‹ Napoleon et sa famille (volume 3)Chapitre 43 sur 104 · JOSEPH. — LA RETRAITE · texte numérisé non relu

JOSEPH. — LA RETRAITE

La retraite continua, attristée par ce désastre, embarrassée par une artillerie hors de toute proportion avec le nombre des troupes, par « les nombreux équipages obstruant les routes et entravant les manœuvres ». A Pancorvo, où l'on arriva. le 15, Gazan et d'Erlon insistèrent pour qu'on attendît l'ennemi, qu'on défendît les défilés, disant que la position compensait et au delà l'intériorité des forces. C'était celle que Clausel avait prise l'année précédente, après les Arapiles, mais il n'y avait plus de Burgos. Jourdan, par contre, soutint que Wellington n'attaquerait pas de front la position, qu'il la tournerait, s'emparerait de la route de Vitoria, et couperait les communications avec la France. Joseph décida : on quitta Pancorvo comme on avait fait Burg-os. Une attaque de trois divisions anglaises contre l'Armée de Portugal, ([ui, trop faible pour résister, avait dû se retirer avec perte, accéléra encore la retraite. Vainement, Reille proposa de se rapprocher de la Navarre en marchant par la rive droite de l'Èbre. Joseph refusa : c'était « abandonner la grande communication avec la France, livrer à l'ennemi l'immense convoi des Espagnols qui suivaient sa fortune et tout le matériel provenant des évacuations de Madrid, Burgosetautres villes, enfin exposer le général Clausel à qui il avait ordonné de venir le joindre à trouver les Anglais à Vitoria au lieu des Français ». De toutes ces raisons, une seule était valable aux yeux de Joseph : celle du convoi. Il abandonna donc les fleux rives delÈbre et ordonna la retraite sur Vitoria.

Le 49 juin, après avoir passé la Zadora, l'armée prit position sur les hauteurs en avant de Vitoria, à cheval sur la grand'route. Le roi, qui savait retrouver la marquise de Monte-Hermoso, alla coucher en ville et y reçut des lettres de Clausel, datées de Pampelune le 15, où il accusait réception de l'ordre du roi en date du 9, et annonçait» qu'il allait interrompre la chasse qu'on donnait de toutes parts aux insurgés et porter les troupes de rx\rmée de Portugal vers Burgos ». Il s'excusait, vu les circonstances, de ne pouvoir y joindre que 4 000 hommes de l'Armée du Nord.

Joseph décida donc qu'on séjournerait à Vitoria, où les deux immenses convois d'Espagnols étaient arrivés le 18. « La journée du 20 se passa dans l'incertitude et l'inaction. Le maréchal Jourdan, mécontent et malade, resta enfermé ; le roi ne se montra pas davantage. » Le roi se proposait, a dit Jourdan, de reconnaître et de parcourir les positions prises par l'armée, la veille, à la nuit, mais le maréchal, ayant été retenu au lit par un accès de fièvre, « la reconnaissance fut remise au lendemain ».

Un des convois d'Espagnols partit dans la journée, et la division Maucune fut détachée pour l'escorter. L'autre resta : La marquise en faisait partie et, au témoignage de Miot lui-même, le roi rie voulait se séparer d'elle que le plus tard possible. La ville était donc encombrée de voitures et d'équipages. Le train de grosse artillerie provenant des places évacuées, était répandu autour de la place et obstruait la route de France , unique retraite en cas de revers, car nul

JOSEPH. — VITOHIA 12;;

n'avait songé à occuper, ni même à reconnaître la route par Salvatiera et Pampelune. Aucune disposition ne fut prise, aucun ordre ne (ut donné.

Ce n'était point faute qu'on se disputât : dans l'armée, la plupart des «généraux et des jeunes officiers s'indignaient que 70 000 Français eussent, sans coup férir, livré l'Espagne aux Anglais et se révoltaient à la pensée d'abandonner, sans même combattre pour l'iionneur des armes, une conquête qui avait coûté si cber. L'Armée du Miili, qu'avait consternée le départ de Soult, et qui n'avait pris aucune confiance dans Gazan, s'attendait à un désastre, mais n'en était pas moins excédée de la pusillanimité du général en clief. Jourd;ni n'était point pour livrer bataille, mais il ne pouvait nier que, si l'armée rentrait en France, on mettrait dans le plus grand danger Clausel, auquel le roi avait lixé Vitoria pour point de rendez-vous et auquel il venait d'envoyer des émissaires pour presser sa marcbe. Josepb, parce que cela l'arrangeait, se disait convaincu que Wellington n'attaquerait pas avant le 22 et qu'alors Clausel serait arrivé. Au reste, (( il n'y avait aucun plan arrêté soit pour la défense, soit pour la retraite », comme devait Técrire à Clarke son aide de camp, le major Baltazard, chargé plus tard d'une enquête. Joseph comptait seulement faire filer ses bagages le 21 et attendre Clausel jusqu'au 22. Ill'avaitdit : la révélation des délibérations du conseil de guerre par un des officiers espagnols joséphistos détermina Wellingten à précipiter son attaque.

124 NAPOLÉOiN ET SA FAMILLE

Un mouvement prononcé par les Anglais le 20, à cinq heures du soir, sur les troupes postées en avant de la route de Bilbao à Vitoria eût dû éclairer les plus optimistes sur la journée du lendemain. Elle ne détermina pas môme le départ immédiat du second convoi et de la grosse artillerie. Par crainte d'une marche de nuit, on attendit jusqu'à deux heures du malin. Sur l'ordre du roi, on employa aux voitures du convoi la plupart des attelages et, faute de chevaux, le train d'artillerie resta sur place.

Le 21^ h quatre heures du matin, le roi monta à cheval et, accompagné du maréchal Jourdan, il sortit deYitoria. C'était, tout à la fois, pour reconnaître le terrain, déterminer les positions de combat, placer les troupes, donner les instructions aux généraux d'armées, prendre des mesures défensives pour attendre Foy amenant les 12 000 hommes détachés de l'Armée du Portugal et Clausel amenant l'Armée du Nord. Mais, au moment où, sur les conseils de Jourdan, le roi s'avisait de changer son ordre de bataille que le hasard seul avait formé, « l'officier envoyé près du général Gazan pour lui dire de se rendre près du roi, rapporta qu'il ne pouvait s'éloigner de ses troupes qui étaient au moment d'être attaquées ». On s'en tint donc à ce (jui avait été fait, c'est-à-dire rien. Bien qu'on fût prévenu, on ne rompit même pas les ponts sur la Zadora, par lesquels les Anglais purent déboucher sans difficulté pour accabler l'aile droite.

A huit heures du malin, la bataille était engagée, et Joseph, errant avec son état-major somptueux du

JOSEPH- — VITOIUA. FUITE DU lîOI 125

ccnlro à la gauclie et de la gauche au centre, se trouva le témoin, d'ailleurs inerte, des attaques successives, auxquelles, malgré la bravoure déployée par les Français, la gauche d'abord, puis le centre, durent céder. Alors, sans donner aucun ordre, il quitta le champ de bataille, toujours escorté de Jourdan, tourna Yitoria et arriva sur la route de France, Elle était, ainsi que toute la plaine, à perte de vue, remplie par le grand parc d'artillerie, les caissons, les fourgons de la Trésorerie, lesé(iuipagesdu roi, des généraux, des chefs d'administration, les voitures de bagages. Dans la crainte d'être coupé par l'ennemi de la route directe sur le Guipuzcoa, le roi délibéra et se détermina à prendre la roule par Salvaliera et Pampelune. « Mais oii était cette route? Oi!i commençait-elle? Comment la rejoindre? » Nul n'en savait rien. A la fin, un employé de la Maison du roi, originaire de Yitoria, s'offrit pour servir de guide, et Ton se mit en marche à travers champs. A ce moment, deux escadrons de hussards hanovriens qui avaient passé dans l'intérieur des lignes par la roule de Saragosse, descendaient au galop dans la plaine au nord de Yittoria ; les soldats d'escorte aux voitures quittaient leurs rangs, les conducteurs d'artillerie coupaient les traits, tout fuvait dans une panique folle : les Anglais s'arrêtèrent devant cet immense butin : le roi était sauvé. Il en coûta 130 canons, 400 caissons avec 14 000 gargousses et environ 2 000 000 de cartouches, le Trésor de l'armée : vingt-cinq millions, le Trésor particulier du roi : chiffre inconim, quinze cents voilures de

Iâ6 NAPOLÉON ET SA FAMILLE

bagages contenant les richesses des généraux, des officiers, des ehiployés civils, des Espagnols joséphistes, le pillage de l'Espagne durant cinq années ; tout cela changeait de mains, passait aux Anglais, — même les femmes de tout ce monde ; mais ils se vantèrent de leurs égards vis-à-vis des « ladies de Joseph » et ils en tirèrent des estampes.

Au galop, à travers champs, pour se mettre à l'abri des hussards, le roi a fui. Un Espagnol de son parti a été frappé d'une balle et est tombé à ses pieds, criant : Muero por mi Rey ! « Par bonheur, les chevaulégers de la garde royale, que commande le général Jamin, surviennent, se mettent en bataille, chargent les Anglais. Dégagé, peut-être averti par Jamin, Joseph se souvient alors que l'Armée du Portugal continue à tenir devant l'ennemi. A sept heures du soir, trois heures après qu'il a quitté le champ de bataille, « il fait dire au général Reille de faire sa retraite et do se tirer d'affaire comme il pourra ».

Puis, il continue sur Salvatiera, obligé à tout instant de mettre pied à terre dans ce terrain coupé de marais et de fossés, si pressé qu'il ne prend pas le temps de retourner pour faire relever son confident, Miot, à demi écrasé sous son cheval. A onze heures du soir, il arrive aux portes de Salvatiera où Miot, sauvé par un hasard, se trouve en môme temps. Il y a en ville une garnison française. Le roi demande à souper et se met à table avec Miot, O'Farril et le comte d'Erlon. Survient Jourdan : « Eh bien ! ditil, on a vouhi donner une bataille et la voilà perdue. »

Page 1