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tares — et forme le plus bel ensemble pour l'agrément, pour la chasse et pour la pèche.
Toutefois, on sent la hâte et le disparate. Malgré la diplomatie de Bouchard, certains propriétaires ont refusé de se laisser tenter. L'achat de domaines oii des châteaux et des maisons s'offraient pour loger les invités, tous les habitués et familiers, surtout la parenté Clary, a empêché Joseph, constamment absent d'ailleurs depuis 180G, de bâtir un palais digne d'un tel cadre. Mortefontaine n'a gagné que pour la chasse à s'étendre sur des cantons où la nature est pauvre, le terrain plat, la vue bornée ; du côté d'Ermenonville, où le pittoresque doit si peu à l'art des jardins, il n'y a eu rien à gagner et M. de Girardin n'était point homme à vendre son domaine, sauf à l'Empereur, et si celui-ci le lui eût payé trois millions. Il en avait été question en 1811 et Joseph eût alors cédé Mortefontaine pour six millions; c'était, disait-il, le prix qu'il lui en coûtait : cela est de tous points vraisemblable.
Dans ce décor, la société la plus étrange et la plus cosmopolite. De Français, d'abord, la famille de Julie, si nombreuse et si bien rentée : les cousines Lejéans, dont une a été M"^ Maurice Mathieu et dont l'autre est M""" Clément de Ris ; les neveux Clary, fils et gendres d'Etienne qui vit en Provence, Marius Clary et Henri Tascher que Joseph veut faire rentrer au service de France ; puis les fils et les filles de M""" Antoine de Saint-Josepii ; au premier rang,
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M"'^ Salllgny, dont le mari, capitaine des gardes à Naples, fut créé par Joseph, duc de San Germano ^ elle se partage entre Mortefontaine et Paris, où, dans quelcjues mois ^io novembre) elle va convoler avec Decrès, ministre de la Marine, que l'Empereur vient de faire duc d'Empire, mais elle laisse à demeure sa fille, 3Joïna, ainsi nommée par Joseph de l'héroïne de son roman de jadis. L'autre M'"' Antoine, hi duchesse d'Albufera, est bien moins assidue : entre Joseph et Suchet, les choses ont été si mal que le roi, non sans quelque apparence de raison, accuse le maréciial d'avoir contribué à sa chute. On voit peu le personnage le plus important de la famille, Nicolas, le trère de la reine. Il a trop d'affaires : si, depuis Tan Vlll, il a quitté Marseille, laissant à des commis avec qui il correspond chaque jour, cette maison de commerce d'où, à la façon des grands marchands de Venise et de Gènes, il trafiquait de toutes choses sur les côtes de la Méditerranée, depuis la mer Noire jusqu'au détroit de Gibraltar; s'il n'est plus, comme il fut avant le Consulat, le banquier et l'horame d'affaires de Fesch, de Madame et de Bonaparte lui-même, il n'a point renoncé à faire valoir son argent, celui de ses parents, de Joseph, de Bernadotte et des autres. Il a chaque jour les agents de change prenant ses ordres ; chaque jour, une correspondance immense avec les places de l'étranger, Londres, Hambourg, la Russie, l'Autriche, même les États-Unis. 11 vit entre sa mère qu'il conserva jusqu'en 1813, sajeunc femme, M"" Rouyer, ([u'il a épousée en 1809, et ses jeunes
enfanls. D'ailleurs, il a ses terres : la Grange-la- Prévôlé, près de Corbeil, qu'il a rachetée de son beau-frère Bernadotte, et le Lieutel, près deMontfortl'Amaury ; mais, s'il ne vient guère à Mortefontaine pour son plaisir, nulle affaire d'argent n'y est traitée sans lui. Il est riionime sur qui tout repose, qui tient tous les fds, et sur qui chacun compte — même le roi, même le prince, même les maréchaux, les généraux et les sénateurs de la famille. Il en est la puissance : il a l'argent.
Par contre, la sœur de Nicolas, la princesse de Suède, ne sort pas de Mortefontaine. Napoléon a vainement cherché à se servir d'elle près de Bernadotte, se flattant qu'elle aurait conservé assez d'influence sur son mari pour qu'il tînt compte des avis qu'elle lui ferait passer et qui pourraient le détourner de sa voie : mais Désirée a la rancune tenace, et, outre qu'elle n'a jamais pardonné à Napoléon son infidélité ancienne, elle lui reproche à présent de l'avoir privée de son délicieux Chiappe, exilé sous prétexte de souspréfecture à Alba-Pompeia. Chiappe, juste alors, a reçu l'autorisation de rentrer à Paris et s'est empressé à Mortefontaine, ce qui peut bien paraître une satisfaction donnée à la princesse de Suède,, mais Irouvera-t-elle jamais que ce soit assez faire pour elle ? Pour Bernadotte, s'il continue à correspondre avec Désirée, c'est qu'il attend d'elle des renseig'nements qui profitent à lui, non certes à son rival.
Or, à Mortefontaine, qui sait écouter et retenir est merveilleusement placé : sans doute n'y renconlre-t-on
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ni ministres, ni grands dignitaires, ni président du Sénat ; sans doute n'a-t-on nul secours à attendre des Espagnols venus à la suite de Joseph — le patriarche des Indes, Azanza, Almenara, les chambellans, officiers du palais, aides de camp, officiers d'ordonnance qui animent de leurs uniformes voyants et surdorés les allées du parc, — mais, en cette maison où la plus vertueuse des femmes tient sa cour familiale, ayant à sa droite l'abbé Lécuy, le distributeur de ses aumônes, à sa gauche M""*" Damery, gouvernante de ses filles*, passent et repassent les personnages les plus suspects au point de vue des mœurs, du patriotisme et du loyalisme.
En tête, ce sénateur Jaucourt, premier chambellan du roi, qui fait la navette entre Mortefontaine et la rue Saint-Florentin oh Talleyrand attend son heure : avec lui, sa femme, divorcée du duc de la Châtre, que ses bontés pour M. de Jaucourt n'ont pointempêchée d'être sensible à d'autres désirs. Après elle, M""" Louis de Girardin, née Navailles, qui divorça du duc d'Aiguillon et dont le mari est divorcé de IVr'" Berthelotde Baye, laquelle est remariée au général Doguereau ; mais elle se contente de l'amour et ne donne pas dans la politique ; tandis qu'il n'en est pas de même de M"'" Dessoles — M"" Picot de Dampierre, — dont le mari, comblé par l'Empereur, recevant tout lorsqu'il s'agit de faveurs civiles, mais repoussant
* Cette M""> Damery àlaqucllcrEmpei-euravait cijnforé leSavril I8I0 un titre de baronne avec une dotation de 4 000 francs do rente, l'ut le 31 octoijre J837 nonunée surintendante des Maisons d"i'jducalion de la Légion d'Honneur.
tout lorsqu'il faut faire la guerre et servir militairement, sera des premiers à se lancer clans les conspirations et y rencontrera d'abord Jaucourt. Stanislas de Girardin n'est plus là, l'Empereur l'aj^ant nommé préfet de la Seine-Inférieure le 21 mars 1812, et c'est tant pis, car il est homme d'esprit et de bon sens et il est patriote ; mais, en dehors du jeune Balincourt qui vient d'être nommé chambellan de Julie et qui prendra son parti si vitequ'ill'avait sûrement préparé, il y a Miot, constamment attaché, depuis l'an Y, à Joseph et à sa fortune, et Faipoult qui, l'ayant connu à Gênes quand il y préparait la révolution, a subi depuis lors des épreuves où son intégrité a été soupçonnée ; mais au moins celui-là est intelligent; de plus, il tient à quantité de gens, sait beaucoup de choses et peut être utile en bien des cas.
Avec tous ces gens qui n'ont autre chose à faire qu'à causer et qui, eux, vont et viennent à leur fantaisie, comment Désirée n'apprendrait-elle pas chaque jour des nouvelles?
Cela fait pour Joseph un entourage qui, sans être étonnamment distrayant, permettrait de passer le temps avec agrément. Il y a bien, pour lui déplaire, les sollicitations des Espagnols qui, ayant été de sa maison, se croient un droit à être nourris et qui parfois trouvent à s'introduire : Joseph, en de telles occasions, a des colères, des violences, même des gestes assez peu dignes d'un roi catholique. On prétend qu'à la suite^ il en coûta cher aux Français des
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garnisons de Lérida, Méquinenza et Monzon, Toutefois les précautions sont si bien prises que le cas est rare. L'existence pour l'ordinaire est celle de gens de château, oisifs et riches. « On déjeune dans quelque fabrique du parc ; on chasse,, on pèche, on navigue, on nfi parle point d'affaires; on dine, on joue au billard et on se couche. » Le roi se porte bien et il engraisse — mais il s'ennuie. Aussi, malgré les ordres qui lui ont été signifiés, vient-il à Paris : il désire, paraît-il, « voir quelques représentations théâtrales )) ; surtout, il prend des distractions extraconjugales. La marquise de Monte-Ilermoso n'a point trouvé gîte à Mortefontaine et il va la rejoindre.
Le 23 août, Miot, compagnon habituel de ses escapades, reçoit, à Mortefontaine, du ministre de la Police, un billet l'invitant à passer chez lui. 11 le communique au roi qui s'inquiète, et il part pour Paris. « L'Empereur, dit Savary à Miot, a été instruit que son frère faisait, dans le plus strict incognito, des courses à Paris; ces courses déplaisent beaucoup, peuvent donner lieu à quelque rencontre fâcheuse et, dans les circonstances où Ton se trouve, un éclat qui pourrait faire soupçonner le refroidissement qui malheureusement existe entre les deux frères serait nuisible à l'un et à l'autre. » Savary propose donc que, si le roi a ses motifs personnels de venir à Paris, il en instruise la police « afin de prendre des précautions pour écarter les dangers auxquels il s'expose dans ces voyages mystérieux ». Débat entre Savary et 3Iiot, lequel promet de tout rapporter au roi, Joseph
furieux, déclare « qu'il renonce à tout voyage à Paris plutôt que de se soumettre aux conditions qu'on veut lui imposer ».
En même temps que par Miot, Savary a abordé Joseph par Rœderer, qui a d'abord, donné son opinion par écrit, puis est venu à Mortefontaine le 26, le surlendemain du jour où Miot a été reçu par Savary. Joseph ne lui parle de rien, mais la reine. Elle demande si l'Empereur est aussi animé contre le roi que Savary veut le faire croire, si l'Empereur a littéralement défendu que le roi allât à Paris, si Savary n'outrepasse point ses instructions. Rœderer atténue, excuse, se dérobe et, de même que fit Cambacérès, laisse dans un vague complaisant tout ce qui aurait dû être signifié à Joseph, l'ordre de l'Empereur et le châtiment en vérité bien léger qu'il a prescrit; il prend simplement la liberté de demander à la reine si le roi, étant sur son trône, mais* absent de ses Etats, aurait trouvé bon que le roi de Westphalie eût une cour à Madrid. « Pour ça, non, répond-elle ; il n'y souffrirait ni le roi de Westphalie, ni le roi de Naples, ni Lucien. » Julie admet donc fort bien qu'en l'absence de l'Empereur, Joseph subisse Mortefontaine, mais, à quoi elle s'attache, c'est à obtenir la certitude que le roi ne sera pas obligé d'y passer l'hiver; il s'y ennuierait et, à elle, l'humidité serait funeste. Quant aux voyages, « dont elle parle légèrement », Rœderer comprend, malgré la délicatesse de ses paroles, qu'elle les regarde comme plus indifférents pour l'Empereur que pour elle-même.
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On aurait pu penser que ces divers avertissements auraient porté ; que l'arrivée, à la mi-septembre, delà reine de Weslphalie « accompagnée d'une cour brillante », les parties de campagne que sa présence entraîna, les espèces de fêtes dont elle fut l'occasion, auraient retenu Joseph dans ses châteaux ; mais ce ne fut pas pour longtemps : car, le 5 octobre, le duc de Rovigo, rencontrant Rœderer à Sain t-Cloud, lui dit qu'il était obligé d'avoiravecluiun entretien sérieux au sujet de Mortefontaine, et, dès le 0, Rœderer, empêché par la séance du Sénat de quitter Paris, rendait compte à Joseph, par une lettre (ju'il avait pris la précaution de communiquer d'abord à Savary, de la conversation qu'il avait eue avec lui. « Le ministre lui a dit qu'il était informé que le roi continuait à faire des voyages à Paris, et descendait dans la maison du cardinal Fescli ; il a invité Rœderer à se rendre à Mortefontaine pour obtenir du roi qu'il renonçât à ces voyages, positivement contraires à la volonté de l'Empereur par qui ils ont été prévus dans les instructions, et sur lesquels, ajoute Rœderer, « j'ai cru entrevoir que Sa Majesté a prescrit des mesures rigoureuses ». Savary ajoute (ju'il n'a pas averti l'Empereur des premiers voyages du roi, mais qu'à présent il y est obligé, qu'il en écrit dès ce soir, ainsi que de la mission qu'il confie à Rœderer ; que, si le roi revenait à Paris, lui, Savary, ne croirait pas pouvoir se dispenser de se rendre en personne à la maison où le roi descendrait. Et, comme Rœderer s'efforce de justifier ces voyages, disant qu'ils ont « un objet
de pur amusement ou de distraction parfaitement étranger aux affaires publiques », Savary répond qu'il n'est pas autorisé à distinguer entre les motifs et les objets qui pouvaient déterminer les voyages du roi, « qu'il lui est seulement prescrit de les empêcher » el qu'il est très résolu à le faire.
Joseph, en recevant cette lettre de Rœderer, « en est vivement ofTensé », trouvant mauvais qu'il eût écrit au lieu de venir, et il expédie au sénateur, ministre et secrétaire d'Etat du grand-duché de Berg, son aide de camp Desprès pour lui « témoigner son mécontentement de ce qu'il n'avait pas rempli en personne la commission dont il avait été chargé ». Rœderer s'excuse sur les affaires du grand-duché et sur les séances du Sénat qui ont pris tout son temps, et, le lo, il arrive à Mortefontaine où il a avec le roi un entretien qui dure trois heures. Il commence par lui dire que sa lettre, ayant été mise sous les yeux de Savary, exprime l'opinion même du ministre de la. Police et qu'elle est en fait l'ouvrage de celui-ci. Le roi conteste la fréquence des voyages qu'on lui reproche ; il n'a été vu ni reconnu de personne; il n'a vu personne avec qui il soit possible d'avoir des échanges d'idées politiques : l'Empereur n'a pu donner l'ordre qa'on l'empêchât d'aller, « dans le plus sévère incognito, passer quelquefois une heure à Paris pour son amusement »; cette défense ne lui a jamais été notifiée; elle l'aurait été si elle existait ; elle n'existe pas parce qu'il n'a pu être dans l'intention de l'Empereur de lui imposer une privation inutile et humiliante ; l'Empereur lui