JEROME. — MISSION DE UEIMIAI'.D
Majesté l'Eniperour ». Reinliarcl répond par une protestation moLivée : Nulle instruction nouvelle n'a indi'nié, ni môme atténué les ordres que le duc de Bassano lui a expédiés le 4 novembre; les volontés de l'Empereur sont positives sur deux points, le premier, que le roi s'établisse dans un château des départements de la Sarre, de la Roër ou du Rhin-et-Moselle; le second, qu'il y fasse venir la reine. L'Empereur a ajouté que, si le roi ne s'y conformait pas, il serait obligé de prendre des mesures pour en assurer l'exécution. Reinhard n'avait d'autre devoir (jue de faire bien entendre au roi que telles étaient les volontés de son frère. Il ne peut s'écarter de ce devoir, quelles que soient les conmiunications directes (jue le roi a pu recevoir depuis. Il dégage donc sa responsabilité et rendra compte à son gouvernement de la détermination que le roi a prise.
Sur cette lettre, Jérôme daigne recevoir le ministre, « qui lui signilie encore une fois la volonté formelle de l'Empereur et ne lui ménage point les vérités dures à entendre. Le roi lui dit que personne ne lui a jamais parlé ainsi et qu'il ne l'aurait supporté de personne d'autre. Il n'en persiste pas moins dans sa résolution », et se prépare à partir dans la nuit pour Pont, avec la princesse de Luwenstein et le comte de Furstenstein.
A ce moment, coup de théâtre : arrivée d'un courrier apportant la nouvelle que l'Empereur a assigné le château de Gompiègne pour la résidence du roi. Ainsi tiennent les résolutions de l'Empereur lorsqu'il s'agit de ses frëres. Il donne des ordres et les ser-
viteurs qui exécutent ces ordres — Savary liier, Reinharcl aujourd'liui — sont désavoués, repris ou disgraciés.
C'est Catherine qui est intervenue et qui a arraché cette grâce de TEnipereur. Elle le raconte le i4 à son père : « Lorsque l'Empereur est arrivé à Saint-Cloud, je m'y suis présentée sur-le-champ. Sa première parole a été de me parler du parti que les circonstances vous ont forcé de prendre et cela d'une manière à me faire voir sa disposition d'humeur sur ce qui se passe. Le lendemain, il s'est radouci et m'a parlé de vous avec beaucoup d'éloges. Ayant appris qu'il ne voulait pas absolument que le roi vint ici, mais qu'il voulait absolument qu'il restât dans les départements qui bordent le Rhin, j'ai pris mon courage à deux mains et je lui ai demandé une entrevue que l'Impératrice a eu beaucoup de peine à obtenir. Enfin, elle y a réussi et j'ai pu lui exposer, dans une conversation qui a duré une heure et demie et qui a été très vive de part et d'autre, toute la position du roi d'après les sacrifices qu'il a portés, la nécessité de le rapprocher de Paris, en lui permettant au moins de venir à Stains, enfin de nous donner des moyens d'existence en assurant au roi le million de prince français. Il m'a refusé que le roi vînt à Paris ou à Stains pour des raisons politiques qui ne tiennent pas à nous personnellement, mais il m'a accordé Compiègne et c'est là que je compte m'élablir et trouver le roi dès demain. Quant au million de prince français, il n'y a encore rien de
JIÎUOME. — AUlllVÉE A COMPIÈCNE 23'J
stipulé et je ne sais encore quanti cet article le sera. En attendant, il faudra vivre de l'air du temps. »
Le 14, en effet, à huit heures du matin, Jérôme, avec seulement deux voitures suivant son carrosse, arrive à Compiègne où M. de Guerchy, maréchal des logis du Palais, a été envoyé pour le recevoir et l'établir dans le Palais. Il est loge dans l'appartement du Roi de Rome. Dans la nuit arrive la reine, qui, après avoir assisté à Saint-Cloud au dîner de iamille, est revenue à Meudon prendre les personnes de sa suite et s'est hâtée ensuite vers Compiègne. La Cour se complète le lendemain et les jours suivants; la maîtresse y est déjà : c'est le personnage important. La reine a sa grande maîtresse, six dames du Palais, un chevalier d'honneur, deux écuyers, un secrétaire des commandements; le roi cinq ministres, le capitaine de ses gardes, quatre aides de camp, trois ol'ficiers d'ordonnance, cinq secrétaires à titres divers, deux écuyers, trois chambellans, un maréchal de la Cour, deux préfets du Palais, un fourrier, quatre médecins, douze pages avec leur sous-gouverneur, et, pour ces cinquante-huit princes, comtes, barons ou chevaliers, il y a quatre fois autant d'employés, d'huissiers, de valets de chambre, de gens de livrée, de cochers et de chevaux, car bien ({u'on ait vendu quantité de chevaux à Cologne, au point d'y donner pour 1 900 francs les six admirables brunswickois blancs de grand gala, les mômes qui au théâtre de Cassel traînaient le char de Trajan, il en est resté sur toutes les routes
2iO NAPOLÉON ET SA FAMILLE
et, peu à peu, ils affluent à Compiègne, emplissent les écuries du Palais, débordent dans la ville.
Ce ne serait rien encore que le château mis au pillage, les vols organisés par des valets de pied du roi, de complicité avec un nommé Kieffer, emballeur de la reine, mais outre que, de Mortefontaine, Joseph, avec sa cour espagnole, vient rendre visite a son frère westphalien — ce qui n'est pas pour plaire à FEmpereur — Jérôme ne s'occupe pas seulement de faire la cour à la princesse de Lôwenstein, de jouer à la paume, de chasser dans le parc, de destituer son intendant de Paris, d'élever ou d" abaisser, selon sa fantaisie du moment, tel ou tel chambellan : il imagine d'ouvrir, par son beau-père, une négociation avec les souverain alliés.
Dès le 5 novembre, Catherine a été employée à tâter le terrain. « Mon mari, a-t-elle écrit au roi de Wurtemberg, n'a pu, comme les princes de la Confédération, faire ce que le sang, l'honneur et la reconnaissance lui interdisaient également... Mais il serait bien dur de penser qu'il en sera la première victime, lorsque la paix générale aura rendu à chacun la tranquillité ou au moins une partie de son ancienne existence. » Quatre jours après l'arrivée de Jérôme à Compiègne, le 18 novembre, Catherine revient à la charge et s'exprime plus nettement : « Je me persuade, écrit-elle, que, s'il est encore quelque justice en ce monde, vous aurez aussi quelque influence à la paix générale et qu'alors vous n'oublierez pas le roi,
JEROME. — OUVEinCIlES AUX ALLIES til
un gendre qui a toujours eu pour vous les plus aimables procédés. » Enfin, le 7 décembre, alors (ju'elle n'a rien à n'fuser à son mari (on le verra bien dans neuf mois), elle risque la démarche décisive : « Je vous ai dit plusieurs fois, mon cher père, écrit-elle, combien j'étais pour mon compte éloignée de toute idée ambitieuse, mais puis-je voir sans un mortel chagrin (jue le roi soit condamné, à la fleur de son âg;e, à une telle inaction ? La paix qu'on nous fait espérer doit assurer l'existence de tous les souverains et, sans doute, après les sacrifices que vous avez faits à la cause des Alliés, vous avez des droits à obtenir que celle de vos proches ne soit pas oubliée. Si la politique admet quelques principes de justice, on ne pourra savoir mauvais gré au roi d'une conduite que lui imposaient les sentiments d'honneur qui le distinguent et je ne pourrais me persuader (ju'on voulût le rendre victime de l'impossibilité oi^i il se trouvait d'agir comme tous les autres membres de la Confédération du Rhin. » Jérôme, le lendemain, précise et affirme ses prétentions : « Le royaume de Westphalic, écril-il à son beau-père, a été formé avec le concours de la Russie et de la Prusse. Il a été reconnu par toutes les puissances actuellement en guerre avec la France ; tous les actes émanant de leur autorité le reconnaissent comme existant et, en effet, je ne vois pas, dans la guerre des Alliés contre la France, en quoi ma qualité de prince français pourrait influer sur la conservation de mon royaume, même dans le cas où la paix donnerait lieu k des