JOSEPH- — LETTRE DE CLARKE U
ment réfléclii de l'Empereur pour son auguste frère. » Alors seulement, Clarke Idehe le nom île Soult : il sait trop quel effet il produira sur Joseph; mais ce n'est pas tout : il doit signifier rinternement. Il écrit donc : « Les grands intérêts qui se balancent dans le Nord et rextremc influence que le retour de Votre Majesté au centre de l'Empire ne manquerait pas d'avoir sur l'opinion de l'Europe et sur celle de la France en particulier, ont porté l'Empereur à m'ordonner de mander à \otre Majesté que son désir et son intention formels sont que Votre Majesté reste, soit à Pampelune, soit à Saint-Sébastien, ou se rende k Bayonne. » Voilà l'arrêt terrible rendu : Clarke a beau dire ensuite que nul en France n'aura connaissance ni des événements du 21, ni de la décision de l'Empereur ; il a beau écrire : « Celte détermination dont je ne fais part qu'à Votre Majesté seule peut d'autant plus facilement paraître le résultat de sa propre volonté, que je présume d'ailleurs d'accord avec celle de l'Empereur, que tout le monde et M. le duc de Dalmatie lui-même ignorent ce que j'ai l'honneur de mander à Votre Majesté à ce sujet de la part de l'Empereur »; cet internement spontané n'a rien qui doive agréer à Joseph, d'autant qu'ensuite les circonstances et les aggravations en sont précisées : Interdiction de venir dans l'intérieur ou à Paris sous quelque prétexte que ce soit; ordre de s'arrêter à Bayonne au cas qu'il y soit arrivé ; injonction de placer sous les ordres du duc de Dalmatie la garde et toutes les troupes espagnoles ; défense à tout of(i-
cier civil ou militaire de la Maison royale et à tout réfugié espagnol de passer la Garonne : réunion des réfugiés à Auch et dans quelques villes que le ministre désignera, et, comme terminaison, Clarke dont on sent l'embarras, met cette phrase sotte. « En finissant, Sire, je regarde comme un devoir de l'emploi qui m'est confié de dire à Votre Majesté que c'est avec plaisir que j'aperçois, dans la teneur des ordres que l'Empereur m'a transmis, que, les vicissitudes de la fortune imposant à votre auguste frère la nécessité d'adopter des mesures que Sa Majesté n'a pu concerter avec vous, Sire, ces vicissitudes n'altèrent ni les égards, ni les sentiments d'affection de l'Empereur pour Votre Majesté. »
Vis-à-vis de Julie que l'Empereur l'avait chargé de prévenir, Clarke a employé presque les mêmes termes. « Vous irez vous-même chez la reine », avait écrit Napoléon. Il la croyait à Paris et comptait sur son intervention pour calmer Joseph ; mais Julie étant à Vichy, Clarke lui a dépêché un officier qui n'a pu arriver que le 8. Même si Julie écrivait immédiatement, sa lettre ne parviendrait à Joseph qu'après la venue de Rœderer, du colonel Verdun et même de Soult. La bonne intention de l'Empereur en est perdue.
Si l'on en juge par le ton des dépêches expédiées par Joseph depuis le l*"' juillet, le choc sera rude. Il parle d'un ton de maître, il prend des arrêtés qu'il rend exécutoires dans la 11'' division militaire, éten-
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dant ainsi, de son cliof, son conimandemtMil sur Blaye et sur Bordeaux; il démunit Bayonnc au profit de Pampelune, il réclame des fonds, il dispute avec Clarke sur sa défaite, dont il cliar^^e Clausel ; il se refuse à entreprendre di.'s opérations odéiisives ; il fait solder par les payeurs français sa garde, sa division espagnole, les officiers français ou espagnols à son service, de préférence aux officiers et aux soldats français; et puis, le ton monte et s'exaspère. « Je pense, monsieur le duc, écrit-il à Clarke le (I juillet, avoir fait assez preuve d'énergie et d'activité depuis que je suis en Espagne pour n'avoir laissé à personne le droit de me recommander d'en avoir. Si tous les fonctionnaires publics, obligés par leur état d'avoir une opinion sur les affaires de la Péninsule, eussent dit et agi avec la même énergie que je Tai fait depuis cinq ans, la France aurait aujourd'hui dans l'Espagne une alliée fidèle et je serais sur la IVontière, non pour défendre la France contre l'Espagne et l'Angleterre, mais pour combattre l'Angleterre avec les ressources de l'Espagne et servir la France contre sa vieille ennemie, et, en lui donnant mes soldats et mon sang, lui rendre tout ce que je lui dois. Il n'en a pas été ainsi. Je puis supporter le malheur, monsieur le duc, mais non les reproches indirects. » Et il annonce (jue lennemi élant en pleine marclie sur Saint-Jean-Pied-de-Port, il va s'y rendre, résolu à le combattre et à tout mettre en œuvre pour sauver Pampelune.
Par malheur, Joseph a encore une fois été dupe de vin. 10
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son ignorance militaire, et^ tandis qu'il dirigeait le gros de ses troupes sur Saint-Jean-Pied-de-Port, et qu'il se rendait de sa personne à Espelete, Gazan, à Maya, a été attaqué par trois ou quatre divisions anglaises. Joseph a rappelé alors toutes ses troupes en marche et est venu s'établir à Saint-Pé. De là, le 7, il a expédié à l'Empereur le marquis d'Almenara pour présenter « les réclamations des nombreux et intéressants Espagnols qui ont suivi le mouvement des armées et qui, maintenant en France, ne peuvent retourner en Espagne qu'au moment oi^i nos affaires seront rétablies » ; — preuve qu'il ne renonce nullement à sa couronne — le 10, il a adressé à son frère un réquisitoire en règle contre Clausel qui « continue à s'isoler des armées dont il fait partie », contre Suchet, « qui tient plus à la conservation de Valence qu'à celle des armées de l'Empereur et à la défense des frontières de la France » ; contre Glarke surtout, qui « ne donne aucune direction », qui a séparé le général Clausel du reste de l'armée et n'a rien fait pour le forcer à s'y réunir: qui ne veut pas croire que, à Yitoria, lui, le roi, n'avait que 35 000 combattants contre 70 à 80 000; qui nie que les ennemis soient les plus forts, qui, enfin, par les ordres qu'il a donnés aux divisions de l'Armée du Portugal, est la cause directe de la retraite jusqu'à Vitoria oii, « pour les attendre, l'armée a éprouvé une perte immense en matériel d'artillerie et oi^i elle eût pu être détruite par cette perte ». Mais grâce à lui, Joseph, l'armée s'est rétaijlie, elle s'est reprise, elle
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a son arlillerie, el, rejointe par Clausol, elle sera plus forte de 25 000 hoinriies qu'à Vitoria.
Joseph est monté au Gapitole : à ce moment arrive Rœderer. Sa mission est à peu près sans objet, tout le monde, au quartier général, sachant la nomination du duc de Dalmalie, annoncée à l'ordonnateur en chef par une lettre de Lacuée qu'a apportée l'estafette. Et tout le monde l'approuve, môme le roi « qui n'en paraît point affligé, ni même étonné' ». Joseph commence pourtant une sorte d'apologie, oii il entremêle l'aveu qu'il ne croyait pas l'art de la guerre si difficile et « qu'il manquait de plusieurs connaissances nécessaires ».
Survient Verdun, avec la lettre de Clarke, (ju'il remet au roi. Joseph prend la lettre, fait signe à l'officier de se retirer, puis, seul avec Rœderer, il décacheté le pli, lit la dépèche deux fois, y tient longtemps ses yeux attachés sans rien lire, comme s'il préparait le parti qu'il allait prendre; puis la passe à Rœderer, qui, après l'avoir lue, dit qu'elle ne contient en substance que ce qu'il avait mission d'annoncer, mais qu'elle s'adresse plutôt au roi, lieutenant de l'Empereur, tandis (|ue lai (Hait chargé de parler au frère de l'Empereur. Là-dessus, Joseph éclate. « Il dit que le maréchal Soult, qui avait osé l'accuser d'être d'intel-
' On n'a cette entrevue que par le rapport adressé par Rœderer à l'Empereur; et ce rapport, loin d'être vil", pictural, sincère, comme tant de conversations rapportées par Rœderer, est plat, sans couleur. falsifié, comme on en a la preuve par les lettres même que Rœderer écrit à Cam Lacérés.
ligence avec FAngleterre, avait évidemment réussi à accréditer ses calomnies et qu'il venait pour l'arrêter; que lordre de rester à Pampelune ou Saint-Sébastien ou Bavonne, et surtout l'ordre de remettre le commandement de sa garde espagnole le constituaient déjà prisonnier du maréchal Soult; que si l'Empereur n'avait voulu que son abdication de la couronne d'Espagne, il n'avait pas de raisons pour l'empêcher de revenir paisiblement à Mortefontaine; que son seul désir était de vivre en particulier avec la reine et ses enfants, étant désabusé de toutes les grandeurs, n'aspirant qu'à la retraite et à l'obscurité, étant prêt à se démettre même de ses droits et places attachés à son titre de prince français, si l'Empereur le désirait. » Il ajoutait « qu'assurément il ne craignait pas de soumettre sa conduite à l'examen des juges les plus sévères, qu'il demandait même qu'on lui fît son procès, mais qu'il ne pouvait soutenir l'idée d'être le prisonnier de Soult ». Quand il y revenait, il était hors de lui.
Rœderer, si maltraité par le roi qui « parut voir dans sa mission tout ce qu'on peut imaginer de plus odieux », laissa passer l'accès et reprit son raisonnement; il avait fort bien démêlé que, d'abord, Joseph se tenait pour roi et prétendait rester roi. Ce fut donc sur ce point qu'il insista, au risque de provoquer dans l'avenir des scènes bien autrement graves. « Rien ne paraissait annoncer, lui dit-il, que l'intention de l'Empereur fût de le dépouiller de la couronne d'Espagne ; l'ordre de ne pas s'éloigner de
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l'Espagne lui somblail au conlrairo annoncor (jue l'Empereur ne voulait pas qu'on crût (lu'il y renonçait et qu'il avait disposé de la couronne en faveur d'un autre que le roi ; si l'Empereur lui avait ordonné de se rendre à Alortefontaine au lieu de rester à Bayonne, ses soupçons seraient moins dénués de fondement, mais, en le fixant à la portée de l'Espagne, l'Empereur le traitait en roi d'Espagne; cette proximité pouvait être bonne pour entretenir, dans l'intérieur du pays, les bonnes dispositions des partisans que le roi croyait y avoir, etc. » Quant à la garde espagnole, Rœderer se portait fort que le maréchal Soult donnerait au roi tous les détaciiements qu'il souhaiterait pour fournir des vedettes, des postes et des escortes, et, si l'Empereur l'avait mise sous les ordres du maréchal, c'est qu'elle était une force utile à l'armée.
Peu à peu, Joseph s'était calmé. Il dit à la fin qu'il était prêt à faire tout ce que l'Empereur désirerait, à lui remettre quand il le voudrait, et le commandement de l'armée, et la couronne d'Espagne, et toutes ses prérogatives de prince français, à lui remettre le soin de sa destinée tout entière. « J'avais appris sans humeur, continua-t-il, la nomination du maréchal ; vous m'avez vu en parler fort tranquillement jus([u'à cette lettre du ministre de la Guerre qui m'a fait supposer lintcntion de me détrôner. » Il admet donc (ju'il cède le commandement et il s'en explique ; puis, il revient à Soult pour s'emporter de nouveau, mais c'est le dernier éclat. Il s'apaise, parle d'aller à
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Barëges ou à Bag^nères, d'acheter ou de louer une terre aux environs de Bayonne pour y passer l'été avec sa famille. On lui a indiqué la terre de Poyanne qui est à M"'' de Montmorenc\^ et l'idée lui en sourit. Sur ces rêves champêtres il congédie Rœderer.
Le lendemain 12, à onze heures du matin, Rœderer revient à Saint-Pé. Le roi paraît calmé; il a mis à l'ordre de l'armée la nomination du duc de Dalmatie ; il a écrit à l'Empereur « qu'il lui est pénihle de ne pas aller embrasser ses enfants après tant de traverses, qu'il se fait un devoir d'attendre les nouveaux ordres de l'Empereur, quels qu'ils soient : que les vifs et pénibles embarras de sa position sont augmentés par la prolongation de son séjour dans un pays où tant de malheureux l'entourent. » Il cause longuement avec Rœderer qu'il veut accréditer comme son cliargé d'alïaires près de l'Empereur, et auquel il développe ses projets. Ensuite, déjeuner de Sa Majesté auquel Rœderer assiste avec quelques ministres espagnols. Reprise, après, du monologue : sur la nullité de Jourdan, l'indiscipline des généraux, les retards de Clausel. A présent, Joseph a hâte d'en finir, de recevoir Soult, de s'en aller à Bayonne « où il lui aurait été agréable que l'Empereur lui. eût fait offrir le château de Marrac ». A trois heures et demie, on annonce le duc de Dalmatie. Le roi l'accueille au mieux et met la garde royale à sa disposition.
Cette garde — trois bataillons d'infanterie (1200 hommes) un régiment de chevau - légers (500 hommes, 300 chevaux), une compagnie de gen-
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darmerio d'élite (oO hommes nionlés), deux compagnies irartillcrie à pied et à clieval et deux du train — est toute française. Son organisation date de Naples où des compagnies d'élite de divers régiments ont, par ordre de l'empereur, concouru à la former; depuis son passage en Espagne, elle a reçu un bataillon de la 4" légion de Réserve et des cavaliers pris dans les dépôts de l'armée ; elle s'est partout bien conduite, a un esprit excellent, mais n'aspire qu'à rentrer au service de France et mettrait son ambition suprême à être agrégée à la Garde impériale.
Après que le maréchal, d'autant plus satisfait de la réception qui lui a été faite qu'il s'y attendait moins, a regagné Bayonne, le roi vient avec sa cour s'établir hors ville, au Saint-Esprit. Bayonne ne sera donc pas une prison. A la maison désignée pour son habitation, vedettes des chevau-légers, poste des grenadiers de la garde royale. Cela est bien, Sa Majesté daigne témoigner sa satisfaction. Les autorités viennent lui présenter leurs hommages ; les municipaux du Saint-Esprit font valoir leurs sacrifices et demandent que le roi les mette aux pieds de l'Empereur : « 11 n'y a rien dans cet hommage pour le roi d'Espagne, dit Joseph k Rccderer, mais il montre que c'est une grande chose d'être le frère de l'Empereur. » Il fallait le maire du Saint-Esprit pour le lui apprendre.
Au commissaire général de police, Joseph demande de prendre des informations sur les moyens de se loger avec quelque commodité et agrément dans le
département des Landes ou celui du Gers, car, en attendant les ordres de l'Empereur, il désire rester le moins possible à Rayonne « qui est en état de siège et le centre des opérations », où « il est entouré de malheureux Espagnols qu'il ne peut secourir et de gens qu'il est forcé de congédier. »
Après, dans de. longs entretiens avec Rœderer, il met en état toutes les demandes qu'il veut faire porter à l'Empereur : Il protestait, il proteste encore qu'il est prêt à abdiquer aussi bien la couronne d'Espagne que les droits de prince français, mais il est aussi véridique dans un cas que dans l'autre. Il se donne tous les airs du désintéressement et il se rend facile, parce que, dans ce moment, redoutant davantage les résolutions extrêmes de l'Empereur et n'attendant rien que de lui, il joue son jeu, et, connaissant son frère comme il fait, il sait le meilleur moyen de le prendre, qui est de paraître se plier aveuglément à ses convenances et de courir au-devant de ses désirs. Saisissant Tidée que lui a présentée Rœderer et dont il s'empare d'autant plus vite qu'elle est la sienne, « il part de la supposition qu'il convient à l'Empereur de faire à son égard des arrangements propres à écarter l'idée qu'il ait renoncé à la conquête de l'Espagne et qu'il lui ait donné une autre destination que celle de roi d'Espagne. » Rœderer demandera donc : que l'Empereur lui continue le prêt mensuel de oOO 000 francs, moyennant quoi il paiera le détachement de trente à (juarante hommes de sa garde qui l'accompagnera, ses officiers militaires