‹ Napoleon et sa famille (volume 3)Chapitre 46 sur 104 · JOSEPH — LETTRE A 1. EMPEREUR (28 JUIN · texte numérisé non relu

JOSEPH — LETTRE A 1. EMPEREUR (28 JUIN

du 20 : aussi, muUiplio-t-il les détails sur los ordres qu'il a donnés et les gens qu'il a vus : il a vu l'ordonnateur en chef, il a vu le général d'Aboville ; il a écrit au général Gazan, il a envoyé un aide de camp au général Tirlel, tout cela pour faire partir la grosse artillerie. Là, comme dans son récit de la bataille ou de la retraite, il accumule les contre-vérités, ou plutôt, lorsque les choses ont réussi, il s'en attribue le mérite et, lorsqu'elles ont mal tourné, il en charge les autres : mais lui a tout prévu, tout préparé, tout ordoimé. Ainsi est-ce lui qui a sauvé le convoi et, si l'artillerie n'a point été toute sauvée, c'est que le général Gazan a méconnu ses ordres ; ainsi avait-il, en ordonnant la retraite, indiqué la grande communication de France; il est vrai qu'y ayant trouvé l'ennemi « évidemment supérieur de plus du double », il n'a eu d'autre ressource que la route de Salvatiera, mais il ti'a pas manqué de le faire savoir; Reille a tenu sur la route de France et, avec la division Lamarlinière, a sauvé l'armée; mais c'est Joseph qui le lui a prescrit et « ses ordres ont été ponctuellement exécutés ». D'ailleurs, avec la modestie qui sied, il rend justice à sa propre bravoure : « Là, dit-il, s'engagea un combat assez opiniâtre. Je m'y portai de ma personne. » En vérité !

Mais ce sont ses conclusions qu'il faut retenir : « Je fais approvisionner et armer Saint-Sébastien qui n'était pas en état. Bayonne aussi est en mauvais état : on s'occupe de son armement et de son approvisionneniL'ut. Il importe que Votre Majesté ordonne

des envois de fonds pour faire face à tant de besoins ; qu'elle envoie des cadres et des conscrits et quelques généraux étrang-ers à la guerre d'Espagne, qui portent ici l'esprit et la confiance de Votre Majesté et qui aient été témoins des événements du Nord. Quant à moi, Sire, dans de telles circonstances et quand il s'agit de défendre la France, je n'ai qu'un regret, celui de ne pouvoir davantage et de n'avoir pas une plus grande masse de lumières et d'expérience militaire à offrir à Votre Majesté. »

Entré la lettre écrite d'Irurzun à Julie et celle-ci à l'Empereur, la contradiction est flagrante. Tout à l'heure, semble-t-il, il était décidé à s'en aller à Mortefontaine et rien ne pouvait le retenir. A présent, il paraît avoir repris confiance en ses talents, et, les armées ayant été tirées do presse par leurs chefs respectifs, il continue à les commander. Et la lettre qu'il écrit le 29 à Glarke prouve bien que telle est son intention. Cette lettre n'est qu'une diatribe contre tout le monde, mais surtout contre Clausel, contre Clarlve, contre l'Empereur : c'est Clausel, dont la retraite en 1812 n"a rien qui la recommande, qui a nég'ligé de réparer, d'armer et d'approvisionner Burgos; d'ailleurs, il n'a eu aucun succès contre Mina. « La guerre ne pouvait se terminer qu'en chassant les Anglais et en s'emparant de l'esprit de la population par des concessions faites à l'opinion nationale » ; mais, pour battre les Anglais, il fallait que les armées restassent réunies, quelles fussent

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reposées et complélées; au lieu de cela, on les a épuisées à poursuivre Mina et ses bandes. Déjà, cela est pour Clarke, mais le voici en cause directement ainsi que l'Empereur : On n'a pas approuvé l'Élatmajor général qu'il avait formé; on n'a pas approuvé ses règlements; « la correspondance directe de Paris avec les généraux en chef des trois armées a continué à empêcher l'ensemble et l'unité indispensables pour un succès », et puis, tant la colère le gagne : « Vous me forcez, monsieur -le duc, écrit-il, à revenir sur ces faits parce que vos dépèclies m'y ramènent sans cesse, dans un moment où, entouré de soucis de lous les genres, j'aurais besoin de ramasser toutes les forces de mon àme pour ne penser qu'aux moyens d'arrêter la marche de l'ennemi et de défendre les frontières de la France menacées sur tous les points. » Et c'est comme général en clief ([u'il se plaint de l'indiscipline des troupes, du manque d'unité dans le commandement, du départde la cavalerie pres(jue entière, du rappel d'un grand nombre de généraux. En pren- Jrait-il tant de souci s'il allait rentrer « chez lui » ?

Le lendemain, il est vrai, on pourrait croire que le vent a tourné. Il se détermine à expédier Miot au (juartier général de l'Empereur, en prenant roule par Viciiy, OLi est la reine. Il charge Miot, en même temps, d'une mission verbale — car iMiot « connaît le fond de son cœur et les moindres détails poliliciucs, militaires et domestiques », — et de lettres qui ont un aspect de testament royal dont Napoléon doit être naturellement

l'exécuteur : Pour Miot, confirmation du titre napolitain de comte de Mélito : pour les réfugiés espag-nols, de l'argent: pour la garde royale « composée aujourd'hui de plus d'officiers et de sous-officiers que de soldats », pour la division espag'nole et pour les officiers espag-noîs sans troupe, une solde « qui ne peut être payée à présent que par le Trésor impérial, » pour les Français à son service la confirmation des gracies qu'il leur a conférés et des emplois ; ce n'est rien moins que cinq généraux de division : Merlin, Blaniac, Strolz, Dedon, Big-arré, et six généraux de brigade : Jamin, Tascher, Guye, Leoôpitaine, Expert et Hugo. A en croire Miot, l'expédition pour l'Empereur était composée uniquement de ces lettres et d'une dépêche « dont le texte se retrouvait presque entièrement dans la lettre adressée le 29 au duc de Feltre. »

Ce n'était donc ni une abdication comme roi, ni une démission comme général en chef : d'un côté comme de l'autre, Joseph maintenait ses prétentions, vis-à-vis de l'Empereur comme vis-à-vis de Clarke. Était-il sincère en leur écrivant comme il faisait ; l'était-il lorsqu'il écrivait tout le contraire à Julie ? Se donnait-il le beau rôle vis-à-vis de FEmpereur en offrant ses services? Jouait-il le désintéressement et la modestie en parlant de retraite à sa femme? Cet homme est assez compliqué pour avoir le goût de tromper tout le monde. « Je ne pense pas, écrivait-il à Julie, que les affaires d'Espagne puissent se rétablir autrement que par la paix générale. Je suis resté ici

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parcf que la frontière est menacée, mais, dès que cette première frayeur sera dissipée et que la défensive sera bien assurée, ma présence étant inutile, je désire me retirer soit à Mortefontaine, soit dans le Midi; je suppose que l'on formera ici deux armées, qui devront avoir deux chefs différents; je ne crois pas que j'aie rien à faire, dès que la première impression sera passée et que l'Empereur aura pris ses mesures. » N'est-ce pas qu'on est tenté de penser, que, s'il n'y avait qu'une armée, Joseph accepterait de la commander? « L'Empereur, dit-il, me trouvera toujours s'il a besoin de moi et s'il est vrai qu'il ne lui reste plus rien de fraternel dans Tàme pour moi, je le forcerai à ne pas rougir d'un frère qui s'est montré impassible dans la bonne comme dans la niauvaise fortune. »

Ce qui seulement le ferait réfléchir avant d'accepter, c'est que ses anciennes douleurs l'empêchent de monter achevai, c'est qu'il « est ici avec une maison (jui lui coiite encore 300000 francs par mois et qu'il n'a pas le sol pour la payer ». Pas le sol est beaucoup dire : s'il a perdu des diamants, « il en a conservé assez pour couvrir Nicolas Clary des avances qu'il serait dans le cas de lui faire » ; s'il a perdu son argent comptant avec Thibaut massacré sur sa caisse par les Anglais, il a son arg-enterie et elle est fastueuse. D'ailleurs, il compte bien n'avoir pas à toucher à ces ressources personnelles : s'il reste à l'armée, ses talents valent bien qu'on l'entretienne, et s'il se retire à Mortefontaine, il y vivra avec son traitement de

France, et, « si l'Empereur veut mettre à sa disposition quelques centaines de mille francs, il pourra renvoyer tout son monde avec une légère gratification » ; ici, comme de juste, couplet sentimental, pastoral et pliilosopliique : « Il préfère et il a toujours préféré la vie privée aux grandeurs et aux agitations politiques... Après tant d'orages, l'idée du calme lui donne quelque soulagement et il ne pense pas sans plaisir qu'il pourra s'occuper de ses enfants pendant le peu de temps qui lui reste à les voir avant leur établissement. »

Ainsi, de quelque façon que les choses tournent, s'est-il préparé une attitude. C'est lui qui, à un frère ingrat, « qui n'a plus rien de fraternel », offre une collaboration dont la valeur est méconnue. Tel est, .paraît-il, le thème en faveur.

Lorsque, le 7 juillet, à trois heures après midi, 31iot arrive à Vichy, ayant, depuis le 1" au soir, couru jour et nuit, Julie croit d'abord qu'il vient lui annoncer la mort de son mari, et elle est fort efïrayée. Rassurée sur une vie si chère, elle se remet, écoute tous les détails de la bataille et de la fuite, parait fort opposée à la mission que Miot doit remplir au quartier général, lui disant que « l'Empereur trouverait très mauvais qu'elle n'eût pas été remise à un militaire, à un homme du métier, que Miot serait mal reçu', si on le recevait, et qu'on ne l'écouterait pas. L'Empereur, ajoute-t-elle, n'est plus tel que vous l'avez connu autrefois ; il ne conserve plus de souvenir de ses premières affections; il veut que tout plie devant sa volonté ». La princesse de Suède, qui a accompagné

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sa sœur à Vichy, coniaio partout, appuie les déclamations de la reine et Miot ne s'étonne même pas de cette accusation de tyrannie, portée à Vichy, par la femme et la belle-sœur de Bernadotte, au lendemain de Vitoria, à la veille de Leipzig-.

Le 8, au moment oii, après des entretiens avec Jaucourt, son ancien collègue au Tiibunat qui, comme premier chambellan de Joseph, est de service près de la reine, Miot est décidé à partir à tout ris(jue pour remplir sa mission, arrive un major d'infanterie, M. de Querolles, apportant une lettre du ministre de la Guerre. L'Empereur, par un excès d'égards, dont, comme on voit, Julie lui tenait compte, a voulu qu'elle fût informée la première des mesures qu'il a dû prendre pour réparer, dans la mesure du possible, le désastre dont Joseph est l'auteur principal. Miot n'avait plus qu'à retourner près du roi, ce ([uil lit.

L'Empereur, dès le l"'' juillet, aussitôt qu'il avait reçu par la lettre de Clarke la nouvelle de la défaite, a en effet pris ses résolutions : Ordre à Soult, qui était sans connnandement au quartier général, de partir le jour même, avant dix heures du soir, de voyager incognito, de descendre à Paris oi^i il serait le 4, chez le ministre de la Guerre, de conférer avec l'archi-chancelier et, douze heures après, de repartir pour aller prendre le commandement des armées en Espagne avec le titre de lieutenant-général de l'Empereur, commandant ses armées en Espagne et en Portugal. Le duc de Dalmatie sera porteur d'une lettre

pour le roi qu'il ne remettra « qu'autant qu'il serait impossible de faire autrement », Tampliation du décret et une lettre du ministre devant suffire. Dans cette lettre, le ministre écrira au roi « de remettre le commandement au duc de Dalmatie et de placer sous ses ordres ses gardes et toutes ses troupes espag-noles. » L'Empereur, au reste, n'ayant aucun rapport de Joseph, a dû, dans l'ignorance où il était des mouvements de l'armée^ envisager plusieurs hypothèses. « Si le roi avait repris l'avantage et qu'on eût réoccupé Yitoria », on mettra vis-à-vis de lui d'autant plus de ménagement. Le sénateur Rœderer, ou tout autre ayant sa confiance, pourra lui être envoyé pour lui faire sentir que, d'après l'opinion qu'il a de ses talents militaires, l'Empereur a été obligé par les circonstances de donner le commandement de l'armée à un général ayant sa confiance ; en ce cas, Joseph restera de sa personne, à Yitoria, Burgos ou Pampelune. Si l'échec n'a pas été réparé, qu'il demeure à Pampelune, Saint-Sébastien ou Bayonne, et qu'il y attende « les ordres de l'Empereur ». 11 ne devra point passer la Loire sans cet ordre, « mais enfin, s'il l'avait passée, il devra se rendre dans le plus grand incognito à Mortefoutaine, d'où il sera convenable que ni lui, ni aucun officier de sa maison ne vienne à Paris inquiéter l'administration de la Régence ». Interdiction de venir à Paris, interdiction à tout grand dignitaire, ministre, sénateur ou conseiller d'État de le voir « jusqu'à ce que l'Empereur lui ait fait connaître ses intentions ». « Vous

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(levez, écrit l'Empereur à Gambacérès, employer la force, s'il est nécessaire, pour l'exécution de mes ordres. » Mais ce ne sera qu'à la dernière extrémité. D'abord, on enverra à Joseph quelqu'un dont il a rhabitttde pour lui faire connaître les intentions de l'Empereur. Puis, toute communication qui lui sera faite le sera par le ministre de la Guerre, non par le ministre de la Police : « Veillez, écrit l'Empereur, à ce que le ministre de la Police ne se mêle de rien (jue de surveiller, et à ce que le ministre de la Guerre n'écrive au roi d'Espagne que ce que les circonstances exigent qu'il sache, enfin à ce que tout se passe avec le plus de modération possible. »

En juillet comme en janvier, la préoccupation majeure de Napoléon est, après l'armée, au sort de laquelle il croit avoir pourvu en y envoyant Soult, — peut-être au môm.e degré que l'armée — la Régence. Il ne veut pas que Marie-Louise soit troublée par l'arrivée de Joseph, ni dans l'exercice de son autorité, ni même dans sa tranquillité. Toutes les mesures que prend Napoléon au sujet de la personne de Joseph ont ce but essentiel. « Mon intention, écrit-il à Clarke, est que vous ne parliez pas de tout cela à l'Impératrice. Rien ne sera mis dans les journaux et on doit ignorer où il se trouve. En un mot, je désire que vous preniez tous les moyens pour l'empêcher de venir à Paris, mais que, s'il venait à Mortefontaine, il ne vît ni l'Impératrice ni personne. » Mêmes ordres à Savary, en lui recommandant les ménagements « quoique en y mettant la rigueur convenable ». Et telle est son

inquiétude que, deux lieures après avoir écrit à Cambacérès, il écrit de nouveau, et c'est pour lui ordonner d'envoyer à Joseph « quelqu'un à qui l'arclii-chancelier ne devra pas dissimuler que, vu le mauvais esprit que le roi a montré en Espag;ne, l'Empereur craindrait que sa présence ne jetât le trouble relativement à la Régence. »

Dans cette conduite de l'Empereur vis-à-vis de son frère, on a vu de la rigueur : il est permis de trouver que la mansuétude est au contraire excessive. Mieux instruit, sachant que le commandant en chef de ses armées a fui sans regarder derrière lui, abandonnant ses troupes, perdant tout son matériel, — et pour quel motif? — Napoléon eût dû traduire Joseph devant un conseil de guerre ou devant la Haute cour impériale, et faire un exemple. Il ordonne l'internement de Joseph, dans le Midi do préférence, à Mortefontaine si on ne peut faire autrement, mais ce n'est point pour punir le général, c'est pour paralyser le factieux. Ce n'est ni un châtiment, ni une vengence, c'est une précaution.

Quant à la défaite, «Napoléon, a-t-on dit, s'en prit à tout le monde au lieu de s'en prendre à lui-même \ »

' M. Thiei's, qui avait eu communication des papiers du roi Josepii «t d'apologies dont M. DuCasse mêmen'a pointosé faire état, a entièrement faussé toute cette partie d'histoire. Au sujet de Joseph, il a des louanges qui surprennent. Il affirme à toute page « la raison », le « bon sens » de Joseph; il supprime les prétentions, il justifie les inepties. Ici surtout, les contre-vérités mériteraient d'être relevées, parce qu'elles lui ont été fournies ou suggérées parles descendants du roi Joseph. — Ainsi, dit-il que Glarke adressait à Joseph « les lettres

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