CAROLINE CHEF DE FAMILLE
successivement à chacun, ne trompaient personne. Mais l'influence qu'elle avait exercée au temps où régnait l'Empereur et où il lui avait attribué une part éventuelle dans le gouvernement, avait disparu dès que Murât s'était cru libéré de Napoléon et il eût cru se diminuer en suivant les avis de sa femme.
Caroline avait adopté vis-à-vis des siens une attitude qui eût pu choquer de la dernière née, mais qu'elle tenait pour convenable à la seule qui régnât. Ainsi remplaçait-elle l'Empereur et en prenait-elle le ton. Elle distribuait ses bienfaits aux parents pauvres — offrant de bonne grâce une rente de 3o.ooo francs' à son oncle Fesch, et tenant des fonds à la disposition de Pauline; à défaut du royaume, elle régentait la famille. Ainsi écrit-elle au Cardinal : « Je vous prie, mon cher oncle, de faire tout votre possible pour être bien avec maman. Dans ce moment, toute l'Europe a les yeux fixés sur nous. On imprime des horreurs, des détails de famille, d'intérieur, que Ton dénature, qu'on arrange, mais qui ont leur source dans les rapports des gens qui nous entourent. Faites donc comprendre cela à maman et tenez-vous en garde réciproquement, car la méchanceté veille. Je vous fais ces observations, car votre gloire n'est pas moins intéressée que la nôtre à ce qu'on ne puisse rien lui retirer — la famille (la vraie au moins !). »
Cela va bien et voilà, outre les Beauharnais, Madame et Fesch mis à leur place ; et voici Lucien : elle le réprimande sur ce que son poème de
Charlemagne renferme des allusions ofFensantes pour TEmpereur, et elle le prie de les retrancher en lui disant qu'elle lui saura un gré inlini du sacrifice. On sait comme elle réussit, mais elle imagina quelque chose de plus difficile, ce fut, lorsque Pauline fut arrivée à Naples, de gouverner sa santé; là, elle fut repoussée avec tant de vivacité et de persistance qu'elle dut avouer sa défaite.
Il n'est point à penser toutefois qu'elle étendit ses ambitions jusqu'à régenter son voisin de l'île d'Elbe. Napoléon, à bon droit, paraissait moins éloigné de Murât que de Caroline. Celle-ci étant de son sang, sa trahison avait dû lui paraître double, frapper ses affections en même temps que son orgueil et son intérêt. Sa sœur! Cette sœur qu'il avait élevée si haut, dont il tenait l'intelligence en une telle estime et dont, à toute occasion, il se plaisait à faire l'éloge. Sans doute, mieux que tout autre, il savait les complaisances de son caractère et les capitulations qu'elle imposait à sa conscience. Mais, s'il ne s'en était point étonné lorsqu'elles lui étaient serviables et utiles, il n'avait pu manquer d'en être surpris lorsqu'elles s'étaient tournées contre lui. C'était pourtant la même femme et professant la même morale.
Les relations que Caroline entretenait avec la Famille devaient, le jour venu, faciliter l'envoi de lettres adressées, sinon directement à Napoléon, au moins à Pauline et à Madame : celle-ci plus