LUCIEN. — L'ABDICATION A LA CHAMBRE 3Î
« de sages mesures dirigeassent les volontés vers un même but; Tarmée se rallie, dit-il, la diplomatie peut agir, le salut de la patrie est tout entier dans l'union de ses premiers magistrats ».
• Médiocrement assurés, Davout et Caulaincourt — celui-ci tout à fait pessimiste — parlent ensuite, puis Carnot. Jay, un des hommes de Fouché, demande la parole, pose la question d'abdication; toute négociation est impossible entre l'Europe et Napoléon ; qu'il abdique et tout devient possible. Lucien répond : Il dit « que les Alliés n'ont rel'usé de communiquer avec l'Empereur que parce qu'ils affectaient de douter des dispositions de la France et qu'ils se sont flattés ensuite que les Français manqueraient de persévérance et céderaient au premier choc : c'est là le principe de l'obstination des ennemis à repousser la paix. Mais serait-il vrai que leurs calculs ne dussent pas tromper leur ambition et que la France ne trouvât pas en elle cette énergie dont la Russie, dont l'Espagne lui ont fourni des exemples contre elle-même? S'il en était ainsi, si nous abandonnions nous-mêmes notre propre cause, il ne resterait plus qu'à déplorer la perte de la patrie ». M. de La Fayette interrompt avec la véhémence d'une haine qu'ont accrue les bienfaits reçus. C'est pour avoir suivi un chef qui la conduisait à sa perte que la France s'est perdue; elle ne lui a montré que trop de constance et d'attachement. Lucien, paralysé par cette sorte de fétichisme qu'inspire La Fayette, n'ose ou ne peut
répondre. Les conjurés s'enhardissent, en arrivent à proposer qu'une députation soit envoyée à l'Empereur pour lui demander d'abdiquer. Toutefois, au moment de voter, une sorte de tardive pudeur les arrête. Ils se contentent de réclamer que cinq membres de chacune des Chambres soient adjoints aux ministres pour être associés à leurs délibérations. Ainsi le pouvoir exécutif est mis en tutelle par le législatif et délibère avec lui en minorité. M. de Gaulaincourt s'empresse d'acquiescer et Lucien, enchérissant, réclame la formation « d'une Commission chargée de s'associer au Conseil des ministres et de coopérer aux mesures de salut public qu'exigeraient les circonstances». Mais on ne le suit point et l'on se contente des cinq membres : ce sont le président et les quatre vice-présidents : on ne pouvait en trouver qui fussent plus hostiles à l'Empereur.
A la Chambre des pairs, où les commissaires se rendirent ensuite, la scène fut plus décente ; on lut le message; puis, sur la demande des commissaires, on élut cinq délégués, pour coopérer avec les délégués de l'Empereur et ceux des représentants. Ce furent Drouot, Dejean, Andréossy, Boissy-d'Anglas et Thibaudeau.
Lucien revint à 1 Elysée pour rendre compte à l'Empereur. Napoléon était très abattu et très fatigué. Sa pensée flottait et il ne s'arrêtait à aucune résolution. Entre Hortense qui avait assisté à son dîner et Lucien, qui ne cachait aucune de ses
LA FAYETTE ET I/ABDICATION Sji
impressions, eji présence de Maret et de Gaulaincourt, il allait de l'abdication à la dissolution. Lucien tenait pour ce parti ; les ministres insistaient pour l'autre et menaçaient de la déchéance.
A onze heures du soir, la Commission des Chambres se réunit, avec les princes et les ministres, aux Tuileries, dans la salle du Conseil d'Etat « On y répéta à froid, écrit Thibaudeau, le drame joué passionnément dans la Chambre des représentants. Pour l'acquit de leur devoir, les ministres proposèrent diverses mesures de défense, se renfermant dans l'ordre légal comme s'il ne s'était rien passé d'extraordinaire et s'il n'y avait eu rien de changé dans les rapports des pouvoirs. » Pourtant l'usurpation continuait, et on votait que des négociateurs pourraient être envoyés par les Chambres près des Alliés, puisque ceux-ci ne voulaient point traiter avec l'Empereur. Delà part de ceux qui réclamaient l'abdication de TEmpereur, n'était-ce point proclamer l'abdication de l'indépendance nationale et reconnaître l'ingérence de l'étranger dans les affaires de France.^
Jusque-là, on n'avait point abordé la question personnelle à Napoléon. C'était la seule qui fût réellement à l'ordre du jour. « Il n'appartenait point à ses ministres de la traiter », dit Thibaudeau. Mais La Fayette était là. Après quelques paroles d'adhésion aux mesures de défense que proposeraient les ministres, « il aborda la question de l'abdication, rappela les discours qui avaient été tenus à
la Chambre des représentants et surtout celui de M. Jay qui s'était expliqué sur cet objet avec énergie et sans détour ». Un des assistants, Lucien, assure-t-on, l'interrompit pour dire que, « si les amis de Napoléon avaient cru son abdication nécessaire au salut de la France, ils auraient été des premiers à la lui demander ». Il tombait dans le jeu de La Fayette et lui procurait oiseusement d'étranges avantages. « C'est parler en vrai Français, s'écria-t-il; j'adopte cette idée et la convertis en motion. Je demande que nous allions tous chez l'Empereur lui dire que, d'après tout ce qui s'est passé, son abdication est nécessaire au salut de la Patrie. » « Si Cambacérès qui présidait avait osé consulter l'assemblée, la majorité aurait décidé, malgré les ministres, de se transporter à l'Elysée pour prier l'Empereur d'abdiquer. Du reste, quelques ministres ne s'y opposaient que par un reste de prudence. Fouché, auprès duquel j'étais assis, écrit Thibaudeau, sans prendre hautement la parole, manifestait à chaque instant son adhésion au système des représentants. » La motion ne fut pas mise aux voiîf. En sortant, au petit jour, Fouché dit à Thibaudeau : « 11 faut en finir aujourd'hui. »
C'était le 22. Les meneurs de la Chambre craignaient un coup de force, l'Empereur y pensait : mais cet acte d'autorité légale qui eût été la dissolution ou la prorogation, l'Empereur ne pouvait guère le tenter sans l'appui formel de la Chambre haute et son complet assentiment : Or les pairs
LES REPRÉSE.NTANTS ET L'ABDICATION 343
qu'il avait iioinniés se solidarisaient avec les représentants et leur esprit — à quelques exceptions près — était exactement pareil. Au lever, toute idée de résistance avait disparu, l'Empereur admettait que ses serviteurs les plus fidèles lui parlassent d'abdication ; il approuvait que la Chambre traitât directement avec les Alliés par des coiuinissaires élus; il approuvait qu'oflicieusemcnt, en attendant que ce i'ùt olliciellement, Regnaud annonçât l'abdication et, s'il espérait un instant que les nouvelles apportées par M. Bourdon de Vatry de la part du prince Jérôhie, produiraient quelque impression sur les représentants, c'était pour qu'ils ne courussent point à une lâche capitulation et non pour qu'ils l'épargnassent.
A la Chambre, où le compte rendu de la réunion des Tuileries avait été accueilli comme une déception, les représentants étaient prêts, faute d'avoir obtenu l'abdication assez tôt pour leur impatience, à prononcer la déchéance. Ils consentaient tout juste à accorder à l'Empereur, pour se prononcer, un délai d'une heure. On suspendit la séance. La Fayette allait échauffant ses amis. On dit qu'il s'adressa à Lucien et que Lucien lui répondit vertement, mais c'est Lucien qui le dit. Davout apporta les nouvelles données par Bourdon de Vatry ; on ne voulut pas y croire; les porteurs de rultimatum revinrent, annonçant un prochain message de l'Empereur que Regnaud vint encore presser. Napoléon eut une révolte suprême, une colère qui tomba vite.
Autour de lui, certains qui étaient sincères poussaient à Tabdication, pensant peut-être à la régence ; d'autres n'y croyant pas, en parlaient. Lucien, à ce qu'il assure, opinait pour la résistance, un Brumaire, la dictature. Cela peut être ; son élévation princière était si neuve et si fragile qu'il avait tout à gagner du temps. Mais, en admettant qu'il ne se fût point rallié à une opinion devenue unanime, il ne prononça point de discours. Dans cette chambre mortuaire, on parlait bas. 11 fallait pourtant rédiger cet acte ; Lucien prit la plume et écrivit, sous la dictée de son frère. Il prétend qu'il s'arrêta et voulut jeter la plume après cette phrase : « Je m'offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France : puissent-ils être sincères dans leurs déclarations et n'en avoir voulu réellement qu'à ma personne ! » On représenta à l'Empereur — Garnot et Lucien d'abord — qu'il n'avait point nommé son fils. Il leva les épaules et, comme on insistait, il ajouta : « Je proclame mon fils, sous le titre de Napoléon 11, empereur des Français. Les princes Joseph et Lucien et les ministres actuels formeront provisoirement le Conseil de gouvernement. L'intérêt que je porte à mon fils m'engage à inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par une loi. »
Que son fils prît sa succession, comment l'eùt-il pensé ? Comment eùt-il cru que cette assemblée déchaînée contre son règne, mais qu'il croyait patriote, put accepter pour souverain un enfant dont