne fassent pas belle mine à si mauvais jeu,
qu'ils manquent d'égards, de sourires, de gentillesses pour l'homme qui, après avoir conçu et exposé le premier le projet d'incorporer à l'Empire la Zélande et le Brabant1, semble s'être donné pour tâche d'aigrir l'Empereur contre son frère, d'exaspérer le roi et ses ministres contre la France et d'amener la disparition du royaume et l'abolition de la nationalité hollandaise ? Pour montrer aux Anglais comme les Hollandais seraient mécontents d'être annexés, Napoléon ne devrait-il pas faire valoir le mécontentement qu'ils témoignent des rapports et des menées de son ambassadeur La Rochefoucauld? Or, le 21, il écrit à Ghampagny : -< Passez une note au ministère de Hollande pour se plaindre de l'infâme conduite qu'on tient envers le sieur La Rochefoucauld, qu'il paraît qu'on persiste à recevoir des bâtiments américains en Hollande, qu'il est cependant évident que les Américains qui viennent en Hollande sont des Anglais, puisque les vrais Américains sont sous l'embargo. » Cela n'est pas fait pour être montré et porte en soi sa signification; c'est un nouveau grief qu'il crée pour légitimer les agressions futures.
Le 24 janvier, après seize jours de méditations, de retouches, de renvoi de l'un à l'autre, la pièce essentielle de la négociation anglaise est enfin mise au point: c'est la note qui, remise par Champagny à Roëll doit motiver la délibération des ministres de Hollande et
1 Voir Napoléon et sa famille, IV, 339.
leur lettre au conseil des ministres d'Angleterre. Etrange délai dans une telle affaire et combien peu dans les habitudes de Napoléon !
Après avoir exposé les déterminations auxquelles la situation de l'Europe oblige l'Empereur, le ministre ajoute : « Si ces déterminations sont de nature à contrarier le vœu des Hollandais, l'Empereur en est fâché sans doute, mais l'impitoyable destinée qui préside aux destinées du monde et qui veut que les hommes soient entraînés par les événements, oblige Sa Majesté de suivre d'un pas ferme les mesures dont la nécessité lui est démontrée, sans se laisser détourner par des considérations secondaires. » C'est pourquoi, continue la note, « Sa Majesté Impériale se propose : 1° de rappeler auprès d'elle le prince de son sang qu'elle a placé sur le trône de Hollande ; 2° de faire occuper tous les débouchés de la Hollande et tous ses ports par les troupes françaises ainsi qu'ils l'ont été depuis la conquête faite par la France en 1794 jusqu'au moment où Sa Majesté Impériale espéra tout concilier en élevant le trône de Hollande ; 3° d'employer tous les moyens sans se laisser arrêter par aucune considération pour faire rentrer la Hollande dans le système du continent et pour arracher définitivement ses ports et côtes à l'administration qui a rendu les ports de la Hollande les principaux entrepôts et la plupart des négociants Hollandais les fauteurs et les agents du commerce de l'Angleterre. »
Si c'est là une apparence, une comédie à l'usage de l'Angleterre, il faut avouer que l'Empereur a
excellé à y donner l'air de la vérité; il ne manque, après ces considérants, que le décret de réunion, mais il semble que Louis, dans le secret de sa pensée, ne réalise point que telle est la résolution arrêtée par l'Empereur et qu'il exécutera tôt ou tard. Peut-être se berce-t-il encore de l'illusion que les menaces de son frère, passant par-dessus sa tète, s'adressent surtout aux Anglais. Au moins vit-il dans la confiance que le statu qiio sera maintenu jusqu'à ce qu'on ait une réponse d'Angleterre. C'est pourquoi, en transmettant le 25, la note de Champagny, à ses ministres, il leur écrit : « Le sort de la Hollande dépend du ministère anglais ». Il leur ordonne d'envoyer quelqu'un en Angleterre pour indiquer où en sont les choses : « L'Empereur, dit-il, ne demande pas la démarche, mais il ne s'y oppose pas ; » et il ajoute : « La perte de la Hollande est certaine sans une prompte paix ou tout au moins sans un changement prompt dans le système de l'Angleterre ». Le 27, il y insiste de nouveau, disant qu'il faut éviter tout prétexte que les Français se croient autorisés à traiter la Hollande en ■ pays ennemi, que cette recommandation doit s'entendre même pour Amsterdam, que pourtant, il faut empêcher tous les militaires étrangers de se mêler à l'administration civile, qu'aucun employé ne doit quitter son poste, qu'aucun Hollandais ne doit, quelque chose qui arrive, se considérer comme séparé de la Hollande et prêter serment.
Accroché désespérément à l'épave qu'il a arrachée à son frère, il semble croire qu'il peut encore tout
sauver, même le Brabant et la Zélande, pourvu que, jusqu'à la conclusion de cette paix qu'il rêve entre l'Empire et l'Angleterre, il n'ait fait aucun abandon authentique et que nul de ses sujets n'ait donné prétexte à transformer l'occupation militaire, à laquelle, devant sa résistance passive, l'Empereur a dû se restreindre, en une prise de possession civile.
Mais l'Empereur sent bien où tend son frère, et, ce même jour 27, il donne ordre au duc de Reggio de lancer une proclamation où il annoncera qu'il prend possession militaire des pays situés entre la Meuse et l'Escaut, que les troupes hollandaises passent sous ses ordres et que les places sont en état de siège, ce qui fait cesser les autorités civiles : cela n'est qu'un préliminaire. « Vous ferez connaître au maréchal Oudinot, écrit-il à Glarke, que mon intention est, en réalité, de faire prendre possession militaire et, après, possession civile; mais que l'on ne doit pas prendre possession civile avant mon ordre ; que j'ai irrévocablement arrêté dans ma pensée la réunion du pays entre la Meuse et l'Escaut, mais que, jusqu'à cette heure, il doit se borner à en prendre possession militaire entière et absolue. »
Il faut pourtant un prétexte pour motiver cette prise de possession militaire et pour justifier, dans l'avenir, la prise de possession civile. Il convient aussi qu'à la fin, l'Empereur se décide à notifier à Louis le sort qu'il lui fait. Donc, le soir de ce même jour, le 27, avant minuit, Champagny enverra chercher le
ministre des Affaires étrangères de Hollande ; il lui dira que les troupes impériales sont entrées à Bréda et à Berg-op-Zoom, « mais que les autorités se sont mal comportées », ce qui a obligé l'Empereur à prendre des mesures de rigueur; il lui dira que les troupes hollandaises font des mouvements vers la Hollande, qu'on a l'air de prendre une position hostile, que l'Empereur vient de donner des ordres pour faire venir à marches forcées, de Dusseldorf et de Hambourg, les troupes qu'il y a. Reste à connaître quelle est la pensée du roi. Le roi sera responsable du sang répandu et ce malheur ne tardera pas à arriver. Après avoir reçu les dépêches du duc de Reggio, l'Empereur a donné l'ordre à son ministre de la Guerre de les communiquer au roi ; il a créé une Armée du Brabant et il a mis les troupes hollandaises sous les ordres de ce maréchal. Si le roi veut éviter des malheurs et l'effusion du sang, il doit, sur-le-champ, envoyer l'ordre à ses troupes de quitter la position hostile qu'elles prennent ; le premier militaire ou bourgeois des pays situés entre la Meuse et l'Escaut qui opposera la force à la force sera passé par les armes et le roi sera responsable des malheurs qui en résulteront pour la Hollande.
Tel est le thème que, le 28, Clarke développe dans une lettre qu'il adresse à Louis. Ainsi, c'est le 28 que, pour la première fois, on lui fait part du décret du 20 janvier qui prononce la formation d'une Armée du Brabant; mais comme, le 14, le chef de cette armée a sommé Bréda et Berg-op-Zoom, on allègue un dé-
cret antérieur, qu'on date du 9, « par lequel deux départements du royaume sont compris dans l'arrondissement de l'Armée du Brabant — laquelle n'a eu d'existence officielle que le 20 — et toutes les places sont mises en état de siège. »
Louis n'y comprend rien — et cela se conçoit, Il voit pourtant que, en le dépouillant, on veut rejeter sur lui les responsabilités. « Il n'a été prévenu de rien, » dit-il. Il a donné l'ordre que les troupes impériales fussent reçues en garnison ; à présent, on prend possession et « l'Empereur l'a assuré directement qu'il n'avait pas cette intention ». Il ne veut, il ne peut consentir à la prise de possession qu'après un traité négocié. Ces communications qui lui arrivent d'une façon si insolite finissent même par lasser sa patience : Il demande comment il se fait que Clarke corresponde directement avec lui. « Qu'a à faire, s'écrie-t-il, le roi de 'Hollande avec le ministre de la Guerre de l'Empereur ? » Mais cette colère est brève ; tout de suite il retombe dans les digressions et les suppositions; il pose des questions, il explique pourquoi il voudrait partir, il termine presque par des effusions.
A l'Empereur, il écrit longuement, essayant encore une fois des supplications fraternelles. « On dit que je veux m'opposer aux volontés de Votre Majesté ; on me rend responsable de tous les événements et malheurs qui peuvent arriver en Hollande ; on m'empêche en même temps de m'y rendre; j'ignore tout ce qui
se passe sur les frontières du royaume; dans cette cruelle situation, j'implore la bonté de Votre Majesté; n'y a-t-il pas aucun moyen de la fléchir? » Il dit son humiliation, sa douleur, son amertume, si son frère l'oblige à descendre du trône sur lequel il l'a placé lui-même. Il est roi depuis quatre années; il a près de lui des ministres accrédités par tous les souverains ; il ne peut donc sortir de cette situation que par un acte solennel, en présence de la nation. Par suite, son retour en Hollande est indispensable ; en Hollande seulement, il pourra prendre des arrangements; en Hollande seulement, il pourra délier les Hollandais du serment qu'ils lui ont prêté : autrement, quoi qu'il arrive, il reste le roi de Hollande et, après lui, le prince royal est le roi. « Cette opposition entre le devoir et la force serait, dit-il, une source continuelle d'affreux malheurs. » Le calme avec lequel il raisonne sur sa chute si peu méritée doit prouver à l'Empereur qu'il n'est ni ambitieux, ni hypocrite, mais il serait bien méprisable s'il ignorait totalement ses devoirs; si, avec une santé qui ne lui permet pas d'espérer de longs jours, il pouvait sortir du rang où il est sans les plus vifs chagrins, la plus profonde affliction et la résolution inébranlable de vivre, si cela doit arriver, comme simple particulier, dans l'endroit que l'Empereur lui désignera. Il a désiré être de la Confédération du Rhin afin d'avoir des relations précises avec l'Empereur, mais ayant été élevé et reconnu roi, il n'a pu cherchera connaître ses devoirs sans connaître en même temps ses droits et l'Empe-