LE TRAITÉ DU 16 MARS
que leurs deux appartements soient aussi rapprochés ; il en prend des soupçons et s'indigne : c'est un coup monté pour le réconcilier avec sa femme. D'autant plus s'enfonce-t-il dans cette idée que Napoléon lui insinue qu'Hortense devra l'accompagner en Hollande. Gomment s'y résout-il après la demande en séparation qu'il a formée et dans les termes où il est avec la reine? Il a insinué plus tard que ce fut sur les instances de celle-ci, « vu la position désagréable où elle se trouvait à Paris, et après une déclaration aux deux familles et surtout au prince Eugène et à sa sœur, comme à toutes les personnes attachées à sa maison, que sa femme, se trouvant encore reconnue reine de Hollande, il ne pouvait lui refuser le séjour de ce pays, mais que ce n'était qu'à la condition expresse que celte condescendance ne changerait et ne nuirait en rien à l'état de séparation dans lequel ils étaient depuis deux ans. »
Cette fois de plus, Louis s'est mis en contradiction avec la vérité ; le retour d'Hortense, s'il n'a point été une condition exprimée dans le traité, n'en a pas moins été imposé par l'Empereur à son frère. « C'est au sortir d'une conversation avec l'Empereur que Louis a envoyé chercher sa femme sur les onze heures du soir; elle est rentrée chez elle à minuit en versant un torrent de larmes, disant aux personnes qui étaient attachées à sa maison qu'elle était forcée de quitter Paris et de suivre son mari en Hollande. »
Ce n'est point d'Hortense qu'est venue l'initiative, moins encore de Louis, donc de l'Empereur, mais
Louis, tel qu'est son caractère, ne saurait reconnaître que l'Empereur a influé sur son ménage; D'ailleurs, s'il accède à la proposition1, il prend des précautions et avec la reine et avec Eugène.
En récompense, l'Empereur le délègue le 28 pour aller au-devant de Marie-Louise. Il accepte avec empressement et, malgré ses rhumatismes, il se rend sous la pluie à Soissons, où l'enlrevue doit avoir lieu avec le cérémonial exact que Louis XV ordonna pour recevoir la dauphine. Mais, durant que, à deux lieues de là, il inspecte les trois tentes avec leurs rampes d'accès et leurs barrières, l'Empereur, parti de Compiôgne seul avec Murât, brûle Soissons et, à cinq lieues au delà, à Gourcelles, monte dans la voiture de llmpératrice. Au retour, il traverse seulement la ville où Louis, revenu à la Sénatorerie, n'a loisir que de présenter ses hommages à sa belle-sœur et de lui baiser la main. Il lui réservait pourtant une ode pindarique : l'hymen d 'Alcuh, qui n'eût point manqué de lui paraître plaisante :
Dans la gaité, dans l'abondance Je vois alors nos campagnards, Je vois pleins de reconnaissance Chanter, danser jusqu'aux vieillards.
Il revient à Compiègne songeant à ses rimes et se
' La date est difficile à fixer : toutefois, il est impossible que la scène ne se soit pas passée à Compiègne entre le 23 et le 26 mars.
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rend assidu à toutes les cérémonies, car il aime aussi les cortèges et a la rage des costumes. Sans doute at-il gardé quelque espoir d'obtenir, durant son séjour, sinon des adoucissements, au moins celle compensation territoriale qui lui tient si fort au cœur, car, jusqu'ici, il n'a rien ratifié; mais il n'a pas occasion d'en parler ou il est refusé, et il doit se résigner à donner sa ratification : Il le fait seulement à Paris, le 31, en ajoutant cetle réserve : « Promettons qu'il sera observé par tous les moyens en notre pouvoir. » Il faut maintenant, aux yeux de ses sujets, parer quelque peu ce traité, le justifier au moins, expliquer les « quelques sacrifices indispensables » annoncés le 20 mars clans la Gazette de Leyde. Ce n'est pas assez pour cela du décret déliant du serment de fidélité les habitants des pays cédés qui passent sous la domination de la France; Louis voudrait leur parler pour la dernière fois et dire aux Hollandais des phrases bien senties. 11 a rédigé deux projets de proclamation qu'il soumet à l'Empereur : le moment est mal choisi puisque c'est la veille du mariage civil ; aussi Napoléon ne répond que le 3 et c'est pour interdire toute manifestation : un message au Corps législatif suffira, encore ne devra- t-il pas être imprimé. « Tout le monde connaît la situation de la Hollande. » Que le roi dise « que l'indépendance de la Hollande ne peut exister qu'autant qu'elle ne sera pas incompatible avec les intérêts de la France ; qu'on ne saurait se dissimuler que la Hollande est située aux débouchés de la France et que, si l'on ne prend pas à tâche
d'éviter tout ce qui peut contrarier le système de la France, la perte de l'indépendance de la Hollande pourrait en être la suite ; que l'Empereur, se croyant contrarié parla Hollande dans ses mesures de blocus avait résolu de la réunir à la France, » et que le traité est le meilleur qu'on puisse faire. Voilà le thème : Louis préfère s'abstenir ; il trouve que de telles paroles seraient peu séantes dans sa bouche royale et il n'est point pressé de les prononcer. Il l'est par contre de retourner dans ses Etats maintenant qu'il a sa levée d'écrou, et, sans demander sa part des fêtes qui suivront le mariage, il s'esquive dès que la porte est ouverte. Le 5 avril, il reçoit à Saint-Cloud son audience de congé. « Sa Majesté l'Empereur des Français et roi d'Italie, accepte de la manière la plus gracieuse la décoration de l'ordre royal de l'Union. » Depuis trois ans, Napoléon le refuse ; c'est donc un agrément qu'il donne à son frère. D'ailleurs, il est plein de cordialité. « Il tient à la main un couteau représentant sa statuette, avec une combinaison de lames et de pièces accessoires. Il le donne à Louis qui hésite à le prendre, disant que cela coupe l'amitié : « Bah, dit-il, cela ne coupe que le pain. »
Le 6, après un séjour forcé de près de quatre mois, Louis, par Bruxelles et Aix-la-Chapelle, regagne ses Etats, sans traverser les provinces cédées : Le 11, à cinq heures du malin, il rentre à Amsterdam où il a interdit toute manifestation — ce qui du reste est superflu.
Ce serait rendre un compte inexact de Louis durant ces quatre mois, que le montrer uniquement occupé de la Hollande. Malgré ses inquiétudes, ses conférences et ses écritures, il a trouvé grandement le temps de s'occuper de lui-même d'abord et de sa santé. Ses médecins ordinaires l'ont accompagné, mais il n'est point homme à se contenter d'eux, et dès qu'il en aperçoit un nouveau, il court le consulter : c'est le sorcier qui doit le guérir. Chez Madame, il en a un sous la main, Bouvier, qui est en réputation et qui a la confiance de sa maîtresse, même de Pauline qui, en telle matière, est aussi versatile qu'en d'autres. Il demande à Bouvier de l'observer minutieusement, de tenir registre de tous les symptômes qu'il éprouve, en sorte que son avis soit raisonné et sérieux. Il lui raconte les traitements qu'il a suivis, les remèdes qu'il a pris, lui confesse, dans le plus intime détail, tous les accidents de son existence. Bouvier dira ensuite s'il est bon de continuer les cautères ou s'il faut revenir aux moxas, aux cures solaires et aux bains de tripes. Cela n'est point une petite affaire, car Louis n'omet pas un seul incident
de digestion ou de sommeil et il excelle à détailler ses sensations.
Après sa santé, occupation majeure, il a ses fils, ou plutôt son fils. Mme de Boubers, la gouvernante, amène Napoléon-Louis presque tous les deux jours et, chaque semaine, elle le laisse au père une journée entière. Louis aime cet enfant; il l'aime avec sa nature méticuleuse et pédante, avec ses idées qu'il croit arrêtées et qui sont perpétuellement mobiles, mais il l'aime. Même, il se plaît à organiser pour lui de petites fêtes et rien, dit Bouvier, ne semble avoir mieux réussi à le soulager « que de voir ce qu'il a de plus cher s'amusant de bon cœur et de toutes ses forces ». Mais, du plaisir, il faut passer au sérieux. Louis trouve son fils mal élevé et il forme des plans pour son éducation : dès ce moment, il pense à l'enlever à Mme de Boubers et à le pourvoir d'un gouverneur : même, son choix est fait et il porte signification.
C'est à M. de Bonald que Louis Bonaparte, le fils du greffier des Etats de Corse, veut confier l'héritier de son trône. Cela, non sur une réputation vague, sur une indication de M. de Fontanes, parce que M. de Bonald, homme de bonne maison, cidevant émigré, collaborateur de Fontanes au Mercure, a été, par le grand maître de l'Université impériale, proposé à l'Empereur comme conseiller de l'Université aux appointements annuels de dix mille francs; mais parce que Louis a lu, étudié et admiré
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les livres de M. de Donald, parce qu'il partage et qu'il professe les doctrines théocratiques que M. de Donald a exposées, dès 1796, dans sa Théorie du pouvoir religieux et monarchique et qu'il a complétées, en 1802, par sa Législation primitive. Déjà, Louis, dans diverses lettres à son frère, a risqué, des allusions à un droit supérieur, et il a indiqué que Dieu pouvait bien avoir influé sur sa couronne ; mais cela a été dit timidement, tandis que s'adresser à M. de Donald pour lui confier son fils, c'est une profession de foi.
Une telle démarche, outre la vue qu'elle apporte sur ses façons de penser, montre à quel point, dans les petites comme les grandes choses, Louis se met en opposition et en lutte avec Napoléon. Aux termes du Statut de famille, l'éducation des princes, nés dans l'ordre de l'hérédité, appartient à l'Empereur qui les fait élever ensemble, par les mêmes officiers, soit dans son palais, soit dans un palais voisin. A l'âge de sept ans, les fils des princes français appelés à un trône étranger doivent être renvoyés en France pour recevoir l'éducation commune. Or, Napoléon-Louis, l'aîné des fils de Louis, est né le il octobre 1804 ; il passera dans les mains de l'Empereur le 11 octobre 1811 : c'est donc pour quinze mois au plus que Louis, s'il a l'intention de se conformer au Statut, recherche, comme gouverneur des cinq ans de son fils, l'auteur de la Législation primitive.
Trouve-t-on trace d'un si bref engagement dans la lettre que, deux mois plus tard, il écrira à M. de Donald : « Monsieur, lui dira-t-il, je suis presque
toujours malade. Quoique jeune, j'ai des occupations presque au-dessus de mes forces ; et le seul but d'une vie laborieuse et pénible est pour moi d'être utile à un pays qui m'a été confié, de laisser à mon fils aîné une carrière plus paisible et plus heureuse à parcourir. C'est en lui que se concentrent toutes mes affections et toutes mes inquiétudes... Il a cinq ans et demi. Doué d'une intelligence supérieure à son âge, il aurait besoin de passer sous la direction de son père et de quitter les dames qui ont pris soin de lui jusqu'ici... Il est confié à une dame très respectable que j'aime et j'estime1, mais malheureusement je m'aperçois qu'il a besoin et un besoin pressant d'être dirigé par un homme. Ce ne sont plus de petits soins qu'il lui faut uniquement, mais une bonne et sage éducation... Je voudrais qu'il reçût non seulement l'éducation des hommes, mais celle des choses.
« Après avoir cherché beaucoup, j'ai réfléchi, monsieur, que sans vous connaître autrement, vous êtes un des hommes que j'estime le plus; j'ai reconnu que vos principes étaient conformes aux miens. Vous me pardonnerez donc si, ayant à choisir quelqu'un à qui je désire confier plus que ma vie, je m'adresse à vous. C'est le cas de bien choisir...
« Si l'on vous parle de ce pays et de moi, nos malheurs nous donneront sans doute des torts que nous sommes loin de mériter. On vous dira peut-être que je n'aime que la Hollande, que je ne suis plus Fran-
4 Madame de Boubers.