‹ Napoleon et sa famille (volume 4)Chapitre 13 sur 106 · LES DEUX ALLIÉS · texte numérisé non relu

LES DEUX ALLIÉS

Toutefois su(ïisait-il qu'il y ait en un commencement de conversation pour qu'on fût assuré que les Alliés ne prenaient pas complètement au sérieux cette déclaration surannée par laquelle M. de Talleyrand, se souvenant qu'il avait été évêque, avait cru les enchaîner. A coup sûr, en faisant mettre Napoléon au ban de l'Europe, avait-il, pour un mois ou deux, rendu les communications difliciles, mais les interdits modernes ne sont pas de durée et il suffisait que, dans le nombre des étrangers qui Ibrt tranquillement résidaient à Paris, il s'en trouvât quelqu'un qui se chargeât des communications vis-à-vis des souverains et des cabinets étrangers pour qu'une négociation pût s'engager.

Mais la première condition, la condition essentielle, c'était que Marie-Louise revînt en France et, malgré qu'on eût bien des raisons de s'inquiéter, il sulfisait d'un retour d'affection, d'ambition, de sens du devoir pour que tout fût changé. Tout dé()endait d'elle, mais on n'avait d'elle aucune nouvelle ; de tous ces messagers rentrés en France nul n'avait apporté d'elle une lettre, un billet, un mot. Qu'était ce donc à dire? Cette union qui devait assurer, avec l'avenir de sa postérité, son entrée dans la famille des rois, serait-elle pour lui si [)leine de déboires qu'il dût être abandonné par sa fenitne, dès (jue le malheur l'aurait frappé, alors que la seule présence de cette femme pouvait lui assurer une admirable reprise de la fortune ?

Lorsqu'il avait quitté l'ile d'Elbe, il avait dû penser qu'il avait au moins deux alliés ; sa femme et son beau-frère, que l'une accourrait se joindre à lui et lui acquerrait l'Europe, que l'autre, se conformant aux intérêts communs, accepterait ses directions. Marie-Louise, bien que, à la mi-mai, elle n'eût pas manifesté encore ses résolutions, semblait déterminée à ne point revenir en France, et qu'était-ce de Murât?

On ne saurait contester qu'il y eût eu entre les deux beaux-frères une entente conclue à la fin du séjour à l'ile d'Elbe, lorsque l'Empereur eut reconnu l'impossibilité de rester à la merci de ses ennemis, et que Murât eut enfin compris que ses avances étaient rejetées par toutes les puissances et que la crise qu'il avait employé toutes ses ressources à retarder allait s'ouvrir. Alors, les deux parias avaient uni leur fortune : mais, si l'un était de bonne foi et savait raisonner ses chances, l'autre était incapable de suivre un avis, de se tenir à une résolution, de réaliser les périls qu'il affronterait II vivait d'illusions, mais il en changeait. Il ne faisait des promesses que pour y manquer et, hormis les petites intrigues immédiates où il croyait exceller, il était incapable de préparer et de remplir un dessein. L'Empereur le connaissait mieux qu'homme au monde, mais il n'avait point à

L'ENTEATE AVEC MURAT 33

choisir. Autant el plus que lui-même, Murât était menacé et le péril commun devait le disposer à accepter les avis qui seuls pouvaient le sauver. Quelle qu'ait été entre l'Empereur et Murât la marche de la négociation, rechange des vues ne remontait pas très haut: Napoléon avait senti si vivement l'ofifense de celte ingratitude vis-à-vis de lui, de cette trahison vis-à-vis de l'armée et de la France, qu'il avait fallu la nécessité où il se trouvait pour qu'il consentît à une apparente réconciliation. Et, s'il entrait en conversation au sujet d'une possibilité d'alliance, il n'entendait point renouer des rapports d'intimité. Ainsi Murât écrit à Pauline, à la fin de décembre, dans une lettre qu'intercepte la police pontificale : « Je n'écris pas d'affaires à l'Empereur; car, nonobstant les affaires que nous avons, je le sais toujours irrité contre moi. »

Sans doute l'entente se trouva établie à la fin de janvier. Napoléon, dans les divers récits qu'ila laissés à ce sujet, ne semble point admettre que, préalablement à son départ de l'île d'Elbe, il ait communi(jué avec ^lurat. « Quoique, a-t-il écrit, l'Empereur, dans son exil, n'ayant plus aucun ménagements à garder, se soit refusé à tout rapprochement avec le roi et la reine de Napies, il dut changer de conduite du moment qu'il était décidé à remonter sur le trône. Il fit donc partir le chevalier Colonna pour qu'il fît connaître au roi Joachim qu'il était résolu à se rendre à Paris et à chasser XI. 3

les Bourbons : « Golonna serait parti, selon Napoléon, tout à la fin de février, en sorte qu'il serait arrivé à Naples le i®"" mars, le jour même du débarquement en Provence*. Il est à présumer pourtant que les deux beaux-frères s'étaient mis d'accord lors d'un précédent voyage de Golonna : Le 1 1 février, l'Empereur donne l'ordre qu'on solde les dépenses qu'il a faites « durant sa dernière mission », montant à 2 784 francs. L'Empereur a allégué qu'il avait refusé « les deux vaisseaux de 74 Napolitains qui croisaient dans les mers ». « Je ne veux rien d'étranger, aurait-il dit, je veux partir sur ma marine, débarquer en France avec mon armée, n'avoir d'autres couleurs que les couleurs de la nation. » Toutefois, lorsque, le 29 mars, il écrit à Murât : « Je n'ai pas été maître d'attendre les bâtiments que vous m'aviez envoyés, le moment ne le comportait pas, je ne vous en sais pas moins gré de leur expédition^ », on ne peut garder aucun doute sur l'entente établie. Et, lorsqu'une goélette de guerre napolitaine, partie de Naples le 3 mars, vient mouiller à Toulon le 19, et que l'Empereur répond à Decrès qui lui en donne avis le 3o : « La goélette napolitaine qui arrive à Toulon vient pour avoir des nouvelles ; c'est une opération concertée », il faut bien admettre que cette opération

1 Dans la « Campagne de 1815 » 1 Empereur dit le 4 mars. Mon raisonnement se trouverait d'autant fortifié. - Phrase biffée sur la minute.

Page 1