LES TROIS FRÈIIES EN RÉBELLION
avec les Coalisés. Passe pour Louis, un inlirme et un fou; passe encore pour Jérôme dont on ne pouvait attendre que des sottises, mais Joseph !
L'Empereur, malg-ré tout, conservait dans les talents de son frère aîné une confiance d'autant plus élrang-e que, depuis dix-sept ans, il avait pu le juger à l'œuvre. 11 le voyait à des moments tel qu'il était; il s'exprimait alors sur lui aussi durement que l'eût pu faire le critique le plus sévère; puis, quelques mois passés ou quelques jours, il revenait par une pente fatale à son ancienne faiblesse et, comme s'il avait oublié tous les périls oi^i l'avait conduit sa condescendance fraternelle, il offrait de nouveau à Joseph les moyens de développer son génie, c'est-à-dire, au fait, de mettre en jeu son intrigue, sa duplicité et la nullité de son caractère.
Six mois s'étaient écoulés depuis \'itoria, c'était la plus longue disgrâce que Joseph eût subie, ou plutôt la plus longue brouille qu'il y eût eue entre les frères, car il n'eût, depuis deux mois, dépendu que de Joseph d'obtenir ce qu'il eût souhaité en France pourvu qu'il abandonnât ses fantaisies espagnoles. Maintenant l'Empereur croyait avoir vraiment besoin de lui. 11 allait être obligé d'aller, sur le sol français envahi, combattre l'ennemi, à la tète d'une dérisoire armée dont on savait à peine si elle existait; il laisserait le gouvernement à un conseil de Régence présidé par une femme de vingt-trois ans, dirigé par un vieillard sans caractère et où siégeaient des traîtres; la fermentation dans le Corps Législatif annonçait le
réveil des factions et Ton devait se demander si ces députés, si empressés à profiter de l'invasion pour réclamer d'oiseuses libertés, recevaient leur mot d'ordre d'Hartwell ou de Francfort.
Sentant son inaptitude aux intrigues parlementaires, se rendant compte que, môme s'il dissolvait ou renvoyait le Corps Législatif, il aurait affaire au Sénat qu'il ne pouvait ni dissoudre ni renvoyer, qui en certaines circonstances était appelé à jouer un rôle majeur et où certains symptômes annonçaient l'éveil des opposants de la première heure, Napoléon avait besoin à Paris, à la Cour, au Conseil de Régence, surtout au Sénat, d'un homme dévoué, manœuvrier, capable de donner un avis, et de filer un plan. Pour cela, à défaut de Lucien, dont il mettait hors de pair l'habileté, l'éloquence, l'esprit de décision et de politique dans une assemblée, il avait Joseph, qui, s'il n'avait pas marqué aux Cinq-Cents comme orateur, y avait pris des habitudes et même une influence de couloir, et qui, au Sénat, s'était rendu, avant 1806, assez populaire pour y être inquiétant. Chargé, vu sa dignité de grand électeur, de le présider, il y avait retrouvé ou s'y était fait des amis qu'on pouvait croire fidèles : Jaucourt, son premier chambellan, Dupuy, mari d'une des dames de Julie, Rœderer, Clément de Ris. Des idéologues auxquels il se rattachait par quelques côtés, des économistes qu'il flattait par d'autres, des littérateurs dont Mo'ina et l'Institut le faisaient confrère, pouvaient lui former un parti, lui assurer une influence, le renseigner tout au moins et le mettre