JÉROMK. — ACHAT DE STAINS
tances forçaient le roi à revenir en France, il se trouverait lui-môme sans asile. Tous ses frères y onl des possessions, soit des maisons à Paris ou des terres, et mon mari est le seul qui n'aurait oh aller. Il n'a pas voulu acheter d'hôtel, parce que, s'il devait venir en France durant la guerre, il ne voudrait pas habiter Paris en l'absence de l'Empereur ; il s'est donc décidé à acheter une terre ou plut«')t un château dans les environs de Paris et de Saint-Denis où j'irai me confiner aussitôt qu'il sera arrangé. Lorsque je l'aurai vu, ajoute-t-elle, je vous en ferai la description. »
Ainsi, durant qu'elle courait autour de Mortefontaine, à la recherche d'une habitation, Jérôme achetait, sans le voir, et sans que sa femme l'eût vu, un château d'importance, le château de Stains, renommé pour la beauté de son parc, coupé de champs et de prairies, et traversé par le Crould ; la terre des de Thou et des Harlay, où les propriétaires, MM. de Catelan, ont réuni toutes les espèces d'oiseaux aquatiques les plus rares, des cerfs et des biches à léte et à pieds blancs, les seuls qui existent en France, et un Iroupeau de moutons mérinos pure race pour lequel ont été bâties des bergeries pouvant contenir plus de 3000 bêtes.
Le château a été acheté moyennant 300000 francs, par les soins et sous le nom du baron de Sorsum et de M. Idelinger, et ce fut seulement un mois après que Jérôme en était devenu propriétaire, le 22 octobre, que Catherine trouva opportun de s'adresser à l'Em-
pereur pour lui demander « de sceller de son consentement une grâce que le roi venait de lui accorder. Depuis longtemps, lui écrit-elle, je désirais posséder en France un petit pied-à-terre qui pût être le prétexte de quelques visites dans ce pays et dont le bonheur de voir Votre Majesté et l'Impératrice est le véritable motif. Le roi vient d'accéder à ce désir en m'accordant quelques fonds pour acheter une maison dans les environs de Saint-Denis, située à Stains et appartenant à 3DI. de Calelan. Quelle que fût la proximité de ce séjour de Paris, il ne suffirait pas au désir que j'ai de voir souvent l'Impératrice dont les bontés sont aujourd'hui ma seule consolation. J'ose donc la supplier de me désigner une maison à Paris dont le séjour m'est ordonné par les médecins ». Et elle termine par des considérations sur « le froid qu'il fait à Meudon » et les peines morales de tout genre qu'elle y éprouve.
Il V a de quoi faire éclater l'Empereur. S'il a trouvé que la reine en usait vraiment sans gêne et que, en France, elle oubliait qu'elle n'était pas dans son rovaume; si ces voyages répétés et ce bruit que faisaient Catherine et celte cour qu'elle traînait après elle , et ce mode majeur de pompes souveraines lui ont déplu, à présent ces attitudes de désobéissance lui paraissent intolérables. Aussi, le 4 novembre, à Mayence, il donne mission au duc de Bassano d'écrire à Reinhard, chargé de transmettre ses ordres à Jérôme : « La reine, par la conduite qu'elle tient à Paris a déplu à l'Empereur. Le roi pré-
JliiUOMl::. — ACHAT DE STAINS i'3t
viendra dos désagrémcnls et de nouveaux cliagrlns en faisant venir la reine auprès de lui. Sa Majesté a su récemment et n'a pu l'apprendre qu'avec mécontentement, que la reine s'occupe avec des gens d'affaire d'acheter pour le roi des maisons de plaisance aux environs de Paris et notamment le château de Stains. D'après le Statut de Famille, un prince, monté sur un trône étranger, ne peut rien posséder en France sans la permission de l'Empereur. Les projets du roi sont donc irréguliors. Ils sont d'ailleurs l'ohjet de la risée puhlique. On comprend difficilement comment un roi, dans sa position, et lorsque la France n'est occupée que de sacrifices pour sauvegarder l'iionneur national, se livre à des projets qui lui sont personnels. »
Sans doute eût-on pu discuter l'interprétation que l'Empereur donnait au Statut de Famille. Il n'avait empêché ni Joseph de posséder Mortefontaine, ni Louis de posséder l'hôtel de la rue Cérutti et Saint-Leu : ce n'était pas le Statut de Famille qu'il avait invoqué, lorsque, au traité de Bayonne, il avait contraint Murât de lui céder l'Elysée, Neuilly et La Motte Saint-Iléraye ; mais cet affichage d'indépendance par la reine l'excédait. Qu'eùt-il dit s'il asait su (jue Jérôme venait d'acheter, en Indre-et-Loire, une terre d'une hien autre importance : le château de Yillandry, hâti au xw*" siècle, complété au xvi% mis à la moderne au xviii' "? Par une ingénieuse comhinaison des gens d'affaires, ce marché et celui de Stains avaient été conclus moyennant OuO 000 francs, alors que l'on
comptait sur 40 000 livres de revenu utile. Cela d'ailleurs n'eiit fait que confirmer les rapports du commissaire général de police à Mayence annonçant les gains de cinq à six millions opérés, au compte du roi, sur les domaines et les capitaux de la Couronne de Wcstphalie, convertis clandestinement en espèces, par un nommé Moulard, qui, comme intendant de la liste civile, avaitremplacé La Flèche après sa débâcle. Mais ces millions, placés à la Banque de France à un compte M, par l'intermédiaire des banquiers Perregaux, ne paraissaient point et ne faisaient pas scandale, tandis que Stains pouvait le faire. « Le roi a fait acheter la terre de Stains, écrit l'Empereur à l'archichancelier. Cette démarche est, je crois, contraire aux Statuts de la Famille; je désire que vous le vérifiiez. Il me semble qu'il y a un article qui dit qu'aucune acquisition ne peut être faite en France sans ma permission par un prince qui occupe un trône étranger. Si je ne me trompe pas à cet égard, ordonnez au grand juge de faire venir le notaire qui a fait l'acte, de lui faire connaître les dispositions des statuts et de faire annuler la vente. J'ai ordonné au roi de Westphalie de se rendre à Aix-la-Chapelle. Je suis indigné de ce que, lorsque tous les particuliers sacrifient leurs intérêts pour la défense de la patrie, un roi, qui perd son trône, ait assez peu de tactpour choisir ce moment pour acheter des terres et avoir l'air de ne penser qu'à ses intérêts particuliers. J'ai fait connaître au roi de Westphahe que mon intention était que la reine allât le rejoindre. »
JKIlOilE. — MISSION DE UEINIIAP.D 233
C'est à Reinhard qu'est revenue celte agréable commission. Le 8 novembre, il s'est transporté à Aix-la- Cbapelle et, tout de suite, s'est rendu cbez le comte de Furstenstein, car toute aiïaire doit passer par le ministre des Relations extérieures. Reinbard s'est borné à énoncer les deux points essentiels : résidence du roi dans un cbâteau du Riiin, rappel de la reine. Furstenstein a répondu à Reinbard qu'il eût à venir le lendemain au lever du roi. Mais, ce lendemain, point de lever. Le ministre de France est condamné à une attente interminable dans les salons de service et s'énerve du manque prémédité d'égards. A une beure seulement, il parvient à se faire annoncer au roi auquel il signifie les ordres de l'Empereur. Jérôme répond que, quant ta la résidence, son capitaine des gardes, le général Wolff, parti de Mayence soixante iieures après la dépêcbedu duc de Bassano, lui a porté des propositions différentes, les seules dont il lui plaise de tenircompte.il ne veut pas decbâteauxaux bords du Rliin, mais aux environs de Paris, tout au plus Laëken, cela, à la bonne beure. Reinhard répond par le mécontentement de l'Empereur, l'annulation de l'aciiat de Stains, leStatut de Famille. — « Le Statut de Famille n'a pas empêché le roi d'Espagne d'habiter Mortefontaine, riposte Jérôme. — Il l'a acquis de l'agrément de l'Empereur et l'habite sans voir personne et dans le plus grand incognito, répond Reinhard. — Sans voir personne! s'écrie Jérôme. Le roi d'Espagne va seulement coucher toutes les nuits à Paris et ce n'est pas pour conjurer, c'est pour s'amuser. Jamais, je
ne ferai venir la reine à Aix-la-Chapelle. Cinq cents Cosaques peuvent arriver par Dusseldorf. Rien ne les en empêche. La place de la reine n'est pas aux avantpostes ». Reinhard répond que les Cosaques n'arriveront pas plus à Dusseldorf qu'à Laëken. — « Oui, c^est comme quand on était à Dresde. On disait qu'ils ne passeraient pas l'Elbe. Si TEmpereur veut que je fasse venir la reine, pourquoi ne fait-il pas venir l'Impératrice? — Parce que, répond Reinhard, l'Impératrice est chez elle et que la reine est chez l'Empereur, qu'elle en reçoit l'hospitalité et qu'elle ne peut la recevoir malgré lui. — Eh bien! reprend Jérôme, je lui ordonnerai d'aller chez elle, je la suivrai, mais ce sera moi qui commanderai à ma femme. Je sais que je suis sous la puissance du plus fort, mais on sait que j'ai du caractère; je m'exposerai plutôt à un esclandre et il faudra que celui qu'on enverra soit bien ferme sur ses étriers. Que l'Empereur attende encore quinze jours et il verra ce qu'il peut se promettre des autres membres de sa famille. Je vois des traîtres, comme ce roi de Suède, affermis sur leur (rône, et moi, seul resté constamment fidèle, je perds le mien. On m'a fait des propositions pour rester à Cassel. L'Empereur le sait. Il l'a dit au général Wolff. Je pourrais passer le Rhin aujourd'hui, je pourrais retourner dans mes États, j'y serais bien reçu! »
Et, s'emportant de plus en plus : « Au surplus, dit-il, c'est une affaire de famille entre l'Empereur et moi et, si l'Empereur vous charge de me dire quelque chose, adressez-vous au comte de Furslenslein. »
JKIIOME- — MISSION DE IIEINIIAIIU 235
Reinhard répond que c'est au roi qu'il est chargé de faire connaître les volontés de l'Empereur; que le roi ne voudra pas faire intervenir un tiers; que, dans ce qu'il a dit, rien n'a pu motiver la colère que fait éclater le roi. « Oui, dit Jérôme, j'ai le cœur plein d'amertume etje ne le montre qu'à vous. Je sais fju'en ce moment ou traite de mon royaume, qu'on en traite sans moi et que peut-être on l'a déjà cédé. » Reinhard demande conmient le roi le sait. « L'Empereur l'a dit, ou à peu près, au général WollI et je le sais encore par d'autres sources. Comment l'Empereur justifierat-il aux veux de l'Europe ce procédé envers un souverain et frère si fidèlement dévoué? » Et puis des révoltes ; il est toujours roi, toujours souverain. « Souverain, répond Reinhard, Votre Majesté ne l'est pas ici. — Oui, je le suis ici et môme plus qu'à Cassel, répond-il. » La conférence finit sur des mots si aigres qu'à la suite, Reinhard prend la résolution « de ne plus aller à la Cour que lorsque le roi le fera appeler ».
La conclusion à tirer pourtant est que le roi renonce en ce moment à se rendre à Paris; mais il se prévaut des concessions prétendues que l'Empereur aurait annoncées au général Wolff; il parle du château de Pont où l'Empereur lui aurait permis de se rendre lorsqu'il le demanderait. « Cette retraite, dit-il, conviendrait à la reine et heaucoup moins à moi (jui préfère Aix-la-Chapelle; pour appeler la reine près de moi, c'est le château de Laëken qui réunit toutes les convenances. »
Reinhard n'a eu qu'à rendre compte. Les instruc-
tiens qu'il a reçues sont impératives et, du ton que l'Empereur a pris, l'on ne peut guère croire qu'il les ait modifiées sans même donner avis à son ministre. Le roi pourtant, sur des renseignements à coup sûr peu autorisés, se dit en mesure de les contredire : tantôt, ce sont « les propositions qu'il a reçues de l'Empereur, par le général WolfT » ; tantôt un mot que l'Empereur aurait dit à un de ses courriers qu'il aurait rencontré à Verdun. Il en tire le droit d'aller à Pont; il compte naturellement d'ailleurs y mener sa maîtresse, « la seule dame à la suite de Sa Majesté ». Il est vrai que la princesse de Lôwenstein est suivie du prince, « pauvre prince, pauvre mari, pauvre officier )), mais incomparable chambellan, et d'une complaisance ! Elle n'en est pas moins la seule femme, ce qui lui fait une position singulière. D'hommes, il y a quantité, mais un seul influent, Furstentein, qui est en rivalité, même en lutte semi-courtoise, avec la maîtresse, « la dit très méchante, très intéressée », bien difficile à renverser, tant elle a porté d'adresse dans sa conduite pour suivre le but qu'elle est parvenue à atteindre.
Après l'audience qu'il a eue, les ordres qu'il a signifiés, Reinhard est convaincu que le roi attendra les nouvelles décisions de l'Empereur. Or, le M, il reçoit de Furstenstein ce billet : « J'ai l'honneur de prévenir Votre Excellence que le roi, mon maître, se mettra en route cette nuit pour se rendre au château de Pontsur-Seine appartenant à Madame Mère, ce lieu ayant été jugé convenable pour la résidence du roi par Sa