CATHERINE. — LETTRE A NAPOLÉON
les Russes devaient entrer à Dresde ou ù Berlin. Ils sont dans cette dernière ville du 4 de ce mois et ce n'est que le 10 que j'ai pu me déterminer, moins pour ma sûreté personnelle que pour laisser au roi la disposition de toutes les troupes dont il eût fallu laisser une partie à Gassel pour ma garde, ù le quitter dans un moment aussi pénible... J'ai donc cru devoir sacrifier mon désir de vivre et de mourir auprès du roi à sa tranquillité personnelle, aux intentions de Votre Majesté qui avait déterminé d'une manière précise le moment où je devais quitter Gassel. Accablée d'inquiétudes pour un être ([ui m'est aussi cber que le roi, c'est dans les bras de sa famille, de Votre Majesté elle-même que j'honore comme un père, que je suis venue me jeter avec une pleine confiance, espérant y trouver une ample consolation. J'ai tâché de rendre ce voyage en quelque sorte utile au roi, en amenant avec moi des personnes des plus illustres familles de la Westphalie et du Hanovre qui sont autant de garanties de la bonne volonté qui les anime encore. Et maintenant, Sire, il ne me reste plus d'appui, plus de ressource, de consolation contre la chance des événements que l'attachement et la tendresse de la famille du roi. » En môme temps, elle écrit à Jérôme et au roi de Wurtemberg pour leur faire part de sa déconvenue : « Le roi, dit-elle à son père, sera encore plus sensible que moi à la petite épreuve par laquelle on me fait passer avant d'arriver à l'Elysée et c'est à moi à lui adoucir la chose le mieux possible. » Napoléon, au re(;u de la lettre de Catherine, bien
qu'il ne comprenne rien encore au mystère de son départ, sent à quel point il serait injuste s'il la rendait responsable de faits qu'elle a subis et dont elle souffre. Il se justifie devant elle de ses prétendues rigueurs ; il lui en explique la nécessité ; il répare autant qu'il peut, sans se contredire formellement, les torts qu'il a paru se donner : « Ma sœur, écrit-il, j'apprends avec plaisir votre arrivée à Compiègne. J'avais pensé que le roi ne vous ferait partir que dans le cas où le gros de l'armée ennemie serait arrivé à Berlin ou à Dresde. Je lui avais exprimé mon opinion de la manière la plus positive, en lui disant que ce n'était que dans le cas où l'empereur Alexandre ou le général en chef Koutouzoff serait entré à Berlin, mais il vous a fait partir lorsque la cavalerie seulement y était arrivée. Quelques jours de retard auraient été utiles parce que cela a été un objet d'inquiétude pour la 32" division militaire et même ici, à Paris. J'ai pensé que, dans les circonstances, il était préférable que Votre Majesté restât à Compiègne; n'ayant pas encore annoncé son voyage à Paris, elle ne doit pas s'y rendre. Je comptais aller moi-même à Compiègne sous peu de jours, mais ce voyage ayant été retardé, je ne vois pas d'inconvénient à ce que vous laissiez votre maison à Compiègne et que vous veniez ici avec une partie de votre service d'honneur. Que Votre Majesté ne doute pas de tout le plaisir que j'aurai à la voir et de tous les sentiments que je lui porte. »
Si sèche que fût l'invitation, dès le lendemain 18, la reine, accompagnée de sa grande maîtresse, de son
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clievalier d'Iionnour et de son premier écuyer, s'est empressée de venir aTrianon, où elle est tombée dans cette vie de travail, de tristesse et d'attente qui devait lui sembler si nouvelle. Elle a été d'ailleurs fort bien accueillie par l'Empereur et l'Impératrice qui semblent « vouloir lui faire oublier le court, mais assez désagréable séjour de Compiègne ». On lui a donné un appartement dans l'aile de Trianon-sous-Bois ; sa grande maîtresse et ses officiers ont reçu « les prérogatives dont jouissent les personnes du voyage », mais, reste à régler oii elle ira en quittant Trianon, car elle ne veut à aucun prix retourner à Compièg^ue, et (le quoi elle vivra. L'Empereur décide le premier point : il met à la disposition de la reine le palais de Meudon tout meublé, avec la porcelaine, le linge etlabatterie de cuisine qui s'y trouvent, « pour que son séjour, dit IcJounial dci Vot/ages, soit plus près de celui de Leurs Majestés qui doivent se rendre à Saint-Gloud ; il lui assigne, pour sa garde, un poste de l'infanterie de la Garde casernée à Sèvres et ordonne au gouverneur de prendre ses ordres en tout. L'on peut croire au premier moment, lorsque Catberine quitte Trianon pour Meudon, le 23 dans la matinée, qu'elle est satisfaite; « Le château de Meudon, écrit-elle à son père le 24, est très beau ; il appartient au Roi de Rome et vient d'être récemment arrangé. Je suis maintenant très contente de me trouver tranquille et de pouvoir soiglier ma santé qui a besoin de repos »; mais cela est pour la poste. Lors- «ju'cllc écrira librement, elle dira (|ue, « par grâce
spéciale, TEmpereur l'a confinée àMeudon qui, par sa position élevée et isolée, devient, dès qu'il fait froid, un séjour inhabitable. »
Reste à chercher les moyens de vivre, même à Meudon, car si, presque à chaque courrier, le roi a écrit ou fait écrire que à Paris la reine vivra en son particulier et que tout a été prévu pour elle et pour le personnel de sa maison, il semble en effet n'avoir rien oublié, hormis l'argent; comme de juste, c'est l'Empereur que Catherine requiert d'en fournir.
« Il est impossible au roi de m'envoyer des fonds, écrit-elle. Les rentrées ne se font plus, vu le nombre de troupes qui occupent notre territoire ; le peu de ressources qui restent au roi est employé à solder les troupes qu'il a mises àla disposition de Votre Majesté ; ni lui ni moi ne voulons faire des dettes; il ne me reste donc qu'à attendre, Sire, ce que vous voudrez bien faire pour un frère et une sœur qui vous ont prouvé leur entier dévouement et leur parfaite confiance. » Ce ne peut dire moins que l'apanage conservé au roi d'Espagne : un million par année; il est vrai que, en montant au trône de Westphalie, Jérôme a fait générosité, en faveur de Madame, du million que lui donnait alors l'Empereur, mais Catherine n'entre pas dans ces raisons. Même un million est-il assez? La reine, après avoir tiré argument de « ce motif qui existe pour elle dans toute sa rigueur », allègue l'augmentation considérable des dépenses imposées par « le séjour de Meudon, que les vues politiques ont sans doute nécessité », et elle ajoute