LUCIEN ET PONTÉCOULANT
coulant prit prétexte des règlements parlementaires. « Si j'ai bien entendu, dit-il, on veut nous faire adopter une proposition sans délibération. » Et il posa aussitôt cette embarrassante question. « Je le demande au princ^e, à quel titre parle-t-il dans cette chambre ? Est-il Français ? Je ne le reconnais pas comme tel. Sans doute, je le trouve Français par ses sentiments, ses talents, par les services qu'il a rendus à la liberté, à l'indépendance nationale ; je veux bien l'adopter pour Français. Mais lui qui invo([ue la Constitution, n'a pas de titre constitutionnel ; il est prince romain, et Rome ne fait plus partie du territoire français. » Lucien essaya de riposter : « Je vais répondre, dit-il,, à ce qui m'est personnel... » Quoi répondre ? N'a-t-il pas, par vingt actes publics, affirmé sa sujétion et sa fidélité au Saint- Siège et le Pape n'a-t-il point proclamé qu'il est son sujet dans le brevet même de la principauté de Canino? D'ailleurs Pontécoulant ne tolère pas l'interruption : « Vous répondrez après, prince, dit-il, respectez l'égalité dont vous avez tant de fois donné l'exemple. » Et, continuant son raisonnement : on doit d'abord délibérer, dit-il, et abordant nettement la question : « Je déclare fermement que je ne reconnaîtrai jamais pour roi un enfant, pour mon souverain celui qui ne résiderait pas en France. On irait bientôt retrouver je ne sais quel sénatus-consulte ; on nous dirait que l'Empereur doit être considéré comme étranger
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OU captif, que la régente est étrangère ou captive, et l'on nous donnerait un autre régent qui nous amènerait la guerre civile... On nous parle d'une minorité factieuse... Sommes-nous des factieux, nous qui voulons la paix? ». Et il réclama la discussion ou l'ordre du jour.
Lucien essaya une justification embarrassée : « Si je ne suis pas Français à vos 3'eux, dit-il, je le suis aux yeux de la nation entière. « Propos cicéronien : que ne proposait-il de monter au Gapitole ? du coup son aplomb était ébranlé. Il eatrait dans les considérations juridiques et constitutionnelles. Boissy y était bien autrement expert. En parlant de la paix, de Tobstacle qu'y apporterait la proclamation de Napoléon 11, il était sûr de grouper autour de lui toutes les lâchetés. Mais il comptait sans Labédoyère. Ah! le noble et généreux Français et comme les paroles qu'il prononce, d'une voix habituée à dominer le bruit des armes, cinglent et fouettent ces vieillards épeurés qui furent jadis des soldats! Par un tumulte de voix cassées, on couvrit à la fin ses paroles ; on le rappela- à l'ordre et les anciens sénateurs reprirent l'exécution du plan tracé par Fouché : l'établissement d'un Gouvernement provioire, substitué au Conseil de régence. Lucien déclara qu'il n'entendait pas s'opposer à la nomination des membres de ce gouvernement. Croyait-il, par cette concession, s'attirer des suffrages ou bien était-ce là un propos concerté avec Joseph en vue d'une combi-
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naison qu'on ne comprend pas; car, après que Ségur et Maret ont lutté avec une remarquable vigueur, pour la cause de Napoléon II, Joseph, répondant au comte de Lameth qui insiste sur la nomination du gouvernement, répond : « Il n'y a pas d'inconvénient à le nommer, mais il faut l'autoriser à gouverner au nom de Napoléon II pour qui seul l'Empereur a abdiqué. » La discussion devient de plus en plus confuse : Maret, Ségur, Rœderer, Flahaut, demeurent sur la l.u'èche, attaqués par Cornudet, que renforcent Quinette, Valence, Thibaudeau, Ponlécoulant — enfin, personnage inattendu, Decrès ! La clôture de la discussion est adoptée; l'ajournement de la proposition de Lucien est prononcé. On procède au scrutin pour la nomination de deux commissaires. Sur soixantedix votants, Caulaincourt obtient cinquante-deux voix, Quinette quarante-huit. Lucien à chaque scrutin en a eu dix-huit. Voilà ce qui est resté fidèle à l'Empereur dans la Chambre dont il a nouimé tous les membres !
Toutefois, les paroles de Labédoyère n'étaient point restées sans écho et Ton avait tenté vainement de les étouffer. Elles avaient porté un avertissement aux meneurs du complot, en même temps qu'elles retentissaient dans les masses patriotes qui, de tous les faubourgs de la grand'ville, affluaient vers l'Elysée. Si l'Empereur n'avait trouvé qu'ingratitude et trahison chez ceux qu'il avait comblés de ses bienfaits, chez ceux qui, peut-
on dire, l'aimaient pour lui-même, il trouvait, avec une fidélité passionnée, une ardeur au sacrifice qui évoquait les plus beaux moments de l'Histoire. Ce peuple, qui, en trois mois, eût pu former la plus redoutable des armées nationales, offrait ses bras, son sang, son cœur. Sur un geste parti de l'Elysée, il eût jeté à la rivière les Représentants et leurs élus, Fouché (de Nantes), l'oratorien défroqué, Quinette, l'amant dlllyrine, Caulaincourt, le négociateur de Plesswitz et d'ailleurs, et il eût rendu à l'Empereur les morceaux lacérés de son acte d'abdication.
Mais Fouché et les parlementaires formés à son école ou soumis à ses suggestions, excellaient justement à faire prendre une ombre pour la proie qu'ils se réservaient. Ils pensaient bien que, à la Chambre des représentants, les patriotes reviendraient à la charge et ils s'étaient déterminés à leur céder sur l'apparence, pourvu qu'ils conservassent la réalité du pouvoir et la direction exclusive des affaires. Le 28, prenant prétexte d'une proposition de Déranger (de la Drôme) sur la responsabilité collective des membres de la Commission et d'une proposition de Dupin sur la formule d'un serment à prêter par eux, le comte Defermon, avec l'admirable netteté de sa belle intelligence juridique, remit en question la proclamation du Prince impérial. « Nous avons un empereur en la personne de Napoléon II, dit-il... La Constitution est notre étoile polaire et elle a pour point fixe
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Napoléon II! ». Cette Ibis, ce sont des cris d'adhésion qui partent de la plupart des bancs et lorsque Defermon ajoute : « Lorsqu'on verra que nous nous rallions fortement à nos Constitutions, que nous nous prononçons en faveur du chef qu'elles nous avaient désigné, on ne pourra plus dire à la garde nationale que c'est parce que vous attendez Louis XVIII que vous ne délibérez pas... Nous rassurerons Tarniée, qui désire que nos constitutions soient conservées, il n'y aura plus de doute sur le maintien constitutionnel de la dynastie de Napoléon. » Toute l'Assemblée est debout. Au milieu d'applaudissements enthousiastes « le cri de Vive l'Empereur! éclate dans la majorité ». Tout le monde semble d'accord; Déranger qui prononce des paroles d'admirable fidélité; Boulay qui, avec sa robuste carrure, attaque l'ennemi de face, jette la terreur dans les rangs des adversaires en dénonçant la faction d'Orléans, Garât, Regnaud, Mouton-Duvernet... Mais voici Manuel, le Manuel, que le peuple entoura plus tard d'une si chaude popularité, qui s'institua le défenseur des gloires nationales... C'est l'homme de Fouché : il a été son confident lorsque le duc d'Otrante couvait ses haines dans sa sénatorerie d'Aix; il est l'élu du ministre de la Police dans le Collège des Basses- Alpes. Sa tâche est difficile, car l'immense majorité de l'assemblée paraît décidée pour Napoléon II, surtout contre les Bourbons, mais n'est-il pas moyen de la leurrer? d'éviter une proclamation formelle,