‹ Napoleon et sa famille (volume 3)Chapitre 102 sur 104 · PAULINE. — L'ISOLEMENT · texte numérisé non relu

PAULINE. — L'ISOLEMENT

maladie à laquelle nul médecin ne comprend rien et les variations d'un caractère que l'ennui et l'oisiveté exaspèrent plus encore que la souffrance.

Mais quoi ! N'est-ce pas 1813, le lendemain de la campagne de Russie, la veille de la lutte suprême où l'enjeu va élre l'Empire et, par là, pour les Bonaparte, être ou n'être pas '? Quels sentiments Pauline accuse-t-elle ? Comprend-elle quel abîme elle côtoie et jusqu'où elle peut rouler ? Ajoute-t-ellc cette inquiétude majeure aux futilités dont elle se tourmente et, par celles-là, surmonte-t-elle un instant celles-ci ? Non. Elle croit si bien aux succès de l'Empereur qu'elle ne semble pas un instant troublée ; elle se fie au génie de son frère ; elle envisage la campagne qui s'ouvre comme apportant l'inévitable revanclie des mallieurs que l'In'ver seul a causés. Elle est pleine de cet espoir et le doute même lui paraîtrait une oflense. A cela, une bonne raison : elle est sans nouvelles, comme tous les Français, n'ayant par les journaux, depuis la publication du Vingt-neuvième Bulletin, pas même l'indice de ce qui se prépare en Europe, n'apprenant (|ue des victoires par les salves de canon ou les sonneries de clocbes. Moins que qui que ce soit, elle est renseignée. Nul de la Famille ne lui écrit des nouvelles politiques, par prudence d'abord, puis par égards pour ses nerfs. On a élevé autour d'elle un mur de ouate qui intercepte tous les bruits. Dans lu maison, la consigne est si sévèrement donnée, si rigoureusement suivie, qu'on ne doit pas même y

faire part des malheurs particuliers. « Dites à Ferrand, écrit M™*' de Cavour à Tintendant, que, s'il a de mauvaises nouvelles de sa petite à donner à sa femme, qu'il ne lui écrive pas, parce que cela tourmente la princesse et que, lorsqu'il reviendra, il n'ait pas trop l'air chagriné. La princesse voudrait qu'on n'écrivît ici aucunes mauvaises nouvelles qui regardent les familles des personnes qui sont ici, mais je sais que cela est difficile. »

Si Pauline entend priver sa femme de chambre favorite des nouvelles de sa fille malade et, semble-t-il, mourante, parce que cela la distrairait de son service et attristerait son visage, comment parlerait-on autour d'elle de la guerre ? L'on garde une attitude d'autant plus réservée qu'elle est commandée à la fois par l'Empereur, qui n'aime pas qu'on parle, moins encor<! qu'on écrive, et par la princesse, qui, portant à son frère une admiration religieuse et passionnée, n'admet pas qu'on puisse douter qu'il ne doive être constamment victorieux. Les nouvelles mauvaises ne serviraient qu'à l'inquiéter, à rendi'e pour ses entours la vie plus difficile encore. Et puis, qui les connaît? Pauline demeure donc dans son ignorance entière des choses du dehors, uniquement occupée de ses fantaisies, de ses tracasseries d'intérieur, de ses souffrances et des remèdes qu'elle y cherche.

A la fin de mai, elle se décide à partir pour les eaux de Gréoulx. « Je désire, écrit M"'*" de Cavour, que les eaux fassent du bien à Son Altesse. Elle en a

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bien besoin, car elle est bien faible. En allendanl, le voyage me fait bien peur, car je crains qu'elle ne souffre. On a cependant pris toutes les précautions j)0ur qu'elle trouve sur sa route toutes les commodités possibles, soit pour le transport, comme pour les gites. »

Saluée à son départ par le préfet des Alpes-Maritimes, M, Duboucliage, frère aine de l'ancien ministre de la Marine de Louis XVI, (jui, en récompense des soins qu'il a pris, recevra un buste en plâtre, comme jadis Ladoucette, sans consulter l'Empereur qui, crainte des Anglais, eut sans doute interdit le trajet par mer, la princesse s'embarque à jNice, descend à Fréjus d'où elle gagne Draguignan dans une berline qu'on a exprès envoyée de Paris a Marseille, mais qui, si bien suspendue qu'elle soit, la fatigue et la fait souffrir à crier. A Draguignan donc, quittant ses dames qui la précéderont en faisant le détour par Aix, elle monte dans sa cbaise à porteurs pour le reste du voyage ; mais, pour atteindre en chaise à porteurs Gréoulx, à la limite des Hautes-Alpes, du Yar et des Bouohes-du-Rliône, il faut des lacets à l'infini, par Lorgnes, Saint-Maximin, Barjols, Quinson et Riez, si bien que, partie le 2 juin de Draguignan, elle arrive seulement le 7, bien fatiguée, bien souffrante, mais mieux qu'on n'espérait après une telle folie. Pauline sait bien que l'Empereur la désapprouverait ; aussi, de chaque station, sur la route d'Aix, la lectrice expédie à l'intendant des lettres (ju'on remettra à la Famille comme venant de Nice.

« Gréoulx est devenu un palais, écritM'^^ deQuincy. Personne ne le reconnaît et les buveurs qui sont au nombre de soixante seraient beaucoup plus considérables si nous n'occupions pas la moitié de la maison. L'année dernière, il y en avait cent cinquante; cette année, il y en aurait deux cents. Son Altesse leur donnera encore plus de célébrité. Du reste, ajoute-t-elle, le pays n'est pas plus beau. Oh ! les vilains rochers! Envoyez-nous donc des buveurs aimables, il n'y en a pas un là. »

Le séjour à Gréoulx s'annonce fort bien. Après dix jours, la princesse n'a pas eu de crise et elle prend les eaux régulièrement et avec succès. Il y a bien encore des traverses et, quand souffle « un vilain vent appelé mistral qui, en dépit de la Provence et de la saison, amène du froid », la princesse est « bien souffrante », mais, au résumé, l'amélioration est telle que Pauline se voit déjà à Paris et à Neuilly. Dès lors, l'objet de ses préoccupations a changé ; elle ne pense qu'à organiser, à embellir, à orner ses deux palais. Tout y est passé en revue avec une attention méticuleuse et tracassière. Pas de jour où une note de iiuit, dix, douze pages « écrite sous les yeux et sous la dictée de S. A. L 3Iadame la princesse Pauline », par la lectrice, M"" de Quincy, ne parte pour Paris. Il y a des raffinements de luxe, une folie de fleurs, des vases de marbre à l'infini, des imaginations « d'escaliers à l'anglaise, du meilleur goiit et d'une élégance recherchée », avec la rampe en bois d'acajou, les barreaux en bronze, des vases bronzés assortis pour y mettre

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