LUCIEN. - LE P. MAURICE A L'ELYSÉE
lorsque Joseph les a congédiées, il vient au Père Maurice. « Gomment se porte mon frère ? » lui dit-il. (Donc, jusque-là il n'a point vu Lucien. Donc, ce que Lucien a raconté est inexact. D'ailleurs, dans l'espèce de canevas qu'il a préparé, Lucien dévoile ses procédés historiques ; ainsi écrit-il : « Je reste seul à l'auberge de Charenton. Je me promène dans le pays avec mon hôte. Conversation avec lui à garder pour égayer un peu mon récit. »)
Après quelques paroles échangées, Joseph dit au Père Maurice : Azara, mon aide de camp, vous conduira aux Tuileries et je vous présenterai moimême.
M. Azara l'introduit donc aux Tuileries par la petite porte des officiers et se place avec lui « dans l'embrasure d'une fenêtre » pour causer. Ils Voient ainsi passer quantité de gens, entre autres Benjamin Constant et Fouché. Des valets viennent demander ce qu'il fait là au « domestique de garde » et à chaque fois celui-ci répond : « C'est l'ordre du prince Joseph. « Puis, des courtisans en longue file, aux habits brodés, entrent par une porte ouverte à deux battants et, sur un signal, s'en vont en courant par la même porte. A la fin, la porte se rouvre. On introduit le Père Maurice dans un salon où est l'Empereur avec le roi Joseph. Conversation qui roule toute sur le pape, sur la nécessité d'une reprise des rapports avec lui. « A présent que j'ai ouvert les yeux, je ferai tout pour le pape. Je reconnais tous ses droits. Je lui o-aran-
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tis ses États... Dès que je pourrai me mettre en relations avec lui, je lui ferai ma déclaration franche et je tiendrai ma parole... Oui ! je tiendrai ma parole. >)
Pas un mot de Lucien. L'Empereur ordonne qu'on montre ses grands appartements au Père Maurice qui, n'ayant point d'autres instructions, sort du palais et s'en vient à Charenton retrouver son maître. « Le jour suivant, dit le Père Maurice, le prince Joseph, étant venu faire une visite à son frère et me voyant, dit : « Ah ! vous voilà ! Mais hier, qu'avez-vous fait? Je ne vous ai plus vu ! Vous deviez venir dîner chez moi, puis au théâtre. Jef devais vous conduire à la loge de l'Empereur. » Le prince Lucien, venant à la rencontre de son frère, interrompit ce discours auquel le Père Maurice ne comprenait rien, mais qu'il s'expliqua, dit-il, « lorsqu'il vit dans le Moniteur un article dans lequel on disait que le prince Lucien était arrivé incognito tel jour (et c'était son jour à lui); qu'il était entré chez l'Empereur par « la porte des offices » ; que le soir il était venu au théâtre dans la loge de l'Empereur et toujours incognito ». Il comprit alors parfaitement quel avait été le but de son entrevue avec l'Empereur ^
Le Père Maurice avait sans doute été seul à comprendre : car de quel intérêt pouvait-il être que
^ La recherche la plus attentive dans le Moniteur n'a point permis de retrouver cet article auquel je crois peu.
LLCIEiN. — RETOUR EN SUISSE 1.7
rEmpereiir eût ou non reçu le prince de Ganino? Seulement on ne s'était point soucié de dire devant le Père franciscain c[uelle négociation avait été suivie entre Joseph, Lucien et TEmpereur : négociation que Lucien ne tenait pas encore pour rompue, car, de Charenton, il s'en vint, durantquelques jours encore, attendre le bon plaisir de l'Empereur dans le château de La Grange, entre Cesson et Savigny, qui avait appartenu à Bernadotte et que le prince royal de Suède avait, à son départ, passé à son beau-frère Glary. Le Père Maurice (à moins que ce ne fût Lucien, car ici encore ils se contredisent) y reçut, semble-t-il, des dépèches de l'Empereur à l'adresse du cardinal Fesch à Rome.
Rome était donc la destination de Lucien ou tout au moins du Père Maurice : mais Lucien passa par la Suisse : à Prangins où il comptait siarrèter, il fut prévenu, pendant qu'il dînait, qu'il pourrait être arrêté dans la nuit. 11 remonta donc en voiture, repassa la frontière, et l'on signale son retour à Versoix vers le 1 1 avril. Il se logea tant bien que mal chez un M. Brunet propriétaire, mais il lui fallait un châleau. Il fit demander à M. de Bude de lui louer la terre de Ferney. « Je l'ai vu, écrit le baron de ]\Ionthoux à l'abbé de Montesquiou, pour lui marquer le regret de ne pouvoir l'y recevoir. Il a dit assez ouvertement qu'il attendait avec impatience des passeports de la Diète pour se rendre auprès du pape, l'inviter de la part de Bona[jarto de se rendre à Rome, lui assurer de sa part que,
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voulant lui témoigner combien il s'intéressait à son sort et lui donner une preuve de la plus grande déférence, il renonçait à ce que son fils portât le titre de roi de Rome. »
Il faut croire que Lucien avait lu avant de les brûler les dépêches qui lui avaient été remises cachetées à La Grange, sous la date du 8 avril (Instructions pour le cardinal Fesch^ nommé ministre de France à Rome, lettre à Sa Sainteté, instructions pour ]\F' d'Isoard nommé chargé d\iffaires en l'absence de Fesch appelé à Paris pour procéder comme grand aumôniei' au couronnement du Prince impérial), puisqu'il en faisait part ainsi libéralement à un personnage qu'il voyait pour la première fois et qui se trouvait être, par hasard, un agent du ministre de llntérieur de Louis XVIH.
A Prangins, Lucien avait déclaré aux autorités suisses qu'il avait des communications urgentes à faire au nonce de Sa Sainteté. De Versoix, il s'empressa d'envoyer un courrier à M'=''' Testaferrata en lui adressant les lettres de recommandation qu'il tenait du cardinal délia Somaglia, chef du gouverriement provisoire de Rome. Il demandait au nonce de le prendre sous sa protection et de lui obtenir l'autorisation de résider en Suisse, auprès de sa personne et sous sa sauvegarde, ne voulant en aucune façon s'occuper de politique.
Mais Lucien avait compté sans le zèle royaliste du persécuteur des Bonaparte : le comte Auguste
LUCIEN. — PROSCRIT EN SUISSE iiO
de Talleyrand. De Zurich, où il résidait, l'ambassadeur de Louis XMIl s'empressa de passer à M^*" Fabrice, archevêque, une noie comminatoire, où, « tant en son nom qu'en celui des ministres de toutes les puissances alliées », il déclarait (jue, sur leur demande unanime, la Diète avait décidé de ne laisser séjourner ni passer sur son territoire aucun envoyé ni agent du gouvernement actuel de Paris ; que la Diète refusait donc au prince de Canino la permission de se rendre à Lucerne, mais, « tant en son nom qu'en celui de ses collègues, il demandait au nonce s'il désirait avoir connaissance des ouvertures que Lucien pourrait avoir à lui faire parvenir ». En ce cas, on enverrait à Versoix un officier suisse prendre les dépèches dont il rapporterait les réponses. Et il ajoutait qu'il priait Son Excellence, « si elle prenait ce parti, de daigner lui communiquer (à lui Auguste de Talleyrand) le contenu de ces dépêches afin qu'il put en faire part aux deux souverains France et Espagne) qu'il représentait et aux ministres d'Autriche, d'Angleterre, de Prusse, de Portugal et de Russie ». Le i5, M. Auguste de Talleyrand faisait près de la Diète une nouvelle démarche pour interdire à Lucien le territoire suisse. Le i6, le nonce écrivait qu'il n'avait eu aucun rapport avec M. Lucien Bonaparte et que, n'ayant reçu de sa cour à son sujet aucune instruction, il déférait au refus que lui notifiait lambassadeur de France, et ([u'il rédigeait dans ce sens sa réponse à Lucien. Le 17 avril enfin, le
colonel de Gady, commandant la i""^ division de l'armée suisse, faisait savoir à Lucien, au nom de la Diète, qu'on lui refusait les passeports qu'il avait demandés. Toutefois « il pouvait faire passer au nonce, par la voie militaire, tous les papiers qu'il voudrait « en toute sûreté, w
Chassé de Prangins, repoussé de Ferney, Lucien loua à un M. Rosemberg une petite campagne appelée Bellevue dans le territoire de Versoix, sur les bords du lac. Ce fut alors (et non pas à son premier séjour comme il l'a dit dans ses notes), que, « dans cette chaumière agréable », il s'entoura de quelques personnes, fit des visites à Coppet, vit beaucoup M"' de Staël et « sa charmante fille Albertine ».
Cette vie dura environ quinze jours : le 4 mai, Lucien reçut de son frère Joseph l'invilation de venir à Paris. Quelles raisons avaient pu la provoquer ? N'est-ce pas que, déterminé à présent à prendre exemple sur les Bourbons et à renoncer à l'autorité efficace dont la nation l'avait investi, Napoléon a cru nécessaire de s'assurer, comme en l'an VIII et en Fan X, la collaboration intime de celui qu'il tient pour l'orateur le plus éminent, le conducteur le plus avisé des assemblées parlementaires? Il se remémore le 18 Brumaire et surtout ces journées qui précédèrent le sénatus-consulte sur le Consulat à vie, où Lucien manœuvra avec une dextérité magistrale et parvint, sans scandale ni déploiement de force, à opérer un coup d'Etat