JOSEPH. — SON PLAN UE CAMPACNE
cette misérable vengeance, îles milliers de Français et à compromettre l'armée tout entière, ou bien s'isoler lie plus en plus au milieu île la Péninsule, loin des ordres de Paris, pour faire à sa tète, éviter les instructions qui conlreilisaient ses plans et jouer au maître? D'autres hypothèses plus graves se lèvent dans l'esprit que Joseph n'eût point hésité à formuler, mais qu'on ne saurait jusqu'ici appuyer de preuves. « On ne peut se dissimuler, a écrit Jourdan avec son habituelle mansuétude pour Joseph, qu'il n'aurait pas dû attendre les ordres de Paris pour rétablir les communications et connaître l'état des affaires dans le Nord. S'il eût transféré son quartier général à Yalladolid et fait relluer des trou[)es vers ces provinces dès le mois de janvier, on aurait pu disperser avant l'ouverture de la campagne les bandes qui les désolaient'. »
Joseph n'avait point prévenu les ordres de Paris, mais ces ordres, en date du 4 janvier, lorsqu'ils étaient arrivés à Madrid, après quarante jours de route, le 14 février, avaient-ils du moins été exécutés? Certes, Joseph s'était réjoui d'èlre confirmé dans son
' Je dois signaler ici que la partie texte dos Mémoires du roi Joseph, publiés par M. Du Casse, n'est, en ce qui concerne l'Espagne, que la copie des mémoires du maréchal Jourdan. M. Tliiers qui avait eu ces mémoires manuscrits entre les mains en avait déjà fait laremarque ; mais il s'était contenté d'une collation superficielle ; il n'avait pas vu que M. Du Casse avait coupé, avec une médiocre préoccupation de la suite des faits et de rencliaînement des idées, tout ce qui portait critique ou accusation contre Joseph. C'est là un procédé qui mérite d'être signalé. Il est heureux que le vicomte de Grouchy. en publiant le texte intégral des Mémoires militaires de Jourdan, ait permis de rectifier M. Du Casse et ceux qui l'avaient employé.
commandement en chef, d'être débarrassé de Soult et de Cafîarelli, mais il s'était bien donné garde de réfléchir à la situation générale de l'Empire, à sa propre situation qui en était la conséquence ; on dirait qu'à force d'avoir été comblé par une fortune dont il n'a mérité par nul effort les extraordinaires faveurs, cet homme vit dans lirréel ; il est incapable d'imaginer que cela peut ne pas durer toujours, que son frère peut être malheureux, qu'il peut être matériellement empêché de le tirer de presse, de lui fournir des hommes, des chevaux, de l'argent ; Napoléon, qui a été doté d'une baguette de magicien, doit remettre toutes choses en état, n'a qu'à frapper pour trouver ce qu'il faut et pour accomplir ce qui convient. Cette conception est enfantine ; elle diffère tellement des imaginations normales des adultes qu'elle semble incroyable; seule pourtant, elle explique la conduite de Joseph.
Si, jusqu'ici, il pouvait alléguer un plan militaire, si inepte fùt-il, différent de celui de Jourdan, il ne pouvait plus, à présent, prétendre qu'il ignorât les intentions de l'Empereur ; sans doute Clarke les avait édulcorées, mais c'est qu'il ne se souciait pas que le frère de Sa Majesté Impériale déclarât de nouveau qu'on lui avait manqué et qu'il craignait justement d'avoir à porter la peine de tels reproches ; mais enfin l'ordre était là. L'Empereur commandait que Joseph portât immédiatement son quartier général à Valladolid, évacuât la Castille, concentrât l'armée en « pourvoyant avant tout à la sûreté du Nord ».
JOSEPH. — LES ORDRES DE L'EMI'EREI:r 91
Par cluKjiie courrier, désormais, les ordi-es sont renouvelés et précisés. L'Empereur, impatient d'être obéi, accable Clarke de ses lettres. « Donnez ordre sur ordre au roi d'Espagne de revenir à Valladolid », écrit-il le 24 janvier. <( Réitérez les ordres au roi d'Espagne de porter son quartier général à Valladolid, de n'occuper Madrid que [)ar l'extrémité de la ligne et de faire refluer des forces considérables dans le Nord et en Aragon afin de soumettre le nord de l'Espagne », écrit-il le 18 janvier; pareilles injonctions le 3 et le 7 février; le 10, il écrit: « Il est convenable que vous fassiez connaître au roi d'Espagne, en chiffres et par quadruplicata, que je vois avec la plus grande peine qu'il ait perdu deux mois aussi importants (|ue décembre et janvier oii les Anglais étaient dans l'impossibilité de rien faire et qu'il n'ait pas profité de cette circonstance pour pacifier la Navarre, la Biscaye et l'Aragon... Comment n'a-t il pas maintenu ses communications et comment, après avoir eu connaissance du Vingt-neuvième Bulletin, n'a-t-il pas senti la nécessité d'être promptement en communication avec la France '? Il n'y a pas un moment à perdre : Que le roi se rende à Valladolid en faisant occuper Madrid et Valence par son extrême gauche. Ecrivez-lui que le temps perdu est irrémédiable, que les affaires tourneront mal si, promptement, il ne met pas plus d'activité et de mouvement dans la direction des affaires. » Et il re^ient sur son idée, il la reprend, il la commente, tant il sent la nécessité et l'urgence de ramener l'armée vers les frontières.
En deux mois et demi, les ordres ont été réitérés au moins dix fois à Joseph, autant de fois à Jourdan. A la fin l'Empereur, sachant que Joseph n'a rien fait pour secourir Clausel dont, le 14 janvier, il lui a annoncé la nomination à l'Armée du Nord, se détermine à expédier directement à Reille l'ordre de mettre une de ses divisions à la disposition de son collègue.
Josephareçule 14 février (il fautadmettre cette date, si tardive qu'elle paraisse) l'ordre de porter son quartier général à Yalladolid. Il a annoncé le 23 qu'il allait obéir, et que, de sa personne, il quitterait Madrid le l'^'^ mars. Le 2 mars, de 3Iadrid qu'il n'a point quitté, se prévalant de l'autorité militaire de Soult qu'il venait de recevoir — ce Soult «dangereux», «infâme », « sur l'honneur duquel on ne pouvait compter », — ilécrit à l'Empereur pour protester contre l'évacuation qu'on lui impose de sa capitale : « M. le duc de Dalmatie pense que si je quitte Madrid de ma personne, je porte un coup fatal à l'opinion; que l'ennemi n'est pas en état d'entrer en opération avant six semaines; que les Armées du Midi et du Portugal pourraient arrêter l'ennemi en se réunissant dans la province d'Avila et ayant derrière elles l'Armée du Centre enréserve. Il est certain que le jour où j'aurai quitté Madrid spontanément, j'aurai renoncé à l'Espagne et que l'opinion, encore flottante, se tournera tout entière contre nous; il est certain aussi que M. le général Reille se refuse à reconnaître mon autorité dans les provinces qui avaient été érigées en gou-
JOSEPH- — QUERELLES AVEC LES r.ÉNEllAUX 93
vcrnemenls militaires, s'appuyant sur une lettre du ministre de la Guerre de Votre Majesté en date du 20 juillet. J'avais pris toutes les mesures de gouvernement pour administrer le pays occup«) par les trois armées... iMais je ne puis rien si une lettre de Paris, de six mois de date, peut m'ètre opposée et tout arrêter; si je n'ai pas même l'autorité d'un général en chef; si Votre Majesté Impériale ne fait pas écrire directement que je dois être obéi en tout et pour tout, par ses armées et par leurs chefs. Si Voire ^fajesté ordonne à ses armées de se retirer sur le Duero et de t|uiller Madrid, il est hors de doute ([ue le commandement sera mieux entre les mains d'un général (|u'aux miennes. »
Joseph, en flagrant délit de désobéissance depuis dix-sept jours, réclamant que les armées françaises et leurs chefs lui obéissent en tout et pour tout, c'était à coup sûr un spectacle peu banal. Que l'Empereur le prît au mot; qu'il mit à la tête des armées d'Espagne, Soult, Reille, Clausel, n'importe qui, le premier soldat venu, et le désastre était évité ; mais Joseph rentrait en France, il redevenait prince français, il réclamait sa place au Conseil de Régence. L'Empereur ne voulait point l'admettre. Il ne céda point pourtant sur Valladolid et ce fut Joseph qui s'y résigna, car sa menace d'abdication ou de démission n'avait été, cette fois comme les autres, qu'un procédé d'intimidation, et, si fragile que fût son trône, si piètre que fût sa cour, si contestée que fût son autorité, il tenait trop à paraître roi pour se
dépouiller volontairement de sa couronne et de son manteau.
S'il quitta Madrid, pressé qu'il était chaque jour par les lettres de Glarke et par les nouvelles du Nord, ce ne fut d'ailleurs que le 17 mars, un grand mois après en avoir reçu l'ordre. Comme il lui fallait un prétexte, ce fut Tobligation de faire rentrer les divisions de l'Armée du Midi qu'il avait dispersées jusqu'aux extrémités des provinces de la Manche et de Cuença. « J'aurais pu à la vérité arriver beaucoup plus tôt à Valladolid avec mon quartier général, écrivait-il le 2 mai, mais je n'ai pas cru que ma présence pût y être de quehjue utilité tant que les troupes n'étaient pas en mesure de filer sur le nord de l'Espagne et j'ai pensé au contraire qu'il était plus convenable de me tenir rapproché du gros de l'armée, tant qu'il v aurait à craindre que l'ennemi ne saisit l'instant de notre mouvement pour tenter quelque chose. ))
En fait, Joseph qui continuait à jouer au roi et qui n'avait nullement renoncé à régner sur l'Espagne, avait quitté Madrid en annonçant à ses sujets qu'il allait prendre le commandement de sçs armées, pour en diriger les opérations actives ; mais il avait laissé dans sa capitale la plus grande partie des administrations publiques ; pour garder sa capitale, il y avait immobilisé la division Levai, et, à proximité, il avait cantonné presque toute l'Armée du Midi. Rien n'était plus contraire à l'esprit des instructions
JOSEPH. — INEXECUTION DES ORDRES 9o
de l'Emporeur, mais Josepli avait la IcUro pour lui. L'Empereur avait prescrit que Madrid fût occupé « par l'extrémité de la ligne », « par un camp volant », avait-il dit plus tard. ^lais, pour (jui voulait s'y tromper, l'extrémité de la ligne signifiait aussi bien vingt mille hommes que cinq cents. A la vérité, dès le 29 janvier, Clarke avait précisé le peu d'importance qu'avait Madrid aux yeux de l'Empereur ; It; 23 avril, à la réception des lettres en date du 23 mars, oli le roi insistait sur la nécessité de couvrir Madrid et sur Je danger d'avoir à l'évacuer si l'ennemi prononçait son mouvement, (clarke avait encore écrit à Jourdan : « Sa Majesté Catlioli([ue paraît se croire obligée, par les ordres de l'Empereur, à se maintenir à Madrid et à n'abandonner cette ville qu'à la dernière extrémité... Cependant... l'Empereur, en ordonnant que Madrid soit occupé par l'extrémité de la ligne et par un camp volant, a, par ces expressions mômes, indi(]ué sa pensée et subordonné l'occupation de cette ville à toutes les chances inséparables de la situation d'un poste avancé. » Mais Joseph n'en voulait pas moins que Madrid fût le poste essentiel; il y maintint donc la division Levai jus([u'au 26 mai, en sorte que, pour la soutenir « les armées impériales étaient disséminées sur toute la surface de l'Espagne », lorsque les Anglo- Espagnols étaient en pleine marche <;t avaient pris l'initiative des opérations.
A Yalladolid, oi!i « son arrivée, le 23 mars, avait attiré les ministres, les ofiiciers civils de sa maison
royale, quantité tremployés et une foule d'autres personnages avec leurs familles, » Joseph allait-il au moins faire preuve de quelque énergie et de quelque activité pour aider Clausel à écraser rinsurrection dans le Nord avant l'ouverture de la campagne contre les Anglais? Comme il était dominé par l'idée que l'Empereur, quelque jour, « traiterait avec l'Angleterre en restituant l'Espagne, moins les provinces de FÈbre, à Ferdinand YII », il ne prenait point souci que ces provinces fussent en révolte : ce n'était point contre lui, mais contre l'Empereur et les Français. Qu'on le laissât faire, lui, et la pacification ne serait qu'une question de jours. Ainsi écrivait-il à Clarke le 23 mars : « La force ne pacifiera pas le Nord. Mina fuira devant la force et reviendra lorsque le pays sera abandonné par les divisions de l'Armée de Portugal. La population est exaspérée; l'opinion a commencé le mal ; l'opinion seule peut le réparer. Tant que ces peuples ne seront pas convaincus qu'ils sont et doivent rester Espagnols, tant qu'ils ne seront pas gouvernés par l'autorité nationale que l'Empereur m'a transmise après les traités de Bayonne, ces pays seront des foyers toujours croissants de troubles et de guerres... Il me semble, concluait-il, que si l'on rassure .les principaux habitants sur le sort de leur pays; si l'on met à ma disposition la moitié des troupes qu'on veut y employer; si je suis libre d'administrer ce pays comme je l'entends ; si je suis libre de renvoyer en France tout officier dont j'aurai eu à me plaindre et de conduire cette guerre intérieure
JOSEPH- — SA MANIERE DE PACIFIEIl 97
comme je l'enteuils, je pacifierai bientôt ce pays comme je paciliai le royaume de xNaples ; avec les mêmes moyens, j'obtiendrai les mêmes résultats. »
C'est pourquoi il n'envoyait pas de renforts à l'Armée du Nord, attendant qu'il lui fût permis d'expérimenter ses méthodes napolitaines; c'est pourquoi il s'efforçait de détourner du Nord les troupes que l'Empereur y envoyait, décidé qu'il était à préférer dans ces provinces l'insurrection espag^nole à la pacification française. « Mina, écrivait-il le 2 mai, domine en Navarre et en Biscaye plus par l'opinion que par la force, et, tant qu'on n'agira pas sur l'esprit des habitants de ces provinces par des moyens propres à faire cesser les inquiétudes qu'ils ont conçues sur le sort de leur pays, on ne pourra les soumettre par la force des armes. »
Telle était la conviction de Joseph que les Espagnols n'étaient empêchés de se rallier à lui que par la présence des Français, telle était sa forme de penser visà-vis des généraux ou des soldats français qu'ils n'étaient bons qu'à servir d'auxiliaires à ses Espagnols et qu'ils devaient leur être subordonnés. Exalté par la victoire qu'il avait remportée sur Soult et sur Gaffarelli, par l'obéissance passive qu'il avait obtenue de Drouet d'Erlon, devenu par lui commandant de son armée du Centre, et de Gazan, général de l'Armée du Midi, si timoré que, pour les mouvements de troupes le plus impérieusement exigés par les circonstances, il se tenait obligé de venir en personne solliciter les ordres du roi, Joseph s'était convaincu
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qu'il n'aurait eu qu'à parler pour plier Clausel et Reille au règlement qu'il avait édicté le 22 novembre et par lequel il les mettait aux ordres des autorités espagnoles. Or, Clausel l'ignorait purement et simplement et Reille ne se soumettaitpas davantag-e, puisque, adoptant un arrêté de son prédécesseur Drouet qui rétablissait l'administration française dans les gouvernements de Salamanque et de Valladolid, il avait, pour simplifier et centraliser le service, réuni les deux gouvernements en un seul, sous ses ordres directs.
Le roi avait protesté; les généraux avaient réclamé. La cause avait été portée devant l'Empereur auquel Clarke avait exposé, le 15 mars, que l'arrêté du roi, mettant, à la tête des services, des généraux ou des administrateurs espagnols ou censés tels, il en résulterait que les agents français rendraient compte à des Espagnols et que l'ordre administratif établi par l'Empereur se trouverait détruit. L'Empereur, sans s'arrêter aux détails, avait répondu le 29 en enjoignant à Clarke de « faire connaître au roi d'Espagne que toute l'Armée d'Espagne devait vivre dans le pays; que ce principe n'avait d'autre exception que les vingt-quatre millions qu'il lui accordait pour acompte sur la solde, que l'Armée de Catalogne était comprise dans ces vingt-quatre millions »; Clarke, en transmettant ces dispositions au roi et aux généraux en chef des Armées de Portugal et du Midi, avait fait observer à l'Empereur que ceux-ci n'y verraient pas l'obligation de se conformer à l'arrêté royal du 22 nov^embre.
JOSEPH- — RÈGLEMENT QU'IL IMPOSE «ï'
« Ce point de difficulté, avait-il écrit, est essentiel à résoudre, car chaque général en chef est dans l'opinion ([ue son devoir est de continuer à administrer les provinces occupées par l'armée qu'il commande et d'en réserver tous les produits pour elle exclusivement, puisque la tolalilé de ces produits est au-dessous de ses besoins. Le roi, de son côté, se plaint de la résistance des généraux en ce qui a rapport à son arrêté et, en demandant que Votre Majesté veuille i)ien en approuver les dispositions, le roi désire d'être autorisé à renvoyer hors d'Espagne tout individu qui se montrera récalcitrant. »
Sans attendre une solution que l'Empereur n'avait pu matériellement donner, Joseph était revenu le i" avril à la charg-e; il avait demandé d'un ton comminatoire pourquoi l'Empereur n'avait pas approuvé son règlement. « Il n'y a pas de commandement, avait-il écrit, sans l'unité dans l'administration... Je ne suis point obéi et je ne puis point l'être puisque le duc de Dalmatie a donné l'exemple... Je n'ai aucune lettre qui m'annonce (ju'il a été écrit de Paris par vous aux généraux conmiandant en chef les Armées du Midi, du Portugal et du Nord qn'ils devaient m'obéir en tout et pour tout »; et, après avoir énuméré les refus qu'opposaient à ses agents les commissaires ordonnateurs de chaque armée et les généraux en chef, il ajoutait : « Comment puis-jo me faire obéir par les généraux commandant des armées qui ont élevé des prétentions contre un règlement qui a quatre mois de date ; qui sont armés de vos lettres.
monsieur le duc ; qui m'opposent toujours celle du 20 juillet : à qui je ne sache pas que vous ayez donné des ordres contraires ; à qui vous dites littéralement dans vos dernières instructions : Vous vous conformerez aux ordres que le roi jugera à jjropos de vous transmettre en tout ce qui ne serait pas contraire à ceux que je vous aurais transmis directement au nom de l'Empereur ; lorsque ces généraux ont seuls la force en main et qu'eux seuls peuvent se faire obéir ? J'avais déterminé qu'une division de l'Armée de Portugal et le duc de Santa-Fé se rendraient à Burgos, afin d'y réunir tous les vivres possibles, d'y former d'immenses magasins, d'y fabriquer beaucoup de biscuit, d'y recueillir tous les malheureux Espagnols qui, forcés de se retirer avec les armées de leurs provinces, encombrent les quartiers généraux, y meurent de faim, détruisent par l'exemple de leur misère toute la force morale en notre faveur. J'ai dû céder aux représentations du général Clausel, lorsque je l'ai vu appuyé par votre dernière lettre; je me suis contenté de lui demander positivement de donner des ordres pour qu'on forme des magasins de grands approvisionnements à Burgos. »
Cette lettre avait été immédiatement transmise par Clarke à l'Empereur, déjà à Mayence, et elle avait motivé de la part de Napoléon cette décision, formelle dans les termes, inapplicable dans les faits : « Répondez au roi d'Espagne que je lui ai donné le commandement en chef de mon armée; ijue je suis surpris, après cela, des plaintes perpétuelles qu'il fait
JOSEPH — DKCISION DE L'EMPEREUIl 101
de ne pas être obéi ; que cela vient de ce qu'il confond le roi d'Espagne et le commandant en chef de mon armée ; que je n'entends pas que mes armées dépendent jamais des ministres espagnols à qui j'ai droit de ne pas me fier et qui sont fort indifierenls sur le sort de mes soldats ; que les ordres qu'il donnera aux généraux et aux officiers de mes armées seront exécutés ponctuellement, s'ils sont transmis par le maréchal Jourdan, pour les opérations militaires, et par l'ordonnateur Mathieu-Faviers, pour les affaires administratives, mais que le ministre O'Farril, ni tout autre, ne doit être employé dans ces relations et (jue mon intention n'est pas que mes troupes puissent dépendre en quelque façon de l'administration espagnole. »
Cette dernière phrase corrigeait, dans une mesure, les affirmations du début, mais l'Empereur, excédé des réclamations de Joseph et saisissant seulement ce qui était relatif au duc de Santa-Fé, avait outré sa pensée, en ce qui touchait au moins les Armées du Portugal et du Midi, Quant à l'Armée du Xord, Glarke n'avait pas hésité à la distinguer. Il avait écrit à Jourdan que le général Clausel avait dû craindre un moment « de voir ses ressources administratives rétrécies et circonscrites par les dispositions nouvelles de Sa Majesté Catholique qui semblaient avoir pour objet d'assigner aux armées qui se rapprochent du Duero un emplacement et une délimitation territoriale aux dépens de l'Armée du Nord. Ces dispositions, déclarait-il, eussent été peu conformes aux intentions de
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l'Empereur... l'Empereur n'élarit pas disposé à faire des changements de quelque importance dans la situation territoriale des armées d'Espagne. »
Joseph qui, le 2 mai, venait encore de réclamer l'approbation « des dispositions qu'il avait prises pour "concentrer le plus possible entre ses mains le commandement et l'administration », avait, le 9 mai, profité de; la réponse de l'Empereur, pour avertir les généraux en chef « que l'administration espagnole allait être chargée, dans tout le territoire des trois Armées du Midi, du Centre et du Portugal, de l'assiette, de la répartition et du recouvrement des contributions ; que tous les produits seraient mis à la disposition de l'ordonnateur en chef Matiiieu-Faviers pour les besoins des troupes impériales, à la seule exception d'un million de francs par mois que le roi se réservait pour les besoins de son gouvernement et de sa maison militaire et civile ». Ainsi se trouvait tourné l'ordre de l'Empereur. L'ordonnateur français devait bien distribuer des fonds, mais ceuxlà seulement qu'il plairait aux Espagnols de lui remettre et, sur ces Espagnols, il n'avait ni autorité ni contrôle. C'était réduire les armées françaises à un rôle de mercenaires — qu'on ne paierait pas. Aux représentations de Reille,^Joseph avait répondu « que l'Empereur avait approuvé qu'il réglât les choses de la manière qu'il jugerait le plus convenable », et, pour en finir une bonne fois avec l'administration française, il avait expressément ordonné aux auditeurs du Conseil d'Etat faisant fonctions d'intendants, aux
JOSEPH. — UKi'Airr de la fohest io3
receveurs et aux payeurs de se remire tous à Bayonne pour y recevoir les ordres du ministre de la Guerre.
Déjà, au début de mai, il s'était débarrassé de l'ambassadeur de France, qui pourtant n'était pas un surveillant bien gênant. Sur un article de la Gazette d'Alicante rapportant une prétendue lettre que La Forest aurait adressée de Valence, le 21 octobre 1812, au ministre des Relations extérieures, au sujet d'une conversation qu'il aurait eue avec Azanza pour l'engager à entrer dans les vues de l'Empereur, et à ménager l'annexion de l'Espagne jusqu'au Duero, Joseph avait chargé son ministre des Affaires étrangères d'une démarche officielle près de l'ambassadeur et d'une demande d'explications. La Forest, si inattendue et si contraire aux usages diplomatiques que fut une telle prétention, avait consenti à prouver que cette lettre était supposée : il avait accumulé les éléments de démonstration pour souligner l'absurdité de cette accusation. La lettre, avait-il dit, est adressée à M. le duc de Cadore qui avait remis le portefeuille le 16 avril 1811 ; elle n'a point de numéro ; elle n'est point chiffrée ; aucun courrier n'a été intercepté durant le séjour à Valence de l'ambassadeur qui, à la date de la lettre, était dangereusement malade et attendait un congé qu'il avait demandé ; la supposition, qui résultait des faits matériels, ressortait aussi bien de la forme et de l'esprit de la dépêche. « Enfin, dans cette rapsodie, disait La Forest, on n'a pas su imiter aussi adroitement mon style qu'on
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avait imité celui de Votre Excellence dans les lettres qu'on lui a attribuées il y a deux ans et qu'elle a été aussi dans le cas de démentir. » L'allusion était sanglante, puisque ces lettres d'Azanza, écrites de Fontainebleau et où l'Empereur était si maltraité, étaient, malg'ré les démentis de leur auteur, parfaitement authentiques. Joseph eût trouvé indigne de sa majesté de présenter des excuses ; La Forest ne pouvait rester à Valladolid et continuer des rapports avec le ministre du roi après une telle insulte. Il avait pris congé, et, le 2 mai, il était parti pour la France.
Ainsi Joseph réalisait, à la dernière heure il est vrai de son règne éphémère, l'objet qu'il s'était proposé de tout temps : se délivrer des surveillants français, s'établir en roi dans son royaume, et subordonner les soldats impériaux à son administration espagnole. Comme il lui fallait un prétexte, il avait allégué les besoins des Espagnols réfugiés « qu'il eût été prudent, avoue Jourdan, de faire filer sur Bayonne », mais dont « le départ eût indiqué trop clairement qu'on avait perdu l'espoir de se soutenir en Espagne ». Joseph avait donc écrit le 30 mai : « Le Trésor de France n'envoyant que deux millions par mois, il est évident qu'il faut bien que le pays occupé par l'armée fournisse aux besoins de tous les services; mais, comme ceux des armées, quoique incommensurablement plus grands, ne sont pas les seuls, il taut bien aussi trouver les moyens de faire vivre chacun ou renoncer aux services qu'on ne peut pas payer. »
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Il iniporlait, on eiït't, à Josepli do consorvor son adminisiralion tout entiore, prête à reprcndro possossion do l'Espagne, car l'Espagne allait se donner à lui. Il écrivait à Clarko au début d'avril : « Le maréchal .lourdan vous envoie exactement les nouvelles du Midi. Elles sont on ne peut pas plus favorables. Le parti anglais a eu le dessous ; les troupes de rinsurroclion se désorganisent et, pour peu que les alFaires générales de l'Europe le permettent, je ne doute pas que, dans l'année courante, nos affaires ne })rennent, dans la Péninsule, un aspect plus favol'ublo ([ue dans colle qui vient do s'écouler. « Il avait appris l'arrivée de Wellington à Cadix, les décrets par lesquels les Gortès et la Régence lui avaient déféré, avec le titre de généralissime, le commandement de toutes les armées espagnoles, le mécontentement qu'en avaient éprouvé les généraux, la résistance de certains, de Ballesteros surtout, sa destitution et sa déportation à Coûta, enfin les indices d'un prochain soulèvement contre les Anglais. Il avait annoncé à Jourdan que plusieurs généraux lui avaient fait proposer de passer à son service, avec huit à dix mille hommes de l'armée de Ballesteros, sous la seule condition qu'ils ne fussent pas commandés par des généraux français; il avait reçu d'un colonel commandant un corps dans l'armée de Galice, les mêmes propositions sous les mêmes restrictions. Nul doute qu'ils n'y vinssent tous — ou presque tous — pourvu que l'Empereur fît connaître que les Espagnols conserveraient leur indépendance et l'intégrité de leur territoire.
On peut juger à quel point les espérances de Joseph étaient montées par la lettre que Clarke écrivait à l'Empereur le 4 juin : « Si les chefs des insurgés ou au moins les principaux les amenaient sous les drapeaux du roi Joseph, cette démarche, ne fût-elle que partielle, jetterait une telle défiance parmi ce qui resterait de rehelles qu'elle entraînerait, ce me semhle, la soumission totale de l'Espagne. » Telles étaient les illusions dont Clarke, après Jourdan, se rendait l'interprète. Joseph s'était empressé d'envoyer aux insurgés de la Manche un de ses aides de camp espagnols, le général Virnès; celui-ci put à peine arriver jusqu'à Madrid : les Anglais en pleine opération lui avaient harré la route.
Après cinq mois d'inaction, Joseph était donc surpris par les Anglais en plein éparpillement, sans Hgnes de communication et sans ligne de retraite. On a vu que, pour des illusions politiques, il s'était refusé à faire, en Navarre et en Biscaye, l'opération de police si nécessaire et si urgente qui seule pouvait les lui assurer. Mais, comme il a cherché des excuses dans des ordres de l'Empereur contradictoires aux siens, comme il s'est efforcé de rejeter sur l'Empereur la responsahilité d'une défaite qu'il avait rendue inévitable, il faut reprendre par le menu, et préciser par des dates, les instructions de l'Empereur et la manière dont Joseph les a exécutées.
Dès le 3 janvier, l'Empereur avait écrit à Clarke : « Le roi doit s'appliquer à profiter de l'inaction des