‹ Napoleon et sa famille (volume 3)Chapitre 21 sur 104 · JOSEPH. — CONCESSIONS QU'ON LUI K.MI · texte numérisé non relu

JOSEPH. — CONCESSIONS QU'ON LUI K.MI

pour l'opposer à Soult, et il a formé avec lui trop de liens ol)scurs, pour que, même fûl-il (res[)ril supérieur, il ait une inlluence.

Seul, le nouveau commandant de l'Armée du Nord, le général (ilausel, pourrait tenir tète au roi et peutêtre imposer une opinion. Par sa retraite après les Arapiles, il a acijuis une renommée qui ne peut être contestée ; il a le caractère vig-oureux, la lete carrée, l'esprit net. Mais la réputation dont il jouit dans l'armée n'est pas pour plaire à Joseph. De plus, il tient de l'Empereur une mission expresse qui le rend de fait indépendant, bien qu'il reste nominalement subordonné. 11 est cbarg'é de mettre fin dans les provinces du Nord à une insurrection qui, sous les ordres de Mina et de Long-a, a pris une forme militaire, alFronle à nombre égal de combattants les troupes françaises, interrompt toute communication avec l'Empire et parfois même en insulte les frontières. Dès la retraite de Russie, l'Empereur s'était assez inquiété de cet état de choses pour donner l'ordre précis de renforcer la défense sur les Pyrénées ; à présent, du moins tant f|ue l'armée ang-laise n'entrera pas en mouvement, il subordonne toutes les opérations au rétablissement et à la sûreté des communications : Clause! a donc son entière liberté d'action, etil doit recevoir, desarméesqui sont sousle commandementde Joseph, tous les renforts qu'il jugera nécessaires.

De là, pour le roi, si jaloux de toutes les autorités, en même temps que si incapable de les exercer, une perpétuelle inquiétude, des récriminations quoti-

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cliennes et un prétexte pour justifier toutes ses fautes. Si Joseph avait eu quelque sens d'une situation déjà singulièrement compromise, ce n'eût pas été des ordres donnés à Clausel qu'il se fût plaint, car leur exécution pouvait seule assurer la retraite et le salut de Tarmée, son salut à lui-même; c'eût été de l'étrange abandon où l'Empereur allait le laisser. Pas d'argent pour solder les troupes, pas de renforts, au contraire un continuel écoulement vers la France d'officiers et de sous-officiers rappelés pour constituer des cadres à la Grande Armée d'Allemagne, des régiments squelettes où l'esprit de corps n'existe plus, où il n'y a plus ni discipline, ni goût de servir, ni volonté de combattre, mais partout, du haut en bas, le découragement, le malaise, la méfiance. Point d'approbation à ses règlements d'administration, à ses arrêtés sur la formation d'un grand Etat-Major. L'Empereur se désintéresse et n'écrit pas. On dirait qu'il se propose de ne prendre aucun engagement, de ne faire aucune promesse, de n'aliéner en rien sa liberté. Toutes ses instructions passeront par Clarke « qui continuera les mêmes rapports qu'il a eus avec l'Armée d'Espagne et mettra dans le Moniteur ca qu'il jugera convenable». Et Clarke, bas courtisan, transmet les ordres de l'Empereur en une forme molle, veule, presque adulatrice, du moins conciliante, telle qu'il n'ordonne jamais et, que où l'Empereur a écrit commandement, il transmet co?iseil... Joseph est donc livré à lui-même. Il a pour le guider, en ce rôle de général en chef d'une armée de cent mille hommes,

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ses inspirations royales, son génie militaire et la sénilité complaisante de Jourdan. Les optimistes môme sont convaincus du désastre prochain — mais Joseph n'est pas rentré on France !

L'Empereur pourtant a suivi son plan et, pour le réaliser, il est allé trouver le Pape à Fontainebleau. Pour que ce voyage portât ses fruits, c'est-à-dire que la paix fût rétablie dans l'Eglise et que le couronnement fut acquis à l'Impératrice et au Roi de Rome, il fallait que les deux parties contractantes fussent de bonne foi et qu'elles cherchassent le bien avec une sincérité égale; cela eut lieu lorsque le Pape et l'Empereur traitèrent tète à tête, cela manqua lorsque Pie VII appela les cardinaux italiens à examiner le pacte qu'il avait discuté en pleine liberté et signé en pleine indépendance. Les Français n'étaient pas de force et Fesch, rappelé de son exil de Lyon, envoyé par l'Empereur à Fontainebleau, ne savait pas même surprendre ce qu'on y tramait et avertir du danger.

Napoléon, confiant en une parole sacrée, faisait ses préparatifs; il annonçait publiquement le Couronnement ; il entrait en marché pour le château de Crachamp qui devait, en Avignon, servir d'habitation provisoire au Pape ; il pensait à faire entrer les biens des Congrégations et des Confréries des Etats romains dans la dotation qu'on ferait au Pape ; il

prenait des mesures pour régler les rapports entre le chef de TEgiise et les évêques, les prêtres et les fidèles de l'Empire; il s'inquiétait de nommer « un commissaire chargé près de Sa Sainteté de la correspondance pour les affaires ecclésiastiques »; il balançait même entre un prêtre et un laïque, mais celui-ci au moins maître des requêtes en son Conseil d'Etat; il ordonnait au ministre des Cultes de « lui apporter le travail pour les nominations à tous les évechés de France vacants » ; il acceptait donc avec franchise la situation et il multipliait les preuves de sa sincérité, quelle que fût d'ailleurs son impatience légitime de voir s'accomplir, le plus tôt possible, les cérémonies auxquelles il attachait de si grandes espérances.

Au travers de ces négociations, de ces inquiétudes, de ces préparatifs de guerre poussés avec une hâte fébrile, la vie de Cour a continué, mais, seule de la Famille, Hortense y prend part, Madame apparaissant seulement à quelques dîners et se renfermant de plus en plus dans son palais, Pauline toujours absente et pérégrinant dans le Midi, Julie à peine visible aux cérémonies d'obligation et d'ordinaire cachée derrière un épais rideau de Glary, d'Antoine, de Ricard, de Guay, au Luxembourg ou à 3Iortefontaine.

Hortense, au contraire, ne manque ni un cercle, ni une fête. A la fin de novembre, sur le bruit que

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l'Einporeur resterait à Varsovie et y ferait venir riiiipéralrice , elle craignait un iiivor « qui fût d'un liistc affreux » ; à présent, c'est une autre tristesse et pire, mais elle n'a plus à redouter la première. « Malgré ma pauvre santé, on nie parle déjà de recevoir, écrit-elle ; si cela convient à l'Empereur, sûrement je le ferai, mais je tarde autant que possible pour en être sûre et me reposer. » Elle n'a pas longtemps à douter ; presque aussitôt tdle est saisie dans l'engrenage et c'est quelquefois, comme le 'l"janvier, de neuf heures du matin à neuf heures du soir qu'elle est prise, changeant quatre fois de toilette, allant deux fois aux Tuileries, une à Malmaison, courant sans poser, toujours debout, en représentation, morte de fatigue. Vent ou pluie, glace ou neige, elle est aux cérémonies, poitrine nue, coiffée en diamants, accompagnant l'Impératrice. Un gros rhume la sauve de la chasse à Grosbois, par suite du voyage de Fontainebleau, fatal aux bronches délicates et dont toutes les femmes reviennent gelées comme d'une retraite de Bussie ; mais, le 19 février, la voici en habit de cour de crôpe rose, brodé en plein d'hortensias d'argent, garni, sur la robe et la queue, de roses et de pensées, hortensias de diamants dans les cheveux, montant avec l'Impératrice dans la voiture à huit glaces qu'on ne ferme pas d'un côté, et le cortège s'en vient au pas du Carrousel au Palais du Corps Législatif. Par bonheur, ce jour-là, le thermomètre qui, à six heures, marquait sept degrés au-dessous de zéro, monte à quatorze sur les midi.

L'Empereur veut qu'on aille et on va; l'Empereur veut qu'on danse et la reine, chaque semaine, donne à danser ; mais elle ne raye pas de ses listes les éclopés de Russie et cela fait des danseurs à bras en écliarpe et môme à jambe de bois, ce qui attriste. Au bal masqué que l'Empereur donne aux Tuileries, il commande le même quadrille de Péruviens que la reine menait le carnaval précédent, mais la liste en est funèbre, tant il y a de Péruviens disparus, de Péruviennes et de Prêtresses endeuillées. De celles-ci, il faut en remplacer onze par onze volontaires qu'on fait répéter et qu'on habille en sauvagesses, toujours par ordre. Le 19 mars, au second bal, Hortense conduit avec plus d'entrain une mascarade de Suisses et de Suissesses — souvenir de son voyage à Prégny — qui a le plus vif succès. Elle-même, la voici, la taille serrée dans un corset de velours nacarat, décoré à plusieurs rangs de dentelle d'or et de point d'Espagne, guimpe et manches en percale d'Ecosse plissée à très petits plis ; la jupe de taffetas bleu Marie-Louise, montée sur un jupon de velours nacarat, coupée d'un tablier de mousseline ; au col et aux bras, collier et bracelets de velours et d'or ; sur la tête, un chapeau de paille chargé d'une demi-guirlande de fleurs et de nœuds de velours en diadème. Les couleurs des autres costumes alternent, bleu et rouge, rouge et noir ; cela est seyant, printanier, répand comme une bonne odeur de foins nouveaux, fournit à Hortense elle-même l'illusion qu'elle aime les champs. Ils lui seraientbons en effet, ou tout le moins une vie

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unie et calme convieiulrait mieux aux névralgies fiévreuses qui la torturent à heure fixe : la promenade au Bois Je Boulogne a\'ec ses enfants, Malmaison très souvent, le soir quelques personnes d'esprit avec qui, dans le salon de la rue Cerutti, elle cause, chante, dessine, joue au billard ; voilà ce qui lui plaît, mais elle doit bien payer les grâces qu'elle sollicite constamment et qu'elle obtient sans cesse. Elle est insatiable, et comme elle réitère ses demandes avec un entêtement que rien ne trouble, elle finit presque toujours par réussir.

Dès les premiers jours, le o janvier, étant présente à une conversation de l'Empereur avec Fontaine, elle saisit l'occasion pour demander un palais pour son fils, le grand-duc de Berg^ : l'Empereur promet l'hôtel de Bénévent, rue de Varennes, racheté par ,lui, pour deux millions, au prince vice-grand-électeur le 30 octobre 1811. Elle a déjà enlevé six à sept receltes générales pour servir de prébendes à des gens de sa maison, de dots à des nièces ou des protégées de M"" Campan, elle en souhaite une de plus pour marier ^r'^Cochelet à M. Decazes ; le projet n'aboutit pas, heureusement pour M. Decazes, mais ce n'est pas la faute de la reine. Elle est plus heureuse pour M. de Mailly-Couronnel, mari d'une gouvernante de ses fils ; elle obtient pour lui promesse d'une place ; quelle, elle ne sait pas : la première bonne sinécure qui viendra à vaquer, car, du mérite et de l'aptitude protessionnelle de son protégé, elle ne s'inquiète point et elle entend (ju'à son profit

les ministres violent toutes les règles. La place qui vaque est celle d'inspecteur g-énéral des Haras et Hortense court chez le ministre des Finances qui, dans son rapport, en date du 14 janvier, écrit : « S. M. la reine Hortense m'a fait l'honneur de me dire que Sa Majesté m'ordonne de lai présenter pour candidat M. de Mailly-Couronnel. » Mais la faveur est vraiment trop forte et l'Empereur, qui a seulement promis une place, en octroie une hien moindre : de lui-même, il raye dans un décret présenté à sa signature le nom du sieur Yerpy, promu d'inspecteur, conservateur des Forêts à la résidence de Carlstadt (Illyrie) et y substitue le nom de MaUi\ De même, la reine obtient elle, une place de dame dignitaire à la Maison impériale Napoléon de Saint-Denis pour Une M"" Angelet, sa protégée, — et ce presque malgré la surintendante. Il y a pis. Elle s'interpose, lorsque M™^ Moreau arrive d'Amérique pour qu'on ne la repousse pas de Bordeaux et qu'on la laisse débarquer. Elle allègue les anciennes liaisons de société et les rivalités passées et elle obtient do l'Empereur cette singulière faveur. Or, c'est le moment où Moreau prend du service en Russie et rédige cette proclamation aux soldats français qui fournit le thème de toutes les trahisons par qui la France sera livrée.

' 11 conviendrait qu'on comparât ces faits au récit qu'a donné M. le comte de Mailly-Couronnel dans un livre qui, pour avoir reçu déjà des démentis éclatants, n'est point davantage véridiquo sur les points qui n'ont pas été jusqu'ici contestés.

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La reiiio s'intéresse aussi à l'année ; Fluluiut, nommé général de brigade le 4 décembre 181:2, la veille (lu départ de Smorgoni, reçoit, le 26 janvier 1813, les aiguillettes d'aide de camp de l'Empereur. Malgré le désintéressement qu'on se plaît à lui reconnaître, Ilortense, on le voit, savait demander, mais ces grâces ne s'obtenaient que par l'assiduité d'une présence continuelle.

Le Concordat est à vau-l'eau ; Pie VII a renié sa signature, les cardinaux romains ont triomphé. Le couronnement est abandonné. L'Empereur a échoué dans la partie la plus importante du plan qu'il avait conçu. Reste la Régence autrichienne, devant laquelle, même s'il en avait l'idée, Napoléon ne pourrait reculer, puis(|ue, se fiant à la parole du Pape, il a fait rendi'e, le 3 février, un sénatus-consulte qui l'engage et l'oblige. Le 7 mars, il part pour Trianon avec l'Impératrice et le Roi de Rome — et Hortensc est du voyage. Le temps est particulièrement pluvieux et froid ; il fait à midi + 4 le 10, + 4 le 11, + 1,5 le 12, + 0. 1 le 13, + 2,4 le 14 ; mais ainsi pense-t-il supprimer les commentaires, ainsi se soustrait-il luimême à l'espèce de confusion qu'il éprouve de son dessein avorté. Une vie claustrale ; parfois la chasse, (ju'on suit en calèche découverte ; pour le dîner, souvent l'Impératrice et la reine attendent de six à huit heures que l'Empereur interrompe son travail. A

neuf heures, « il emmène sa femme avec lui se coucher ». Pour se distraire, Hortense lit ou dessine avec sa dame de service, M'"" de Broc. On peut penser que parfois elle trouve mieux, M. de Flahaut ayant été, hors tour, nommé du voyage.

Dans cette vie o'ii le calme apparent et l'ennui réel dissimulent mal la déception et l'inquiétude, tombe soudain une nouvelle qui n'est pas pour rendre plus sereine l'humeur de Napoléon. Catherine de \yestphalie est arrivée en France. C'est l'aveu que, en Allemagne, la domination française est menacée, que les bruits de défaite qu'on met tant de soin à démentir, sont véridiques, que ce sera à la frontière même qu'il faudra combattre, puisque Jérôme ne pense pas la reine en sûreté àCassel.

Le 11, Cousin de Marinville, chambellan du roi, qui est à Paris pour les affaires de son maître, vient trouver à Trianon le duc de Frioul. 11 a reçu, par le baron de Sorsum, secrétaire du roi, l'ordre i( de lui faire part que la reine de Westphalie devant arrivera Paris avec sa maison et toute sa garde-robe, le roi déàire qu'elle descende et loge à l'hôtel du cardinal Fesch qui a bien voulu le lui offrir. La reine, ajoute-t-il, ayant avec elle sa maison et tous ses effets, ainsi que des voitures pour elle et pour toute sa suite, le roi a pensé qu'il serait plus convenable qu'elle logeât en son parliculier pour éviter l'embar-

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ras qu'elle pourrait occasionner clans un des palais de l'Empereur ». Et il communique en même temps la liste des personnes qui auront Thonneur d'accompagner Sa Majesté: ce sont la comtesse de Bocholtz, grande maîtresse, les comtesses de Pappenlieini, d'Oljerg, de Furstenstein et la princesse de Uesse- Philipstahl, dames du Palais, le comte de Husch, chevalier d'honneur, le comte d'Oherg, premier écuyer, les deux Boucheporn, un maréchal de la Cour, l'autre préfet du Palais, puis deux lectrices, un médecin, un secrétaire des commandements et une quarantaine de personnes de service.

L'Empereur est surpris a cette nouvelh; dont il prévoit immédiatement les conséquences. Sans doute savait-il que le roi désirait envoyer Catherine en France, mais il croyait avoir pris ses précautions et signifié ses volontés de façon ({ue cette arrivée intempestive lut au moins retardée jusqu'au moment où les événements de guerre rendraient impossible le séjour de la reine à Cassel.

Le 18 janvier, le roi s'était ouvert confidentiellement à Reinhard, lui disant son désir que la reine allàtà Paris; lui-même se sentirait plus libre et pourrait se porter partout oi^i les circonstances l'exigeraient avec toutes ses troupes, dont, sans cela, il faudrait toujours (ju'une partie restât à la garde de la reine. Mais, avant tout, il souhaitait que la reine ne se doutât pas (ju'elle pût courir un danger, car elle voudrait rester. 11 a\ait donc demandé que ce fût l'Empereur (jui invitât directement Catherine à venir à

Paris. L'annonce, pour le premier dimanche de mars, du couronnement du Roi de Rome lui paraissait fournir une occasion tout à fait favorable. La reine partirait aussitôt que l'Empereur l'aurait permis ; elle logerait au palais du cardinal Fesch ou à celui de Madame et passerait ainsi les moments de la crise. Reinhard avait transmis cette conversation, mais n'avait été chargé d'aucune réponse. Le 21 février, le roi était revenu à la charge et avait demandé à Reinhard de solHciter l'autorisation de Sa Majesté : « il paraissait alors résolu à attendre cette autorisation avant de prendre sa dernière résolution », mais, au moins, désirait-il qu'on se pressât, car si la reine ne devait pas aller à Paris, il était déterminé à Tenvoyer à Stuttgard. Si singulière que cette hâte dut paraître, l'Empereur avait donné, le 2 mars, une autorisation, mais conditionnelle. « Aussitôt, avait-il écrit, que l'empereur Alexandre ou le général Koutouzofï seraient entrés soit à Berlin, soit à Dresde, vous feriez partir la reine par Wesel et l'enverriez à Paris, mais pas avant. »

Jérôme n'avait tenu aucun compte de cette restriction : de longue date, il avait préparé la reine à ce départ. Le 20 janvier, il lui racontait le couronnement prochain, lui faisait espérer qu'elle y serait invitée, qu'elle y viendrait avec lui. Catherine en était transportée de joie; «j'aime Paris à la folie », écrivait-elle dans son journal. Puis, il lui glissait que le mieux serait qu'allant à Paris elle y restât; et elle notait alors, dans sa docilité exemplaire : « Si la guerre

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continuait et que j'aille à Paris pour les fêtes. Fintenlion du roi serait de m'y laisser. Le théâtre de la guerre, selon toutes les probabilités, serait un peu trop rapproché de nos foyers et le roi doit naturellement défendre son royaume jusqu'à la dernière goutte de son sang. » Enfin, sur la lettre de l'Empereur du 2 mars, il lui a dit que « l'Empereur désire qu'elle quitte Cassel au moment même où les Russes entreront à Berlin ; » il le lui a fait écrire au roi de Wurtemberg ; il a pris toutes les mesures pour son départ, son installation dans l'hôtel de la rue du Mont-Blanc; le 7, il a e.xpédié à cet effet à Paris un de ses préfets du Palais, et le 8, il a annoncé dans le Moniteur Weslpha/ic/i que « la reine partait pour Paris sur l'invitation de SaMajesté Impériale.» C'est ainsi que Reinhard a appris le voyage, mais il n'a plus eu d'objections à y faire, le roi ayant pris sur lui d'écrire le 9 à l'Empereur que, le 4 au soir, l'ennemi était entré en force à Berlin.

Le 10, à deux heures de l'aprî'S-midi, accompagnée par son mari jusqu'à Wahern, la reine a pris la route de Wetzlar, puis elle a suivi par Bonn, Aix-la-Chapelle et Bruxelles « pour éviter de se trouver au milieu d'une armée de cent mille hommes qui passe maintenant sur laroute de Francfort ». Partoutson passage a faitlaplus triste impression. « Les nouvellistes disent qu'elle craignait les incursions des cosaques et qu'elle serait bientôt suivie de son auguste époux », écrit entre autres le préfet de la Roër,

Averti ainsi, le 11 seulement, l'Empereur est en

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face d'un fait accompli : Est-il donc vrai que l'empereur Alexandre ou Koutouzofï soient entrés à Berlin? Cassel est-il menacé ? Le royaume est-il en perdition ? Rien de cela, mais Jérôme a maintenant une maîtresse, dont la déclaration n'est qu'affaire de temps et qui porte ses ambitions bien plus haut et bien plus loin que ces passantes dont on contentait les appétits avec quelques poignées d'or ou de diamants.

La comtesse de Lôwenstein-Wertheim, née comtesse dePûckler etLimburg, est une femme d'une trentaine d'années, de race de dynastes par elle-même et par son mari, mais fort pauvre, étant .de branche cadette, qui, déjà mère de trois enfants, est venue en 1808 de Wurtemberg- lorsqu'on a formé la cour westphalienne. Distinguée par Jérôme, puis délaissée, revenue en faveur par un travail souterrain oii elle a déployé des qualités manœuvrières de premier ordre, elle sort de l'ombre avec une soif de pouvoir et une ardeur d'ambition qui, pour des raisons peut-être lointaines, car elle fut de la cour de Stuttgard, l'ont jetée dans une lutte directe contre la reine. Elle s'est rendue toute puissante dans sa maison et n'y a toléré que des gens à elle. Elle a fait chasser le comte de Gilsa, chevalier d'honneur, qu'elle a remplacé par le baron de Busch-Mûnch, lieutenant aux Gardes du Corps; elle a fait donner la charge de premier écuyer à une autre de ses créatures, le baron d'Oberg, cham.bellan ordinaire. Elle a soumis la reine à un espionnage continuel qui s'exerce sur ses actes, ses paroles, ses correspondances. Catherine a bien été obligée do

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s'en apercevoir, car on ne ménageait même pas les apparences : « Ce ciue vous me mandez de la lettre (jue vous avez reçue ouverte ne m'étonne pas, écrivait-elle à son père; apparemment (ju'on suppose ma correspondance digne d'être connue du public ou renfermant quelques aventures faites pour piquer la curiosité ; le fait est qu'il m'arrive très souvent de recevoir des lettres, même de l'Impératrice de France, tout ouvertes et sans qu'on ait pris la moindre précaution pour le dissimuler. »

Le pouvoir de M™" de Lowenstein sur Jérôme est devenu tel (ju'elle l'a engagé dans des démarches auxquelles il était difficile qu'on se méprît. Elle a voulu être princesse, et Jérôme a sollicité du roi de Bavière, et il a obtenu, le 19 novembre 181.2, que le titre comtal porté par le beau-père de M"" de Lowenstein, senior de sa maison, fût érigé en titre princier ; il s'est employé pour faire reconnaître ce titre par le grand-duc de Hesse (17 décembre 1812) et il est parvenu à le faire réériger par son propre beau-père, le roi de Wurtemberg, le 27 février 1813 : mais la dame ne se contentait point si facilement.

A présent, enceinte de trois mois d'un enfant dont tout Cassel nommait le père, elle a voulu éloigner la reine pour rendre la place libre, s'établir en maîtresse, en attendant qu'elle amenât Jérôme au scandale dun double divorce et d'un nouveau mariage. Et Jérôme lui a obéi en ordonnant (jue Catherine partit.

L'Empereur ne sait rien encore de ces histoires, dont Reinhard jusqu'ici a parlé à peine. Il ne peut imaginer que, clans une circonstance aussi grave, l'intluence d'une maîtresse ait pu déterminer un voyage qui jettera le trouble partout, accréditera toutes les mauvaises nouvelles ; l'arrivée de la reine sera remarquée et commentée, les visites d'usage et de déférence qu'elle ne pourra se dispenser de recevoir, fourniront encore des occasions de parler. Elle ne doit pas entrer à Paris. Donc, il envoie à sa rencontre M. deCanouville, maréchal des logis duPalais, (le frère du Canouville de Pauline) « pour la pfier de descendre au palais de Compiègne ». Canouville fait diligence, la trouve à Péronne, lui donne connaissance de ses ordres. et l'amène le 15, vers les sept heures du soir, à Compiègne, où le général comte Delaborde, gouverneur, a été envoyé pour la recevoir et pour tout disposer, et oi^i le comte de Ségur, grand maître des Cérémonies, vient, de la part de l'Empereur, pour la complimenter. Elle occupe le double appartement de prince qu'elle a habité dans ses précédents voyages.

Ces honneurs ne voilent pas plus à ses yeux le dégoût qu'elle reçoit qu'ils ne la font passer sur le déplaisir qu'elle éprouve. Le 17, elle adresse à l'Empereur, par son chevalier d'honneur, une lettre où, avec toutes les démonstrations du respect et de l'affection, elle réclame les égards qui lui ont manqué et auxquels elle prétend : « D'après une de vos lettres, Sire, écrit-elle, je dois quitter Cassel au moment où

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