JEROME. — A COBLENTZ
point dit encore qu'il en donne le commandement au roi qui entend l'avoir, car, écrit Jérôme : « Si je n'ai pas de troupes, il vaut mieux que je reste à Coblentz ou à xMarbourg-, sans retourner à Cassel pour m'exposer à en partir encore. »
Outre ces motifs, outre le déjzoùt qu'il a pris de son royaume, et l'agrément qu'il trouve à la société qu'il a réunie à la préfecture, Jérôme se propose un autre but en restant à Coblentz. Allix marche sur Cassel ; il y rentrera le 7 sans coup férir et Jérôme, comme il l'écrit le 9 à la reine, « retarde son départ pour donner à Allix le temps de faire les exemples de sévérité nécessaires. »
On a affirmé, il est vrai, par la suite, au nom de Jérôme, que le général Allix « avait déployé un luxe de rigueurs tout à fait intempestives et (jui, lieureusement, se réduisirent <à des démonstrations purement connninaloires » ; et que Jérôme n'avait donné aucun ordre pour la répression ; « le système du général Allix était, a-t-on écrit, que, dans lajournée du 30 septembre, il n'avait cédé, en rendant Cassel, qu'à un soulèvement de la population. Dès lors, il y avait des traîtres, des coupables qu'ilfallait rechercher et punir. . . Le roi le laissa fairi; d'abord, croyant, s(don l'expression de Reinhard, coî/t'nV tout par son droit de qr de e. A la fin pourtant, il disg-racia Allix. »
Rien n'est moins exact que ces assertions qui ont eu pour objet de présenter un Jérôme débonnaire et clément, démocrate et désabusé.
Voici la lettre que, de Goblentz, le 8 octobre, le roi de Westplialie écrivait à son lieutenant, le général Allix : « Au reçu de la présente, vous enverrez un détachement au village de Dôrnberg, derrière Napoléonshôhe, et vous ferez connaître aux habitants que si, quarante-huit heures après, ils n'ont point livré tous les gens qui ont pris les armes et tiré sur les personnes de ma maison et de mon armée, leur village sera brûlé de fond en comble ; vous exécuterez cet ordre dans toute sa rigueur.
« Vous ferez arrêter et pendre, sur la place Royalu, ceux qui ont insulté la statue de l'Empereur, ainsi que le nommé Steitz, ancien concierge du château de Napoléonshôhe, qui, étant concierge du château de Corvey, a quitté son poste et a, sous prétexte de reprendre ses fonctions au château de Napoléonshôhe, conduit les paysans qui ont pillé les dépendances du château.
« Vous ferez mettre en prison les deux frères Gilsa dont l'un était maréchal des logis du Palais et l'autre officier dans les hussards.
« Je veux que tous les effets pillés ou volés dans les casernes ou les magasins soient retrouvés et mis en place à mon retour.
« Vous aurez bien soin de défendre à tous conseillers d'État, officiers de ma maison ou autres personnes qui ont quitté leur décoration de la reprendre.
« J'entends que vous ne fassiez aucune attention aux criailleries des vieilles têtes qui ne manqueront pas de vous entourer ; je veux que vous agissiez,
JÉliOME- — LETTRES A ALLIX 183
bien entendu que vous laisserez cha(|ue ministre agir comme à Tordinaire pour l'administration de leur département dont vous ne devez point vous mêler. « Je serai sous très peu de temps à Cassel. »
La sévérité du roi n'était pas armée sculemenL contre les éineutiers : elle s'exerçait, écrit Malartic à Reinhard, lequel n'avait pas suivi le roi et était resté à sa terre de Falkenlust, près de Brùhl, « envers beaucoup de ses serviteurs : le prince de liesse, le comte de Hardenberg-, M. de Schultz, M. Le Camus, le général Bastineller », et surtout contre les membres du Comité provisoire nommé, au départ et avec l'assentiment de Czernitchetr, « pour exercer les attributions de l'autorité souveraine ». Dès son arrivée, Allix les avait destitués, fait arrêter et mettre au Gastel. S'il n'alla pas plus loin, ce ne fut pas faute d'excitations venues de Coblentz, du cabinet même du roi. « On lui insinuait de faire un grand exemple sur un ou deux des membres les plus inlluents de la ci-devant Commission de gouvernement. » Allix a refusé par une lettre si peu protocolaire que son oncle Duviquet, qui se trouvait avec lui, s'en empara, la jeta au feu et le força à en écrire une plus convenable, quoique tout aussi nette.
Bien en prit à Allix d'être honnête homme et, quoique braque, d'avoir eu, cette fois, le sens des proportions. Le vent avait tourné et on le sentit bien lorsque le roi, ayant à la fin, le 13, après quantité de faux départs, quitté la préfecture de Coblentz, fut venu
s'établir à Marbourg. Ceux qui étaient en cause étaient les parents, les alliés ou les amis de Le Camus-Furstenstein et si Jérôme, qui, comme on a vu, se plaisait, en paroles au moins, à jouer au despote et au justicier, avait eu d'abord la velléité de se rendre terriblement sévère — par la main et sous le nom d'AUix, — il n'était point homme à supporter longtemps la mauvaise humeur de son favori. « Celui-ci boudait visiblement, à cause des disgrâces que le roi avait fait éprouver à son frère et à la famille de sa femme. Il prenait même la liberté de contredire et d'aller quelquefois en voiture lorsque le roi voulait impitoyablement qu'il allât à cheval. Le roi le caressait en l'agaçant. Pendant les repas, il lui lançait des boulettes de pain. Il l'appelait traître et perfide. Enfin, la paix a été faite. » Peu s'en fallut que ce ne fût sur le dos d'Allix, auquel on ordonnait à présent de n avoir pas mis en prison ceux que, hier, on lui insinuait de déférer à une commission militaire.
De Marbourg, le 15 à huit heures du matin, le roi lui écrit : « Je reçois votre lettre d'hier; si je n'avais égard à vos bonnes intentions, je croirais qu'il y a de la folie à me l'avoir écrite.
« Je vous ai ordonné de ne point faire enfermer le comte deHardenberg* et le baron de Schultz, ou, s'ils étaient renfermés, de les faire mettre en liberté; je trouve extraordinaire, pour ne pas me servir d'un autre terme, que vous n'ayez pas exécuté mes ordres,
' Beau-père de Le Camus-Furslenslcin,
JÉRÔME. — LE GÉiNÉRAL ALLIX 18o
VOUS voudrez bien vous y conformer sur-lc-cliamp.
« Je vous ai témoigné mon mécontentement sur ce que vous vous étiez permis d'occuper un de mes ministères\ Je vous ai ordonne de l'évacuer et vous n'avez pas obéi. Vous voudrez bien exécuter mon ordre une Iieure après la réception de cette lettre. Il serait assez extraordinaire qu'un de mes ministres ne pût rentrer cliez lui.
« Je vous le répète : Si je n'avais égard à vos bonnes intentions, je ferais un exemple de volrc désobéissance.
« Vos fonctions de lieutenant sont finies du moment que je suis rentré dans mes États. Il serait assez plaisant que je ne fusse pas maître cliez moi...
« Je serai probablement dans la soirée à Cassel ou demain dans la matinée. »
Le voilà le tyran, d'autant plus rude à ses serviteurs qu'il est plus faible devant ses favoris, couvrant par la grosse voix qu'il fait et les airs de despote qu'il prend, les capitulations continuelles de sa volonté, rejetant sur ses subordonnés la responsabilité d'ordres qu'il les, sommait tout à l'iieure d'avoir à remplir et qu'il leur reproclierait à présent d'avoir exécutés. Pas bien méchant pourtant. Il a, après ces apparences de colère qui sont d'un enfant gâté — combien gâté! — des retours gentils, des largesses qui semblent demander pardon, car, ayant, dans la journée, marché
' Celui des Relations exléiieures, l'iiôtel d'Allix ayant été pillé et saccagé lors île la capitulation.
jusqu'à Wabern, à une poste de Cassel, il confère de là àAUix le titre de comte de Freudenthal^dela terre qu'il lui a donnée l'année précédente; et, comme s'il était confus de sa faiblesse médiocrement royale à l'égard d'individus que leur position sociale rendait le plus coupables, mais que l'alliance de Le Camus faisait intangibles, il écrit à Allix : « Je vous ai fait connaître que rien n'interromprait les opérations que vous avez commencées. Je laisserai punir les plus coupables, et je ferai grâce à ceux qui seront le moins. » Seulement, il ne veut pas se priver de rentrer à Cassel pour laisser Allix terminer à son compte les opérations de sévérité nécessaires : « Il serait plus qu'extraordinaire, écrit-il, que je m'arrêtasse à quatre lieues de ma capitale, car, si je veux faire grâce aux innocents, je ne crains pas de punir les coupables. » En attendant, il donnera une leçon sévère à ses peuples rien que par l'ordre et la marche de son cortège, ce qui devient pour lui la grande affaire.
« J'entrerai demain, à deux heures, à Cassel, écritil, je ne veux ni harangue, ni réception autre que celle que je vais vous prescrire.
« Vous rassemblerez toutes les troupes sur la place des Etats : c'est là que je me rendrai pour eu passer la revue.
« Vous viendrez à ma rencontre avec tout l'étatmajor et les gardes d'honneur juscju'à l'Allée des Peupliers.
« J'entrerai dans la ville à cheval. La compagnie des cuirassiers qui est avec moi formera l'avant-garde;
JlîllOME. — RENTRÉE A CASSKL 187
les gardes d'Iionneur seront en bataille sur la droite et suivront immédiatement les g-ardes du corps. Vous, avec votre état-major, vous me précéderez injmédiatement.
« Je ne veux pas de maire qui me présente les clefs, ni de gouverneur qui me présente les autorités. J'ajourne la députation de la ville jusqu'à ce f[ue je connaisse plus posilivenuMit la conduite que ses membres ont tenue. Entendez- vous avec le g'ouverneur pour que tout soit fait convenablement. »
Ce roi jouant aux soldats de plomb, puis au cortège, comme les enfants à la visite, point méchant au fond, mais outrecuidant et pénétré de son génie, eut le goût toujours de donner des leçons, d'apprendre à chacun son métier : aux marins, la navig^ation, aux soldats la guerre, aux juristes les lois, à tous la politesse et, en post-scriptum, il dit à Allix, général depuis quatorze ans et homme d'âge : « Je suis loin de douter de votre fidélité et de votre attachement à ma personne ; j'y compte dans toutes les circonstances. Quand vous manquez, ce n'est que par les formes, jamais par le fond, mais, dans ce monde, les formes font la moitié de la besog'ne. Vous feriez donc très bien, pour vos propres intérêts, d'ajouter à votre esprit éclairé et à votre caractère des formes qui ne gâteraient rien et qui vous manquent totalement. Je ne me plains ni de ce que vous faites, ni de ce que vous dites, mais je me plains de la manière dont vous le
faites et dont vous le dites. Vous devez voir dans les conseils que je vous donne l'intérêt que je vous porte et l'estime dans laquelle je vous tiens. »
Cela est subtil et l'esprit n'y manque point, moins encore cette assurance qui est venue à Jérôme de se sentir prince, mais comme on souhaiterait que, dans sa conduite, il eût profité des leçons qu'il donne !
Le roi entre à Gassel; le soir, la ville est illuminée; le 18, Reinhard rejoint son poste et alors, entre lui et Allix, une lutte s'eng-age, tristement instructive : Reinhard, ministre de l'Empereur, mais Allemand par naissance, par esprit, par éducation, par mariage, plein d'une étrange mansuétude pour quiconque est ennemi de la France, s'attaque au général Allix qui, Français de race et de cœur, prétend, selon son devoir, châtier les Westphaliens qui ont pactisé avec l'étranger et inspirer une salutaire terreur à ceux qui seraient tentés de les imiter. Chacun d'eux se dispute le roi. Jérôme, s'il a fait mettre en liberté Hardenberg et Schultz, n'en a pas moins prononcé l'exil contre les premiers dignitaires qui ont cessé de porter son ordre et ne l'ont pas suivi dans saretraite; il a ordonné qu'on traduisît devant une commission militaire les membres de la Commission de gouvernement instituée par Czernitcheff; ce sont, écrit Reinhard, « les hommes les plus estimables, fonctionnaires du roi, se dévouant pour la circonstance, mais absolument incapables d'en sentir les difficultés et