JOSEPH. — GRAND ÉLECTEUR
silion les 1:20.000 francs par mois destinés aux Espagnols réfugiés.
11 ne paraît point que Joseph ait donné la moindre suite à celte organisation : il causa beaucoup, durant les Cent-Jours, mais ses interlocuteurs habituels lui manquaient, en particulier M. de Jaucourt qui était à Gand, M. de Girardin qui était à Versailles et M. Rœderer en mission dans le Midi, tous les deux trop occupés pour venir faire la conversation. A partir de l'arrivée de Lucien, il se laissa absorber par lui et ne marqua nul désir de paraître ; c'est parce qu'elles allaient chez le nouveau prince, que les députations des grands corps de l'Etat défilèrent d'abord chez lui. Pourtant l'Empereur pensait à le rétablir dans ses honneurs et dignités et il lui constitua aussi un apanage de branche. Le 21 mai, il fit préparer un décret pour le réintégrer dans les fondions de grand électeur, et la minute si souvent remaniée de ces lettres patentes, les corrections et les surcharges dont elle est couverte montrent assez que Napoléon hésitait au moins aux formes sinon au fond d'un acte qui rejetait l'Empire d'aujourd'hui dans les traditions de l'Empire d'hier. En dernière analyse, Napoléon disait : « Prenant en ifrande considération les services signalés que notre bien-aimé frère le prince Joseph-Napoléon a rendus à l'État, ayant une entière confiance dans son expérience, ses lumières, son dévouement aux intérêts de l'Empire et dans son attachement, sa fidélité à notre personne ; vou-
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lant lui donner un témoignage éclatant de notre estime et de notre amitié, nous avons fait clioix de notre dit bien-aimé frère le prince Joseph- Napoléon pour la place de grand électeur de l'Empire. »
Cette place, dont les fonctions n'étaient point définies, devait, d'après les considérants d'institution, être des plus importantes et, en l'absence de l'Empereur, comporter la présidence pour le moins du Conseil des ministres.
Comme apanage, l'Empereur offrit, le 23 mai, à Joseph l'hôtel de Valentinois qu'il avait ci-devant racheté au Prince de Bénéventau temps où le vicegrand électeur était menacé de la banqueroute et qui, depuis la Restauration, était occupé par la duchesse de Bourbon ; l'Empereur le concédait au prince et à ses héritiers à titre d'apanage de branche, tel qu'il était et se comportait au 23 mai, mais avec effet du i""^ janvier, et en y comprenant tout le mobilier le garnissant, quelle qu'en fût la provenance.
Joseph au surplus n'alla point habiter l'hôtel de Valentinois. Il fit preuve, en toute occasion, d'un dévouement absolu, d'une grande réserve et d'un bon sens trop rare, en même temps que d'une appréciatioo. fort saine de la situation.
Mais il fut le principal instigateur et, sans doute, l'auteur de la réconciliation entre l'Empereur et Lucien.
LUCIEN. — DÉPART DE ROME loq
Dans l'état de ses relations avec Murât, Lucien ne pouvait, à moins de devenir suspect au pape et à ses conseillers, rester à Rome si l'armée napolitaine y entrait. Ayant pris aussi vivement parti pour Pie VII, s'étant présenté en négociateur et en arbitre, ayant vu son intervention repoussée avec dédain par Caroline, il en avait conçu d'autant plus de rancune que sa sœur, tout en déclinant ses conseils au sujet de l'évacuation des Marches, ne lui avait point ménagé ses observations au sujet de la publication de CJiarlemagiie et lui avait fort nettement exprimé sa désapprobation. Cette critique pouvait étonner de la part de la reine, mais sans doute l'invective lui semblaitelle inutile.
Il y avait donc une mésintelligence accusée, mais qui n'empêchait point que, jusqu'au dernier moment, Lucien avait espéré paraître comme médiateur entre le pape et le roi de Naples et qu'il avait tenté les derniers efforts pour que Pie VU restât à Rome.
Ainsi, après avoir demandé au secrétaire d'Etal des passeports pontificaux et des passeports autrichiens — qu'on lui avait aussitôt procurés — et l'avoir supplié de dire à Sa Sainteté qu'il partirait si le pape partait, que tant que son souverain [il mio sovrano) resterait à Rome, il y demeurerait
dans l'espoir qu'il pourrait être appelé à le servir, il ajoutait en post-scriptum : « Des assurances qui semblent positives me sont données ce matin que les troupes napolitaines passeraient promptement et paisiblement dans Rome. Si Rome est respectée, pourquoi l'abandonner ? et dans quels jours ? »
Le pape n'en partit pas moins le 22 mars et, fidèle à ses promesses, Lucien partit deux jours plus tard en compagnie du Père Maurice, depuis dix années attaché à sa fortune.
Le Père Maurice était porteur d'un autre passeport à destination de Londres pour lui-même et un secrétaire. Comme au départ de Londres, Lucien devait représenter le secrétaire. Le but apparent du voyage était Londres, où la fille aînée de Lucien était restée sous la direction de M™*" Boyer à qui Madame payait sa pension. Le but réel était Paris ; quoi qu'eût fait et dit M""* Lucien durant que l'Empereur était à l'île d'Elbe et quelques propos qu'eût tenus Lucien lui-même, il estimait sans doute que l'espèce de réconciliation ménagée par sa mère lui vaudrait bon accueil si Napoléon recouvrait son pouvoir ; sinon, il resterait en pays neutre, signalé par son dévouement au Saint-Père et son respect pour les Puissances protectrices.
11 ne s'était point soucié à cette fois d'emmener sa femme dont la présence eût été embarrassante ; d'ailleurs, M""^ Lucien était de nouveau enceinte (elle devait accoucher sept mois plus tard, le «4 octobre, d'un fils qui fut nommé Pierre-Napo-
LUCIEN. — TRAVERSEE DE LA SUISSE m
léon et qui fut le septième enfant qu'elle eut de son second mari). Elle resta à la Rufinella, près de Frascati. Elle y fut l'objet des plus aimables attentions de la part du cardinal délia Somaglia que le pape avait établi, pour la durée de son absence, régent de la junte gouvernementale. Comme il s'était organisé dans les campagnes, sous prétexte de défendre les droits de l'Eglise, des compagnies de Jésus et Marie qui se proposaient le pillage des châteaux et même l'assassinat des propriétaires, le régent vint in fiocchi faire visite à la princesse de Ganino, l'assurer de la paternelle bienveillance de Sa Sainteté et lui en donner ainsi des mar(jues probantes.
Arrivé à Florence, le prince de Canino apprit que le pape, qui s'y était arrêté, allait continuer sur Gênes; il fit porter par le Père Maurice une lettre au cardinal Pacca, secrétaire d'État de Sa Sainteté, et il partit lui-même le lendemain pour Milan. De là, par Arona et Domodossola, en Iraversant le Simplon où, à entendre le Père Maurice, il risqua ses jours, il atteignit Brieg où il se reposa. Après la messe que célébra le Père ^laurice, car c'était le dimanche de Quasimodo (2 avril), il continua son voyage par le Valais « où, et surtout à Saint-Maurice, les messieurs, attirés, dit le moine, par le bruit de notre équipage, se mettaient aux fenêtres, vêtus de leurs habits de fête, et, allongeant le col, semblaient enorgueillis de nous montrer leur beau goitre qui était une merveille à
ne pas croire. » Ils traversèrent le pays de Vaud, le long de la rive du lac, et arrivèrent ainsi aux portes de Genève ^ Là, le prince, après avoir lu les journaux, annonça à son compagnon qu'il allait se diriger droit sur Paris, et qu'il irait peut-être jusqu'à Londres, sans s'arrêter davantage en Suisse. Il n'eût pas été prudent que le Père Maurice conservât ses habits religieux : Lucien lui donna, de sa propre garde-robe, les habits qui lui étaient nécessaires. Ils prirent aussitôt, dit le moine, la route de Paris et la suivirent jusqu'à Charenton, sans que personne leur demandât d'où ils venaient et sans qu'ils eussent même à montrer leurs passeports.
Ce récit, qui a un caractère de véracité et que relève la naïveté des détails, est contredit par Lucien qui, dans les sommaires destinés à servir de trame à ses mémoires, donne une version fort différente. 11 dit qu'à son arrivée en Suisse, il se trouva d'abord fort incertain. 11 pensa à se rendre en Angleterre, mais il éprouva des difficultés qu'il n'explique point. La Suisse lui plaisait ; il se détermina enfin à écrire à Joseph qui lui donna à Charenton <( un mystérieux rendez-vous » qu'il accepta. Alors seulement, i) partit avec le Père Maurice et il traversa la France sans encombre.
^ Il V a deux relations du Père Maurice, l'une écrite en français publiée par lung (Lucien, III, 282) ; l'autre plus détaillée, en italien, publiée par C. Albasini. Fior di Patrià e di Religione. — Yerona, 1900. In-i8.
LUCIEN. — A CHARENTOiX ii3
Il est aisé de voir quel est l'objet de ce récit : Lucien prétend montrer que Tinitiative de son voyage vient de Joseph et deTEmpereur alors que, selon le Père Maurice, elle vient de lui-même. Il arrive en solliciteur, alors qu'il voudrait accréditer qu'il fut supplié. Ainsi, de Charenton, où il arrive vers le 4 et où il prend un appartement à l'auberge de la Poste, il envoie, selon le Père Maurice, son courrier Giovanni Roselli trouver le prince Joseph. Selon lui, le prince Joseph survient spontanément deux heures après qu'il est arrivé; c'est Joseph qui lui parle de la part de l'Empereur, qui l'engage avenir trouver l'Empereur à Paris *. Lucien prétend avoir alors répondu négativement et donne des raisons que son frère, dit-il, a trouvées bonnes. Il s'engage entre eux une grande controverse, où Joseph lui fait pai-t de ses craintes et de ses espérances, oii il expose lui-même ses prévisions. Ils sont interrompus par le D"^ Paroisse qui, en toute hâte, apporte une lettre de Girardin pour Joseph. L'Empereur veut voir le Père Maurice, qu'il connaît de réputation. Le Père ^Maurice répugne à se rendre à ce qu'il appelle un caprice impérial. Joseph « engage
* Fleury de Chaboulon a écrit : « Aussitôt que le prince Lucien apprit l'entrée de Napoléon à Paris, il lui écrivit une lettre de félicitations : « Votre retour, disait-il, met le comble à votre gloire militaire, mais il est une autre gloire plus grande encore et surtout plus désirable, c est la gloire civile. » En marge l'Empereur a mis Faux, mais cette dénégation s'applique-t-elle au texte, ou au fait même de la lettre ? Il peut paraître que non, et qu'il faut retenir cette première démarche.
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Lucien à joindre ses instances aux siennes pour déterminer le Père Maurice. Ils lui font envisager l'espoir d'être utile au pape. Bref, Paroisse emmène le Père Maurice que Joseph précède pour le présenter à l'Empereur.
Ces résistances ne semblent s'être produites que dans l'esprit de Lucien. Le Père Maurice, lorsque Lucien lui eut dit que l'Empereur désirait le voir, ne fît aucune objection : « Ebbene, eccomi », fit-il. « Eh bien! me voici! » 11 y a mieux. D'après le Père Maurice, Joseph n'est point venu à Gharenton où, par contre, on a vu Rossi, l'ancien secrétaire de Madame Mère, Chatillon etisoardet d'où, durant deux jours, de très nombreuses dépêches furent échangées entre Joseph et Lucien. A la fin, sans qu'ils se fussent vus, le Père Maurice est envoyé par Lucien à l'Elysée où réside Joseph, qui devra le faire conduire à l'Empereur. Quelles instructions reçoit-il ? Que doit-il dire à l'Empereur de la part de Lucien ? « Rien, dit celui-ci, parce que ce n'est pas moi qui vous envoie, c'est lui qui vous réclame. Pourtant, ajoute-t-il, j'ai un ^vis à vous donner. Si, dans votre conversation, il vous arrive de parler de moi, ne m'appelez pas le prince de Canino, ce qui pourrait lui déplaire, mais appelezmoi seulement le prince Lucien. Là-dessus, partez et faites bien attention à tout ce que l'Empereur vous dira pour m'en rendre un compte exact. »
Le Père Maurice part, arrive à l'Elysée au moment du lever. Il y a là une vingtaine de personnes :