LUCIE.N. — RETOUR A PARIS
bien autrenicnt compli(|ué que celui de Sainl- Cloud.
Assurément, appeler Lucien était grave, surtout au point de vue dynastique : Lucien ne pouvait et ne voulait revenir en France que s'il était réintégré dans la dynastie et pouvait-il y être réintégré, lui et sa postérité, au mépris des droits acquis par ses cadets, Louis depuis Tan Xll, Jérôme depuis 1806? Louis, Lucien ne pouvait songer à contester ses droits et ceux de ses fils : Louis, compris nominativement dans le sénatus-consulte du 28 floréal an XII, avait été expressément désigné par la nation, lors du plébiscite du i5 vendémiaire anXIll et il se trouvait là dans les mêmes conditions que Josepli. Mais, pour Jérôme, la situation était différente. Outre qu'il n'avait à Paris personne pour plaider sa cause, ce qu'Hortense n'eût point manqué de faire pour ses enfants, il n'avait nul titre efïicace dont il pût se prévaloir. Le 24 septembre 1806, un projet de sénatus-consulte avait été rédigé, par lequel le peuple eût été appelé à prononcer sur son accession à l'hérédité, mais ce projet n'avait point ou de suite et, bien cpie porté à TAlmanach impérial dans son rang dynastique, bien que revêtu dès lors de toutes les dignités et de tous les costumes qui annonçaient en lui un des héritiers du trône, Jérôme n'avait reçu encore aucune désignation impériale, sénatoriale, ni plébiscitaire. Sauf la lettre de Catherine et celle à l'occasion de ses couches, nul rapport établi de
Trieste à Porto-Ferrajo, aucun zèle manifesté ; l'Empereur croyait à l'efficace utilité de Lucien et l'on peut penser qu'il ne voyait point à se servir de Jérôme — et puis les absents ont tort.
Arrivé le 8 mai à Paris, Lucien descendit au palais du cardinal Fesch, rue du Mont-Blanc. Il n'était accompagné que du seul Ghatillon, ayant laissé à Bellevue le Père Maurice qui devait tenter de gagner Rome. L'entrevue qu'il allait avoir avec l'Empereur fut précédée sans doute par une négociation avec Joseph qui transmit à son frère les exigences de Napoléon. Elles étaient médiocres, mais du moins établissent-elles d'où venait l'initiative de la réconciliation, quels avaient du être les points (jui, lors du premier voyage de Lucien, avaient empêché les négociations d'aboutir et quels motifs il peut paraître permis d'assigner à son retour en Suisse : « Sire, écrit-il le 9 mai, je me suis empressé de faire ce que Votre Majesté a désiré pour l'établissement de ma belle-fiUe en Italie.
« Quoique ma femme et mes enfants doivent être partis pour me rejoindre, je prie Votre Majesté de recevoir l'engagement que je prends pour qu'ils ne s'approchent de Paris que lorsqu'ils en auront obtenu votre agrément. Mon désir est de vous servir et de vous prouver mon dévouement. Je prie Votre Majesté de nous rappeler dans la dynas-
OBJET REEL DE SA RÉCONCILIATION i23
tie impériale et de croire (jiie personne ne vous est plus dévoué que
<( Votre fidèle et [ j ' frère et sujet,
Lucien.
Ainsi ce voyage que Lucien, à l'entendre, n'avait entrepris que par dévouement fraternel " avait pour but unique l'entrée de sa famille dans la dynastie impériale. A coup sûr, cela contraste quelque peu avec l'apologie à laquelle il se livrera du Consulat, « ce gouvernement, le seul ([ui appartienne au i8 brumaire (caria monarchie dictatoriale qui suivit Brumaire ne doit pas plus lui êtreimputée que l'anarchie qui l'avait précédé), le Consulat dont l'abandon fut peut-être la plus fatale erreur de la Révolution française » ! mais avec Lucien il ne faut point compter les palinodies.
Lors de l'entretien qui suit l'envoi de cette lettre, l'Empereur, selon Lucien, « lui passe au col le grand cordon de la Légion d'honneur avec lequel il a fait le voyage de l'île d'Elbe » : « C'est trop honteux pour moi que vous ne l'ayez pas », ajoute-t-il, et Lucien commente : « Je pense qu'il disait vrai. » Sauf qu'il n'avait point reçu l'insigne, Lucien, membre élu par le Tribunal du Grand
' Illisible.
- « Loin de sacrifier le moindre mouvement de mon âme à ces oUres qui me paraissaient si peu désirables, si je m étais rapproché de l'Empereur, ce n'eût été que [)ar dévouement fraternel. Tel Tut l'unique sentiment qui m'anima dans les Cent-Jours.) »
Lucien Bonapahtk [I,a vérité sur les Cent-Jours, p. 68.).
Conseil, avait droit aux plus hautes dignités de l'Ordre : mais la forme dans laquelle le grand aigle lui fut conféré par décret en date du 9 mai, mérite d'être relevée, car c'est là le premier acte officiel où Brutus Bonaparte soit qualifié « le prince Lucien ». Le décret ne semble point avoir été contresigné par un ministre, ni par un secrétaire d'État; il porte : « Notre grand chancelier de la Légion d'honneur est chargé de l'exécution du présent décret. »
Lucien dit encore : « 11 veut que j'aille habiter le Palais-Royal. J'y consens avec peine. « Pour vous y attacher un peu plus, je vous donne le palais en toute propriété. »
Lucien ne paraît nullement avoir résisté : le même jour où il a reçu son frère, l'Empereur dicte cette note pour le grand maréchal :
« Le grand maréchal se rendra ce soir à la maison du cardinal Fesch pour voir le prince Lucien.
« Le grand maréchal visitera cette après-midi le Palais-Royal avec ^1. Fontaine pour y préparer le logement du prince.
« Le grand maréchal se concertera avec le grand maître des cérémonies pour régler les honneurs à rendre au prince Lucien comme prince français.
« On préviendra les ministres, le Conseil d'État, la commune de Paris, du jour et de l'heure où le prince les recevra ; si on n'a pas fait de visite au prince Joseph et à la princesse Hortense, ces corps pourront, avant, leur rendre leurs devoirs.
LUCIEN. — AU PALAIS-ROYAL ir,
« La garde impériale fera une visite dimanche.
« Le prince Lucien passe après le prince Louis et avant le prince Jérôme.
« Demain, à 9 heures, le prince irait s'établir au Palais-Royal ; la garde impériale lui fournirait le service de prince français.
« Le grand maréchal fournira au prince Lucien et fera établir, dès ce soir, au Palais-Royal, un service de bouche, ce prince devant être défrayé par TEmpereur jusqu'à ce que sa maison soit organisée.
« Le grand maréchal, le grand chambellan, le grand écuyer lui fourniront aussi un service d'honneur.
« L'écurie lui fournira des chevaux jusqu'à ce qu'il ait les siens. »
On voit par cette note ', à quels détails l'Empereur est descendu pour assurer à son frère les aises et les commodités d'une hospitalité somptueuse. Il a voulu lui prouver la joie qu'il éprouve à le revoir et la confiance qu'il lui témoigne. En échange, Lucien, à ce qu'il dit lui-même, « a promis à l'Empereur de le servir avec zèle tout le temps qu'il croira qu'il puisse lui être bon à quelque chose ».
Quant au règlement de la situation respective des héritiers, Lucien ne pouvait tenter pour le mo-
' Inédite.
ment de l'obtenir : Il écrit dans ces sommaires qui devaient servir de trame à ses mémoires : « Projet de sénatus-consulte à mon sujet. Je le refuse jusqu'au moment favorable pour le faire passer à la votation nationale, sans quoi je ne veux rien. » Or il n'y avait plus de Sénat — donc pas de sénatusconsulte — et jusqu'à la mise en vigueur de l'Acte additionnel, bien mieux, jusqu'au i juin i8i5 où furent nommés les membres de la Chambre des Pairs, il ne se fût trouvé aucune autorité à laquelle on put soumettre un tel projet. Eùt-on pu même en parler à la Chambre des Pairs ?
Tout a été pourtant calculé par Lucien pour accréditer qu'il a été efficacement et politiquement introduit, ainsi que sa postérité, dans la dynastie impériale : en établissant les rangs de famille, l'Empereur a précisé que Lucien passait après le prince Louis et avant le prince Jérôme. Or Lucien attribue cette parole à l'Empereur : « Il n'y a que des aînés et des cadets dans la Famille impériale. Ainsi chacun à son rang, plaçons Joseph à ma droite, Lucien à ma gauche et Jérôme après. » C'est la façon d'exclure Louis, dont la postérité est gênante et de revenir ainsi sur la loi d'hérédité qu'il met tous ses efforts à détruire. C'est la façon d'inférioriser Jérôme qui, on le verra, reçut au contraire, dans la seule cérémonie à laquelle il assista, le rang supérieur auquel il avait droit. Mais les faits sont ce qui inquiète le moins Lucien.
Quinze ans plus tard, il écrira à un de ses confi-