LUCIEN ADJOINT AUX MINISTRES
OÙ, en racontant Ijrièvenient le désastre, il annonçait qu'il était venu à Paris pour conférer avec les ministres et se concerter avec les Chambres. Gela passa dans l'inattention, et on n'y répondit point. Durant ce temps, la Chambre des pairs votait presque intégralement la motion usurpatrice de la Chambre des représentants. Celle-ci, enhardie par ses succès, en arrivait à vouloir nommer un commandant en chef de la garde nationale ; Sébastiani proposait que chacun des chefs de légion tint un bataillon sous les armes; sans plus attendre. Benjamin Delessert, chef de la 3^ légion en même temps que représentant, faisait battre le rappel, réunissait 4oo hommes qu'il dirigeait sur la Chambre. C'était un 18 Brumaire à rebours. En même temps, comme les ministres ne s'étaient point rendus encore aux appels de la Chambre, celle-ci multipliait les injonctions, créait une Commission administrative dont les pouvoirs étaient semblables à ceux des inspecteurs de la Salle au temps des Conseils, et la chargeait de prendre des mesures pour sa sûreté.
L'Empereur, après avoir un instant résisté, avait encore cédé. Il avait autorisé les ministres à se rendre devant les Représentants, mais, toujours confiant en l'éloquence et l'adresse parlementaires de Lucien, il le leur avait adjoint et l'avait désigné, conformément à la Constitution, pour son commissaire extraordinaire. « Lucien, a-t-il dit, était partisan d'une dissolution violente à laquelle encou-
rageait renthoiisiasme des Fédérés assemblés autour de l'Elysée : mais c'était la guerre civile d'abord et ensuite le gouvernement révolutionnaire. » L'Empereur n'eût point voulu être sauvé par un bouleversement social. Il n'attendait le salut que de l'union des Français : « Essayez de ramener les Chambres, dit-il à son frère, je puis tout avec elles; sans elles, je pourrais beaucoup pour mon intérêt, mais je ne pourrais pas sauver la patrie. »
A la Chambre des représentants, où il arriva à 6 heures, avec les ministres, Lucien n'avait plus cette belle audace, cette indomptable faconde qu'il déployait seize ans auparavant. Déjà est-il surprenant que, rejeté après une si longue oisiveté au milieu de circonstances aussi tragiques, il ne fût point entièrement déconcerté : peu à peu son émotion tomba et il retrouva ses moyens. Sur sa demande, la Chambre se forma en comité secret pour entendre la lecture d'un message de l'Empereur. L'Empereur annonçait qu'il avait « formé un comité du ministre des Affaires Etrangères, du comte Carnot et du duc d'Otrante pour renouveler et suivre des négociations avec les puissances étrangères, afin de connaître leurs véritables intentions et de mettre un terme à la guerre, si cela était compatible avec l'indépendance et l'honneur de la nation. » Et il terminait par un appel au patriotisme des Chambres et à leur union. Lucien développa ce texte. Il montra la nécessité que