HORTENSE. — LEMPEREUR L'EMPLOIE
habilement repris par la reine, la présence des enfants qu'il aimail, la longue habitude qu'il avait d'IIortense, le dédain avec le([uel il envisageait les femmes et jugeait leurs actes, le besoin qu'il éprouvait à ce moment de se confier et d'utiliser tous les moyens, lui avaient fait accueillir sa belle-fille avec une tendresse qui devait être presque l'unicjue consolation de ces jours douloureux. « Après une explication oîi il lui dit qu'il s'était promis de ne plus la revoir, il la assurée qu'il oubliait tout et qu'il ne fallait plus en parler. » Puis il pensa qu'elle pouvait être utile. Les diplomates étrangers avaient tous demandé leurs passeports ; le chargé d'affaires de Russie n'était point encore parti et sans doute viendrait-il prendre congé d'IIortense et recevoir ses ordres pour son souverain. Boutiaguine n'y manqua pas, et, dans l'hôtel de la rue Cérutti, l'on organisa, chez M"** Cochelet, une rencontre entre lui et le duc de Vicence qui avait pris le portefeuille des Affaires Etrangères. Si M. de Jaucourt avait, en s'en allant, brûlé beaucoup de papiers — entre autres les lettres que Mariotti écrivait de Livourne — il avait laissé la pièce (|u'on pouvait penser la plus propre à tourner en haine décidée la juste antipathie d'Alexandre à l'égard des Bourbons. C'était le traité que Talleyrand, au nom de la France, avait négocié avec l'Autriche et l'Angleterre contre la Russie — contre l'empereur de Russie — traité qui était la conclusion secrète de cette campagne menée avec tant d'audace et
dimpudeur, tant de forfanterie et de maladresse. Jamais tel empressement dans l'ingratitude, telle hâte au déshonneur. Il fallait qu'en vérité l'on fût arrivé à ahêtir de mysticisme l'esprit d'Alexandre au point qu'il se fût convaincu d'être envoyé par Dieu, d'avoir reçu une mission divine, de représenter sur terre la Sainte Trinité, d'avoir l'obligation de maintenir, rétablir, restaurer les souverains qui passaient pour légitimes, pour que, de lui-même et sans même qu'on s'excusât vis-à-vis de lui, il reprit en charge les Bourbons. On pouvait douter qu'il poussât la longanimité jusqu'à ce point, et Napoléon avait invité Hortense à profiter du départ de Boutiaguine pour exposer quels étaient ses projets, ses intentions et ses vues. « Vous devez savoir, écrit Hortense le 20 mars, tous les changements qui sont arrivés en France. Depuis longtemps, je voyais bien que cela ne pouvait durer comme cela était et vous-même aviez bien jugé que les Bourbons prenaient la France tout au contraire de ce qu'il fallait la prendre ; aussi le seul parti qu'ils ont ici ne consistait-il qu'en la noblesse ancienne, ce qui fait une grande partie de nos salons de Paris. La nation est donc tout entière à l'Empereur, mais elle veut la paix et il aura assez d'esprit pour suivre en cela l'opinion dominante, car il a déjà éprouvé — et les Bourbons en sont un exemple — qu'on ne peut rester souverain qu'en ne séparant pas sa cause de celle de la Nation. Voici ma politique et je vois bien
IIORTE.NSE. — LETTRE A ALEXAADRE 9'',
que c'est celle qiroii suivra ici, mais on attend avec impatience les intentions de Tempereiir Alexandre. On dit que son intérêt est d'être en paix avec la France, qu'il ne doit jamais craindre qu'on veuille jamais l'inquiéter sur la Pologne, qu'on a la preuve qu'il est impossible de retourner chez lui; qu'il a désiré le bonheur de la France, qu'il ne viendra donc pas nous apporter la guerre pour défendre une famille qui n'était guère reconnaissante envers lui et pOur aller en contradiction avec une nation qui s'est bien déclarée, car un homme qui arrive tout seul à reprendre son trône prouve bien qu'il y est appelé par le vœu de la Nation. Il promet une constitution libérale, la liberté de la presse, enfin il veut contenter tout le monde et, s'il ne le faisait pas, il ne pourrait pas y rester. Serait-ce donc celui que nous aimons, dont les Français se rappellent encore avec sensibilité tous les procédés qui viendrait nous apporter ici des nouveaux malheurs ? Je soutiens toujours que c'est impossible et comme ce que je viens de vous dire fait le principal sujet de toutes nos conversations, j'aime à vous en parler et croire que vous ne pouvez jamais être que notre ami. Vous seriez toujours à même d'être notre ennemi si l'on n'était pas vrai et loyal envers vous. »
Ayant ainsi développé, non sans habileté, le thème qui lui a été fourni, liortense passe à ce qui la touche personnellement et s'étudie à entremêler sa reconnaissance envers Alexandre au dédain des
honneurs que lui restitue Napoléon. C'est ainsi qu'elle éci:it : « Vous savez que l'empereur Napoléon m'en voulait beaucoup d'avoir accepté un sort en France pour mes enfants. Je ne doute pas que sa famille n'ait fait tout au monde pour l'aigrir contre moi, mais il a pu juger par lui-même de la considération que, par ma conduite mesurée, j'ai pu conserver ici. » Et puis toutes sortes de protestations et de déclarations.
La réponse, ce fut, plus d'un mois après, une enveloppe, timbrée de Paris, adressée à M"^ Gochelet et renfermant trois lettres de l'écriture de Boutiaguine, pour la reine, pour M"* Cochelet et pour le duo de Vicence ; et ces lettres ne contenaient que ces mots «ju'on supposa dictés par Alexandre : « Ni paix, ni trêve ; plus de réconciliation avec cet homme, toute l'Europe professe les mêmes sentiments : Hors cet homme tout ce que l'on veut ; aucune prédilection pour personne ; dès qu'il sera de côté, point de guerre. »
Cette formule qui semblait donner ouverture à la régence pouvait encore mieux passer pour une indication en faveur d'Eugène, mais, hormis sa sœur, Eugène n'avait point de partisans. D'ailleurs Hortense paraissait toute à Napoléon ; elle le recevait en petit comité à Malmaison, où il lui demandait à déjeuner avec quelques-uns de ses familiers, de ceux qui avaient connu Joséphine et qui, avant l'Expédition d'Egypte, fréquentaient rue Chantereine. Repris par les souvenirs, agité par les