‹ Napoleon et sa famille (volume 4)Chapitre 17 sur 106 · MURAT ET LES PATRIOTES ITALIENS · texte numérisé non relu

MURAT ET LES PATRIOTES ITALIENS

l'argent qu'il fournissait, Desquirou publia, du i"au 25 avril, un journal, VAnii du Roi, dont les déclamations étaient si exagérées et si violentes qu'elles compromettaient la cause qu'il prétendait servir et que le lieutenant général jugea prudent de le supprimer; Morin, déchu de ses grandeurs, organisa, pour le comte d'Artois, une police particulière dans laquelle il embaucha naturellement Desquirou. A l'arrivée du roi, cette police passa à M. de Montciel et l'on s'explique à merveille comment, dans ces conditions, Desquirou se trouva accrédité près de M. de Bombelles et, lorsqu'il partit pour l'Italie, l'on a le droit de penser qu'on n'ignorait rien au Château de la mission qu'il allait remplir. Elle consista à pénétrer, vraisemblablement grâce à la Franc-maçonnerie, chez un Français nommé Marchai, qui habitait Milan depuis de longues années et qui était en rapport avec les patriotes militaires et civils. Desquirou, dans une réunion chez le médecin Rasori, promit aux conjurés le concours de la France pour un mouvement révolutionnaire qui soustrairait l'Italie à la domination de l'Autriche. Mais il demanda que, pour qu'il put s'assurer de la réalité de l'entreprise, on le mît au courant de tous les ressorts. Lors d'une nouvelle réunion à laquelle il assistait, les documents relatifs à la conjuration furent donc apportés : liste des patriotes, proclamation aux Italiens par le chef du corps français d'invasion, plan de soulèvement, projet de constitution, etc.

C'était le 26 novembre. La police cerna la maison et, au milieu d'une émotion compréhensible, Desquirou s'empara des papiers comme pour les sauver et disparut. Huit jours après, commençaient les arrestations : quatorze des inculpés furent, à la fin de janvier 1 8 1 5, transférés du château de Milan à la citadelle de Mantoue où on les oublia durant une année pour le moins. Quant à Desquirou il rentra en France où, après le 20 mars, il s'empressa de faire ses offres de service à la police de Napoléon. Sans que les chefs de la conspiration eussent décidé de s'adresser à Murât, — certains en étaient même fort éloignés, — un subalterne entré récemment au service de Naples avait espéré se faire bien venir en révélant l'imminence d'un mouvement national. Murât, soit qu'il crût avoir intérêt à prouver à l'Autriche sa bonne foi par des confidences opportunes, soit qu'il prétendît se défaire des patriotes qu'il jugeait ses adversaires, fit prévenir le 26 novembre, le jour même où avait lieu, chez Rasori, la réunion où les papiers furent volés par Desquirou, le comte Mier, ministre d'Autriche à Naples, « que des Italiens mal intentionnés avaient fabriqué et cherchaient à répandre dans le royaume et le reste de l'Italie des proclamations à l'indépendance de l'Italie dans lesquelles on désignait le roi de Naples comme le seul capable de diriger et de faire réussir un pareil projet » ; et il ajouta qu"'il n'en avait pas eu connaissance, qu'il en avait montré le plus vif déplaisir, qu'il avait été

MURAT liT LES CARBOiNARI

jusqu'à (lire que ces proclamations avaient été écrites par ordre ou sous l'influence de Bellegarde dans le but de brouiller les deux gouvernements.

Murât, averti elïeclivement que les patriotes comptaient abuser de son nom, se réduisit-il à une telle démarche ? Etait-il exact que les Indépendants dussent recourir contre l'Autriche au prestige de celui qui, six mois auparavant, étant l'allié des Aulrichiens, avait traîtreusement attaqué l'armée franco-italienne ? Qu'avait-on trouvé dans les papiers livrés par Desquirou qui justifiât cette allégation? Autant de questions (ju'il ne semble point facile de résoudre au profit de Murât. Tout au plus serait-il possible d'admettre que, se croyant mis en péril, il se lira de presse par une dénonciation d'ordre général qui ne révélât aux Autrichiens ({ue ce qu'ils devaient savoir.

Mais se borna-t-il là ? Faut-il croire, comme le bruit en courait à ^^ienne, « que c'était Murât luimême qui avait trahi ses enfants et qui avait dénoncé tout le complot »? Faut-il admettre ce qu'écrit Talleyrand : « On ne sait par qui l'Autriche a été informée : quelques uns croient que c'est par Murât qui a livré des hommes avec lesquels il était d'intelligence pour s'en faire un mérite auprès de celte cour-ci? »

Ce qui pouvait induire les Garbonari à donner croyance à un tel bruit, c'était la sauvage répression d'une émeute carbonariste qui avait éclaté, le 27 mars 1814. à Citta San Angelo dans les Abruzzes.

Le 7 juin, les troupes napolitaines aux ordres d'un général français saccagent une maison dans laquelle on croit que s'est caché le chef de l'insurrection, un chirurgien nommé Constantin! ; deux jours plus tard, elles perquisitionnent la nuit dans sa propre maison et tuent sa jeune sœur d'un coup de fusil. Dans tous les pays des Abruzzes, dans la Fouille, dans le royaume de Naples, à Naples même, la chasse est ouverte contre les carbonari et de très nombreuses arrestations sont opérées. Le 17 juillet, à Penne, sur arrêt de la cour martiale de Teramo, un chanoine, un médecin, un capitaine, chefs présumés de l'insurrection, sont fusillés. Ensuite, leurs têtes coupées sont exposées dans les diverses villes sur lesquelles a flotté pendant quelques jours leur drapeau, rouge, noir et bleu clair.

Malgré la rivalité des loges et des ventes, une sorte de solidarité unissait les francs-maçons aux bons-compagnons, et les exécutions, de même que les dénonciations contre les conspirateurs unitaires, n'étaient pas pour attirer à Murât des partisans dans la haute Italie. Pourtant, il n'avait nullement renoncé aux projets qu'il avait formés et dont il ajournait seulement l'exécution à des temps plus favorables, mais il avait fait à l'Autriche ces sanglants holocaustes et, si la police française était pour quelque chose dans la conspiration militaire, il l'avait jouée : le cabinet des Tuileries se trouvait sans armes contre lui. De

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