‹ Napoleon et sa famille (volume 4)Chapitre 18 sur 106 · MURAT ET LES ALLIÉS · texte numérisé non relu

MURAT ET LES ALLIÉS

même la saisie des papiers de Lord Oxford et de M. Andral n'en avait fourni aucune. Sa prudence qu'il poussait à ce moment à rextrème semblait pouvoir lui profiter.

Il espérait que, dans son efficace amitié pour la reine, M. de Metternich lui servirait de répondant près du Congrès et s'emploierait pour lui procurer la ratiQcation par toutes les puissances du traité du II janvier. Allié de l'Autriche, ne se trouvait-il pas par là même l'allié de tous ses alliés? Cette politique eût été soutenable à deux conditions : que Murât, après avoir trahi Napoléon, eût. comme avait fait Bernadotte, rendu aux Alliés des services essentiels, qu'il eût contribué à quelque grand succès et (|u'il se fût montré un auxiliaire vraiment utile; ensuite, que nulle des grandes puissances ne fût si intéressée à le renverser pour rétablir quelque autre à sa place (ju'elle y employât tout l'effort de sa politique. Or c'était justement le contraire de sa position présente.

Devant l'Autriche à laquelle il s'était lié j)ar le traité du 1 1 janvier, devant l'Angleterre qui moins que plus, avait accédé au traité, combien davantage devant les autres puissances qui avaient refusé leur signature, Murât était en posture d'accusé. Déjà les juges étaient aux opinions et ils avaient prononcé. C'était Alexandre disant à Londres au duc d'Orléans qui l'entretenait de la restauration de son beau-père : « Quant à moi, je suis tout prêt, mais c'est d'ici que tout dépend. »

Et le prince régent disait : « Je ne sais comment ils ont été faire tous ces arrangements avec Murât, c'est détestable. » Mais, en Angleterre comme en Autriche, le même scrupule : Lord Liverpool ne voulait point qu'on pût lui reprocher d'avoir manqué à aucun engagement ; l'empereur François I" disait : « J'espère qu'il se fera lui-même l'instrument de sa perte. » Il disait encore : « qu'il n'avait pas le courage de rompre le traité qu'il avait fait avec Murât et de manquer de parole, mais qu'il ne ferait rien pour le soutenir sur le trône usurpé, que les ministres de son beau-père devaient faire en sorte d'engager la France, l'Espagne et la Russie, et surtout l'Angleterre à le culbuter ». Et Met- "ternich : « Je donnerais le monde entier pour recevoir la nouvelle que le roi Ferdinand est rétabli sur son trône : malheureusement nous ne pouvons y employer nos armes. »

A force de prudence et d'humilité, Murât eût pu conjurer la mauvaise volonté des puissances qui paraissaient décidées, au début du Congrès, à ne point prendre l'initiative de. l'attaque, mais il y avait la France formellement hostile, et M. de Talleyrand enragé, portant à détrôner cet homme, son ancien complice, une sorte de frénésie personnelle. Dans les instructions qu'il s'était fait donner par Louis XVIII et que La Besnardière avait rédigées, il n'avait eu qu'à suivre la direction dynastique qui, sous prétexte de légitimité, devait dominer durant quinze ans la politique des Bourbons

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restaurés et qui se conformait ainsi à la politique inaugurée par Louis XIV, suivie par Louis XV^, et abandonnée par Louis XVI.

Ne se fiant point à Talleyrand qu'il se croyait obligé d'employer, soit à cause de sa réputation, soit pour les talents qu'il lui supposait, soit pour l'influence qu'il lui attribuait dans les conseils de l'Europe, Louis XVIII, dès qu'il en avait eu les moyens, avait naturellement préféré aux <(. séides de l'Usurpateur » un homme qu'il connaissait d'enfance, et dont toute la parenté était dans la familiarité de sa maison. M. de Bombelles était fils du menin du duc de Bourgogne, qui fut ambassadeur à Venise, et qui sera tout à l'heure évêque d'Amiens et aumônier de la duchesse de Berry ; il était le fils de M"" de Mackau, la dame de Madame Elisabeth, le neveu de la sous-gouvernante des enfants de France. Rien de plus pur et nul qui, comme lui, put s'entendre avec M. de Blacas, tant ils communiaient dans la haine de la Révolution, tant ils étaient convaincus, l'un et l'autre, de la nécessité d'extirper ce dernier représentant de l'usurpation napoléonienne. Une politique telle que celle entreprise par Louis XVIII ne pouvait être confiée qu'à des mains entièrement loyales et il convenait assurément que M. de Talleyrand et son acolyte Jaucourt fussent surveillés, car ils s'émancipaient par moments, sinon jusqu'à des déclarations libérales, au moins à des velléités de résistance constitutionnelle.

Sans qu'il sût combien il était menacé et bien que, des périls qu'il courait, il ne connût que le moindre, Murât crut qu'il gagnerait à prendre les devants et à prévenir par une apologie l'attaque dont sa conduite, au début de Tannée i8i4, ne manquerait point d'être l'objet. Il prétendait établir la sincérité et l'efficacité de sa trahison, prouver combien il avait été nuisible à Napoléon et comme il avait bien servi les coalisés : moyennant quoi il estimait que l'Autriche ne pourrait lui refuser son appui près de ses Alliés, et que l'Angleterre ne s'obstinerait plus à retarder sa signature.

Le duc de Gampo-Ghiaro, plénipotentiaire de Murât près le congrès de Vienne, remit donc à Metternich et à Gastlereagh un « Mémoire historique sur la conduite politique et militaire de S. M. le roi de Naples depuis la bataille de Leipsick jusqu'à la paix de Paris du 3o mai i8i4 »• Ce mémoire était accompagné d'observations sur le même sujet « par un officier d'un haut rang employé dans les armées françaises en Italie ». Tout de suite, ce mémoire fut livré par les Autrichiens à la critique du général comte Nugent qui n'en laissa point subsister une seule allégation et il le fut par les ministres anglais aux observations de Lord Bentinck que sa haine contre Mural éclairait sur tous les points graves. Murât s'était présenté comme ayant immobilisé une armée française dont l'intervention eût été décisive; comme

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ayant loyalement exécuté tous ses engagements, si fort qu'il lui en coûtât; comme ayant mené avec son ordinaire bravoure et sa remarquable habileté militaire des opérations d'un intérêt majeur : on lui contesta tout cela, sauf cette vaillance qui semblait une condition même de son existence.

A force d'instances les membres de « la légation napolitaine avaient obtenu que Talleyrand les reçût; le duc de Campo-Ghiaro sollicita alors, en faveur du roi son maître, la protection de la France, alléguant que « c'étaient eux, les Napolitains, qui, plus que tous autres, avaient contribué à remettre les Bourbons sur le trône » ; reprenant à son compte toutes les allégations du mémoire, il termina en déclarant que les Napolitains et leur roi avaient beaucoup mérité des Bourbons : « Sans doute, vous avez mérité, lui répondit Talleyrand, mais pas assez. Vous dites avoir rétabli les Bourbons sur le trône, mais vous ne les avez pas rétablis tous. Achevez votre ouvrage et votre mérite sera parfait. » Cela suffisait à constater de quelle façon Talleyrand s'apprêtait à ridiculiser la fable de Murât.

Celui-ci d'ailleurs trouvait, s'il parlait d'histoire, des adversaires contre lesquels il eût vainement tenté de se défendre. Lorsque Eugène était venu à Paris, Murât l'avait attaqué avec violence dans une lettre adressée à Fouché; et dans cette même lettre il avait écrit : « Vous serait-il possible de retirer des mains du vice-roi votre lettre ?

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Poiirriez-vous l'engager à la générosité ? » Le 3 novembre, à Vienne, causant avec la princesse Bagration, Eugène, parlant de Murât, dit « qu'il avait de quoi prouver à la cour d'Autriche que ce coquin la trompe, qu'il a des lettres de lui sur cela, mais qu'il ne veut pas les montrer parce qu'il ne lui sied point de pousser sa vengeance à ce point ». N'est-ce point assez qu'il eût ainsi parlé? Ne savait-il pas que la princesse Bagration suppléait les oreilles de l'empereur Alexandre ?

D'ailleurs, Murât parlait lui-même. Il faisait courir des lettres par tous les courriers. A chaque fois, il annonçait sa résolution inébranlable de garder son trône et il faisait blanc de son épée. Il écrivait à Belliard : « Sois sûr que je justifierai à tes yeux et à ceux de l'Europe l'opinion dont j'ai joui jusqu'à présent. Ton ami, ton ancien camarade pourra bien faire pour lui ce qu'il a fait tant de fois pour les autres. J'ai une belle armée, plus belle que tu ne peux te l'imaginer. Je puis me présenter avec 80.000 hommes et cent pièces de canon. Je suis décidé à tout. Je veux régner avec gloire ou cesser de Aàvre. Si on me force à tirer l'épée, combien je te regretterai ; tes conseils me seraient utiles. Tu savais si bien retenir à propos ma ft)ugue et maîtriser mon courage ! » Et il lui écrit le 5 octobre : « J'attends sans crainte les événements ; je suis préparé à tout; j'ai 80.000 hommes de disponibles et tous bien décidés; la nation est animée du meilleur esprit et toute l'Italie rede-

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mande son indépendance. Je saurai prouver, j'espère, comment un brave homme sait et doit défendre son trône et l'indépendance de ses peuples. » El toujours que, si on lui fait la g-nerre, il se défendra à outrance, et quil a 80.000 hommes. « 80.000 ? dit Talleyrand à Campo-Chiaro qui lui tenait un tel propos : 80.000 ? Ce n'est pas assez. « Et il le congédie.

Dans l'affolement où il vit, tantôt emporté par les rêves de grandeur qui lui font voir dans ses 80.000 hommes un instrument de conquête tel que Bonaparte l'avait trouvé en 96 dans l'Armée d'Italie, tantôt retombant aux réalités et s'adressant successivement à tous les souverains pour mendier une protection edicace, essayant de faire peur en même temps que pitié, il est vraiment une guenille lamentable qu'agite lèvent qui souffle. « Je sais, écrit-il à l'empereur d'Autriche, que mes ennemis ont recours à tous les moyens pour me perdre Ils font l'impossible pour me brouiller avec l'Autriche et tâchent d'inspirer de la méfiance contre mes vues et mes démarches... Gela aurait-il le sens commun contre la seule puissance qui me protège si généreusement? Et si jamais je l'avais... à quoi me servirait toute mon armée si l'Autriche était contre moi ? Je pourrais sûrement me défendre quelque temps et faire du mal, mais, à la fin, il faudrait bien que je succombe sous la force. » Et, quelque temps après, il faisait remettre par ses ministres à Castlereagh une note suppliante pour demander une

union intime avec l'Angleterre. Lui-même écrira quinze jours plus tard au prince régent une lettre singulièrement curieuse : il lui dit que, s'il s'écarte par une communication de cette nature des formes usitées dont tous les souverains doivent aimer le maintien et la dignité, c'est pour rendre « un hommage à la noblesse et à la loyauté de son caractère » en même temps que pour lui prouver « l'intérêt qu'il attache à établir des relations directes et personnelles avec Son Altesse Royale, lors même qu'elles ne pourraient pas avoir toute la solennité qu'elles devraient observer ». Et, lui offrant pour la dixième fois son alliance, il ajoute : « Je suis, par mes inclinations, par mes principes, par mes intérêts les plus évidents, l'ami de l'Angleterre, et, dans tous les temps, même au milieu de la plus terrible guerre, chaque Anglais que j'ai eu occasion de connaître a pu voir en moi son ami. Mon royaume ne peut trouver dans l'alliance de la Grande-Bretagne que les avantages les plus positifs, les plus immédiats, les plus complètement exempts d'inquiétudes et il est manifeste que mon alliance peut être utile de même au peuple Anglais. » Il entre alors dans le vif, et l'essentiel de son raisonnement paraît irréfutable. « J'ai, dit-il, un traité d'alliance avec l'Autriche : ce traité, qui avait été d'abord rédigé et signé sans la participation du ministre britannique, fut modifié par le ministre de Votre Altesse Royale et j'adoptai les modifications proposées parce qu'il me fut assuré que telles

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