POLITIQUE DE MURAT DEPUIS MAI
De toutes les puissances alliées, une seule, celle qui Tavait débauché et avec qui il avait lié partie, semblait le considérer à peu près comme le souverain d'une nation amie, mais, avec les autres, il demeurait dans une situation sans exemple dans le droit international, ni paix ni guerre, un état intermédiaire où l'on eût bénévolement suspendu les foudres qui grondaient sur sa tête et qui tomberaient au premier signe. Malgré ses déconvenues il s'efforçait, par des flatteries vraiment inutiles, de conserver la bonne volonté de l'Autriche ; obligé par elle d'évacuer la Toscane et d'y rétablir l'archiduc Ferdinand, il annonçait à l'empereur François que c'était avec une vive satisfaction qu'il avait signé la convention mettant fin à sa propre autorité. Après la Toscane, c'étaient les Duchés et les Légations qu'il restituait, non sans s'être garni les mains en levant des contributions et sans avoir provoqué des pétitions réclamant l'annexion au royaume de Naples. Le pape, auquel Murât avait annoncé comme une faveur, le i3 avril, qu'il s'engageait à lui restituer les départements de Rome et du Trasimène, puis, le 27, les Marches jusqu'à Pesaro, avait gardé, à l'égard de ces propositions comme de celui qui les faisait et qu'il n'avait jamais reconnu, un dédaigneux silence. Pie Vil exigeait la restitution intégrale de ses Etats et refusait toute négociation directe avec Murât. S'il {'onsentait à lui accorder une audience, c'était sous la pression énergique de l'envoyé autrichien ; et
il pouvait alors l'aire bonne mine à mauvais jeu, mais, si on le laissait encore dans l'ignorance officielle du traité par lequel TAutriclie et l'Europe l'avaient dépouillé, en faveur de Murât, de 400.000 de ses sujets, il en connaissait la teneur par des confidences de Gallo et dès lors ne se trouvait-il pas en présence d'une obligation de conscience imposée au pontife-roi par la constitution même de l'Eglise? Tant que Murât détiendrait un village du territoire pontifical, il serait vis-à-vis du pape dans la même position que Napoléon occupant les Etats pontificaux tout entiers, et Murât paraissait bien déterminé à ne point évacuer les Marches. Trahir son maître, soit; mais non pas jeter les trente deniers dans le champ du potier!
Le voisin le plus proche de Murât était donc un ennemi irréconciliable, point dangereux sans doute par les armes, mais singulièrement redoutable par la puissance morale; son autre voisin, qu'on appelait à présent le vicaire général du roi de Sicile, ne se souciait pas plus que le pape d'ôtre dépouillé au profit de l'intrus et de lui prêter ses sujets, parce qu'il plaisait ainsi à l'Autriche. Il entendait être restauré à Naples tout comme ses cousins l'avaient été à Paris et à Madrid, et si, pour le moment, il devait se contenter des espérances que sa légitimité lui faisait concevoir, si l'Angleterre, sa tutrice, ne le secondait pas dans une action offensive, si même le rappel de Bentinck qui l'eût appuyé de toutes les forces de
ECHECS A .MURAI ^9
sa haine, lui enlevait un précieux allié, au moins interrompait-il à chaque instant la prescription par des protestations émouvantes où il réclamait l'intégralité de ses Etats de Terre ferme.
L'Angleterre avait donné à Murât cette satisfaction de rappeler Bentinck et de ne point appuyer ouvertement les revendications du roi de Sicile et de son vicaire général, mais elle ne se compromettait point davantage, ne publiait point son accession au traité, ne recevait point, en qualité d'agent diplomatique, Tocco, que Murât avait expédié à Londres, envoyait seulement à Naples un consul qui, à la vérité, sous la pression de Mural, s'émancipa jusqu'à se donner des airs de ministre, mais que l'Angleterre ne laissa pas faire et qu'elle employa seulement à des besognes appropriées à un agent sans caractère.
L'empereur de Russie avait détaché le général Balacheff pour s'assurer de visu que Murât jouait franc jeu, et qu'en se déclarant contre Napoléon, il ne ménageait pas les Français. Quoiqu'il eût assisté aux derniers combats sur le Taro, le général russe n'avait point trouvé la conduite de Murât assez nette pour qu'il signât le traité. 11 avait prétexté les nouvelles de Paris, et s'était esquivé. Murât réclamait alors les bons offices de l'Autrfche pour obtenir, de la part de la Russie, une adhésion que l'empereur Alexandre refusa constamment.
Il ne serait besoin de parler ni de la France ni
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de l'Espagne. Les Bourbons ne pouvaient manquer d'entretenir contre Murât une haine qu'on peut vraiment dire justifiée. Les événements de l'Escurial, au temps où il était lieutenant de l'Empereur et où il aspirait à la couronne d'Espagne, ne Tempê- Tîhèrent point d'adresser, le lo juin, à Ferdinand Vil une lettre où il lui disait : « Les nouvelles que nous avons reçues du retour de Votre Majesté Catholique au milieu de ses peuples nous engagent à lui témoigner les sentiments de satisfaction que nous avons éprouvés en apprenant cet heureux événement qui comble les vœux d'une nation dont elle va former le bonheur. » Toutefois, s'il était question de nouvelles relations, de liens d'amitié et de bonne intelligence, il n'était point fait d'allusion à une ouverture de relations diplomatiques. Tout autre fut son attitude vis-à-vis de la France et l'ombre du duc d'Enghien ne l'arrêta point dans le dessein d'entrer en intimité avec la cour des Tuileries ; il y envoya ce Schinina qu'il avait fait marquis de Saint-Elia pour le récompenser de ses succès dans les négociations précédentes. Schinina devait préparer les voies, moyennant des largesses dont Fouché devait se faire le dispensateur. Napoléon était bien instruit quand, à Sainte- Hélène, il disait que Fouché avait fait donner 3.000 francs par mois à Montrond : que les pensions distribuées sur l'argent de Murât passaient 3oo.ooo francs par an. Outre Fouché, qui allait bientôt lui dépêcher d'étranges émissaires, Murât
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avait à Paris des amis sur qui il comptait, comme le duc de Reggio et Belliard, son camarade de tous les temps. Seulement, il s'était laissé devancer vis-à-vis de Talleyrand : sans doute lui avait-il fait offrir 5 millions de francs de sa principauté de Bénévent, mais payables après le Congrès; Ferdinand avait proposé comptant i million de ducats, ce qui n'était pas assurément son dernier mot\ Il eût fallu, de la part de Murât, une bien forte surenchère et pour gagner quoi ? Talleyrand n'était point homme, même pour tout l'or du monde, à entreprendre l'impossible. Or il savait que, si Louis XVIII croyait à quelque chose, c'était à sa famille et que les questions familiales menaient toute sa politique : Saxe, Espagne, Naples, tout est là et il y sacrifie tout : alors pourquoi s'obstiner ? Talleyrand aimait vendre ce que ses maîtres étaient déterminés à donner et, à ce jeu, il ne se trompait pas comme à la Bourse. De fait Murât n'eût rien gagné à lui donner bien de l'argent et ce fut là une louable économie. Mais si, en cela, il montra qu'il était avisé, comment ne s'épargna-t-il pointd'écrire comme il fità Louis XVIII:
' Barras assure que Talleyrand a reçu du roi Ferdinand « son tiers un peu écorné de Soo.ooo £ promises à lui, à Metteruich el à Castlercagl». Celui-ci ne voulul supporter aucune perte de change. Les deux autres partagèrent le reste. Talleyrand eut pour sa part 3.700.000 francs. — Le duché de Diuo de jo.ooo ducats de rente (à 4 f''- 20 le ducat) sur le Grand Livre de Naples vendus à 70 p. 100 : 2.520.000 francs. Reste Bénévent. Barras dit que, de Murât, Talleyrand a reçu 200.000 ducats (840.000 francs). C'est douteux.
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« Je prie Votre Majesté d'agréer mes félicitations. La Providence vous a rappelé sur le trône de saint Louis et d'Henri IV. Né Français, j'ai dans le cœur des sentiments de vénération et d'amour pour le sang d'Henri IV et de saint Louis. Votre Majesté, qui prodigue si noblement sa faveur aux braves compagnons d'armes avec qui j'ai partagé l'honneur de soutenir, sur les champs de bataille, l'ancienne gloire de la France, daignera, j'ose m'en flatter, accueillir avec bienveillance les vœux d'un militaire français que ses succès dans la carrière des armes ont élevé sur un trône. Ces vœux appellent, sur Votre Majesté et sur son auguste maison, une longue suite de prospérités, inséparables des prospérités de la France. » Et, après avoir parlé de l'extrême désir qu'il a de voir régner la plus constante union entre les deux couronnes, il annonce que « ce serait pour lui un véritable bonheur de pouvoir offrir à Sa Majesté et à la France des preuves de son affection comme de son dévouement ». « J'espère, ajoute-t-il, que Votre Majesté voudra bien recevoir avec bonté M... que j'envoie comme mon ambassadeur extraordinaire auprès d'Elle. » Mais cette humilité, si peu protocolaire, ne lui réussit même pas. Non plus lorsque le marquis de Saint-Elie, étant parvenu à obtenir audience de Jaucourt, qui le connaissait d'ancienne date, offrit à la France l'alliance de son maître et, en son nom, proposa au ministre de battre les Autrichiens et de mettre leurs drapeaux aux pieds