CORRESPONDANCE AVEC GAND
elle-même qui, en réponse à une lettre Ijriitale de La Rochefoucauld, lui écrit, et elle sait qu'il est à Gand. « Je veux répondre à votre lettre, quoiqu'elle m'ait convaincue de votre opinion, et, malgré tout ce qu'on m'avait dit, j'aimais encore à en douter. Je ne devrais plus rien faire pour tâcher de la changer, cette opinion qui n'est pas juste, mais c'est un reste de faiblesse dont je m'excuse à mes propres yeux en me rappelant ramilié que je vous ai vouée. » Et voici l'étrange plaidoyer que la belle-fille et belle-sœur de Napoléon adresse à l'homme qui, après avoir participé à l'attentat du 3i mars i8i4, sert à présent avec les émigrés assemblés à Alost : « Il est vrai (jue j'avais des amis qui n'étaient pas les vôtres, mais^ fallait-il les dénoncer ? Dans un autre temps où j'entendais vos mêmes plaintes qu'auriez-vous dit si j'en avais fait part à d'autres.? Et cependant, c'était ma cause que j'aurais servie ; mais mon premier sentiment a toujours été d'être loyale amie. Quant aux miens, je pourrais assurer qu'ils ont beaucoup désiré sans agir, mais il ne s'agit pas de cela; vous ne me croiriez pas... » Et elle entre de là dans le détail de ses actes et de ses sentiments au 20 mars. « Je ne sais, lui dit-elle en finissant, si les circonstances nous rapprocheront, mais, si vous souffrez jamais, rappelezvous de moi, car c'est alors que je sens ([ue je ne pourrais vous oublier. Il me reste à vous remercier des vœux que Vous faites pour mon repos personnel ; étant satisfaite de soi, il est difficile de ne pas
l'avoir et, grâce an ciel, j'espère le conserver toujours. Mes vœux à moi sont le repos pour tout le monde et le bonheur pour vous. En faisant votre devoir, soyez plus juste et plus indulgent pour les autres. »
Ainsi pourrait-on dire qu'elle vit dans' l'inconscience sentimentale et que devant le sentiment tout s'efface et disparait. Elle ne sait plus qu'il y a une patrie, qu'il y a l'Empereur, que ses fils sont des Bonaparte, que, bon gré mal gré, elle appartient à cette famille, qu'elle en est solidaire et qu'elle est condamnée à en partager la mauvaise fortune comme elle en accepte laJDonne.
Le 23 mars, à deux heures après midi, le prince Joseph arriva aux Tuileries où il descendit. De là, après avoir conversé avec l'Empereur, qui l'avait appelé de Lyon à venir le joindre le plus tôt possible, il alla momentanément loger à l'Elysée. Ses filles l'avaient accompagné ; sa femme, qui était à Paris à cause de la maladie et de la mort de M™'' Clary, le rejoignit et s'installa près de lui, jusqu'au moment où, l'Empereur s'établissant à l'Elysée, ils émigrèrent à l'ancien hôtel Langeron, faubourg Saint-llonoré.
Joseph était parti avec ses filles de Prangins le 19 à dix heures du soir, après avoir fait enfouir dans le parc du château des objets précieux et des
JOSEPH. — PROSCRIT EX SUISSE loi
papiers. En peu d'heures, il avait atteint la frontière française au fort de rÉcluse ; il avait été reconnu et acclamé à Dijon durant qu'il changeait de chevaux et il avait fait la route aussi rapidement que lui avait permis le manque de relais.
Il était temps qu'il prît le large. Le lendemain de son départ, le 20 au matin, un commissaire fédéral, escorté d'un peloton de cavalerie, était arrivé à Prangins pour s'emparer de sa personne et l'emmener à Berne. Il s'y attendait : depuis le débarquement de l'Empereur, le comte de Talleyrand multipliait à Zurich les démarches pour le faire enlever : le 28 février, il avait obtenu que le conseil d'Etat du canton lui fit notifier « qu'il était absolument nécessaire qu'il voulût s'absenter au plus tôt et pour ses propres intérêts et pour ceux du canton », De Vienne, le 4 mars, le prince de Talleyrand écrivait « qu'il avait demandé à MM. de Metternich et Nesselrode qu'ils fissent en Suisse des démarches pour que Joseph Buonaparte ïùt obligé de quitter le pays de Vaud et de s'éloigner des frontières de France; ils s'étaient empressés de faire ces réquisitions et déjèi des officiers autrichiens et russes avaient élé envoyés en Suisse à cet effet; ils étaient chargés de conduire Joseph Buonaparte à Gratz, lorsque le canton de Vaud aurait obtempéré à la demande qui lui aurait été faite ». A la vérité, ces démarches se trouvaient entravées par les résistances du ministre d'Autriche, M. de Schrant; par les témoignages du baron de
Vincy « dont le dévouement au roi et à la famille des Bourbons ne pouvait être suspect » et qui, « voisin de la terre qu'habitait Joseph, le surveillait » et était en rapport avec les gens envoyés par la police de Paris. «Je puis vous garantir, avait-il dit à Talleyrand, qu'il se conduit très bien, qu'il ne voit personne et qu'il ne se mêle de rien »; enfin le chirurgien Paroisse, qui était en relations personnelles avec Auguste de Talleyrand, était venu, de la part de Joseph, « le justifier de toutes les calomnies qu'on avait répandues sur son compte. Le roi, avait dit Paroisse, vient de lui rendre tous ses biens, la reconnaissance lui fait un devoir de lui être dévoué: il m'a chargé de vous dire qu'il ne demandait qu'à être sous la protection de Sa Majesté et sous la surveillance de son ministre. Il désire rester dans la terre qu'il a achetée, mais que Sa Majesté lui fixe un autre asile, il obéira aussitôt et se rendra au lieu que le roi lui désignera ». Là-dessus, le comte de Talleyrand déclara qu'il retirait ses instances, mais le conseil d'Etat du canton de Vaud n'en chargea pas moins, le 9 mars, le lieutenant du gouvernement de réitérer ses démarches près du comte de Survilliers pour que, (( se conformant sans le moindre délai aux intentions du gouvernement qui lui avaient déjà été manifestées, il partît très incessamment ». Enfin, le 16 mars, ^L de Talleyrand écrivait de Zurich au comte de Bourmont, commandant à Besançon : « M. le comte de Survilliers doit avoir quitté le canton de Vaud. »
JOSEPH. — PROSCRIT EX SUISSE lol
Le 17. des faits nouveaux se produisirent qui changèrent entièrement la face des choses : par une étonnante présomption ou une extraordinaire inconscience, Joseph envoya au ministre d'Autriche à Zurich, par un courrier spécial, la proclamation de Bonaparte, l'adresse de la ville de Grenoble, celle du 4^ régiment d'artillerie et du 11* régiment d'infanterie qui avaient passé du côté des révoltés, avec une lettre que M. de Schrand s'empressa de montrer à M. de Talleyrandet où il disait à peu près : « L'armée, la nation, Paris rappellent l'Empereur. Le règne des Bourbons n'a été qu'un rêve malheureux pour la France. Bientôt Napoléon sera remonté sur son trône. Il ne veut que la paix, qu'assurer le repos et le bonheur du monde. N'étant sur ni de Berne, ni de Lucerne, j'engage votre Excellence à avoir avec moi une entrevue, soit à Prangins, soit à Morat, qui pourra peut-être contribuer à amener cet heureux résultat. »
« Ce qui rend cette lettre plus remarquable encore, remarquait Talleyrand, c'est que l'on sait positivement que Joseph aurait reçu un courrier de Murât. »
Après que le ministre de France eut pris lecture de ces pièces : « Que ferons-nous, lui dit le ministre d'Autriche, de Joseph Buonaparte? — Il me semble, lui répondit Talleyrand, que le seul parti à prendre, serait de le faire enlever et mettre à la citadelle de Besançon ». Ce moyen paraissant un peu violent à l'Autrichien : « Au moins faut-il,
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lui dit M. de Talleyrand, l'éloigner et Tenvoyer soit à Lucerne, soit à SchafFouse. » M. de Schrant batailla, disant que le mieux serait de le laisser à Prangins, de l'y faire garder et de rendre les Vaudois responsables de sa personne. Mais M. de Talleyrand ne l'entendit pas ainsi. Se mettant d'accord avec M. de Krudner, chargé d'affaires de Russie, il fit passer au président de la Diète une note où, alléguant « la présence de Joseph Buonaparte, sur la frontière de France, dans un temps où son frère y allumait la guerre civile, la certitude qu'il entretenait dans le royaume des correspondances suspectes w, il réclamait « qu'on s'assurât de sa personne, qu'il fût arrêté, qu'on saisît ses papiers et qu'on le conduisît à SchafFouse où il serait gardé à vue sans pouvoir recevoir ni expédier aucun courrier ni aucune lettre qui ne soient lues avant de lui être remises ».
Il faut croire que Joseph avait des intelligences à Lausanne et qu'on le prévint : en tout cas, lorsque arriva à Prangins le commissaire fédéral, la cage était vide.
Dans quelle mesure pourtant Joseph avait-il été mis au courant des desseins de son frère ? Avaitil pris une part quelconque à la préparation de son expédition? Il peut bien sembler que jusqu'au ii, où l'Empereur put lui donner avis de son arrivée à Lyon, il ne fut mêlé à rien. Qu'eùt-il pu faire ? Envoyer des nouvelles à ]Méneval ? Cela, ce semble.