‹ Napoleon et sa famille (volume 4)Chapitre 38 sur 106 · MADAM12, FESCH ET JÉRÔME · texte numérisé non relu

MADAM12, FESCH ET JÉRÔME

avant le 3o mai, laissant pour chargé d'affaires M'*" Isoard.

Il n'y avait point de pape à Rome. Il n'y avait pas de roi à Naples. Gela simplifiait la mission diplomatique de Son Éminence. Les nouvelles du théâtre de la guerre étaient détestables : Caroline, malade au moral comme au physique, voyait approcher le dénouement qu'elle avait tant redouté. « Elle prédit de point en point à son frère et le résultat de l'événement et la conduite que tiendrait son époux. » Jérôme d'ailleurs employa fort bien son temps du 12 au 19. Le 19, il s'embarqua, avec Madame et Fescli, sur le vaisseau le Joachim qui devait les conduire en France, mais un coup de vent les força de rentrer en rade. « Le 21, la goélette la Biche apporta les premières nouvelles de l'Empereur et de la F'rance. » Fesch y trouva sa double nomination d'ambassadeur et de ministre, et Jérôme quantité de motifs pour se presser d'arriver. Mais une escadre anglaise vint le 23 bloquer le port. La Melpomèiie^ partie, le 28, de Toulon, avait relâché le 25 à Porto-Ferrajo d'où le commandant Collet avait renvoyé à Toulon la goélette V Antilope qui devait lui servir de mouche et dont la marche était trop inférieure à celle de sa frégate. « N'étant plus éclairée dans sa navigation », la Melpoinèiie arriva le 3o, à l'aurore, à l'entrée de la baie. Elle y fut chassée par le vaisseau anglais de 82 canons Rivoli, capitaine Edward Stirling Dickson. Jusque-là, les hostilités n'étaient point décla-

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rées et les navires français passaient librement, pavillon déployé. La Melpomènc ne fit donc aucun effort pour échapper et, à 6 heures du matin, le vaisseau anglais étant à demi-portée hissa son pavillon qu'il appuya de cinq coups de canon à boulet sur les œuvres vives de la frégate ; quelques secondes après, bordée entière. La Melponiène, qui portait seulement 44 canons, riposta avec énergie et maintint, durant trente-cinq minutes, un feu très vif, mais elle ne pouvait soutenir davantage le combat et le capitaine Collet dut amener son pavillon.

Il fallait donc renoncer à passer en France et, à Naples, la situation devenait de jour en jour plus tendue. Dix jours passèrent ainsi. Le 9 mai*, écrit Jérôme, « une forte canonnade nous annonça un nouvel engagement. Je me rendis sur une montagne à deux lieues de la ville et reconnus aisément une frégate française se dirigeant vers le port de Gaëte se battant contre les Anglais. » C'était la Dryade, de 44 canons, capitaine Senez, qui, ayant été chassée à la hauteur de l'île d'ischia, par un vaisseau, une frégate et un brick de la marine anglaise, avait pris son parti et, par une manœuvre hardie, s'était mise à l'abri sous les canons de Gaëte. Le commandant Senez, selon les ordres qu'il avait reçus, avait mis à terre le général Bel-

1 Jérôme écrit le 10, mais les documents de la Marine donnent le 9-

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liard, ministre de rEmpereur, avec ses aides de camp et le personnel de sa légation. C'était son mentor habituel que Napoléon adressait à Murât, mais trop tard !

Le lo, alors que Jérôme avait « envoyé par le télégraphe l'ordre au commandant Senez d'attendre son arrivée, le commodore Campbell, commandant la division, fit connaître officiellement, « que le pavillon tricolore serait seul respecté et, dit Jérôme, que je pouvais, ainsi que Madame, passer sous le pavillon qu'il nous plairait de choisir, à l'exception de celui de Naples ». Il s'agissait de gagner Gaëte : Madame et Fesch se mirent aussitôt en route avec les princes et princesses de Naples et ils arrivèrent à Gaëte, après douze heures et demie de voyage sans aucun événement. Jérôme, qui aimait ses aises, ne partit que le lendemain : il se dépouilla en faveur de sa sœur Caroline d'une somme de Soo.ooo francs qu'il lui prêta, il prit congé d'elle avec émotion et rejoignit, le 12, sa mère et son oncle.

Le i3, la Dryade mit à la voile et la navigation fut heureuse jusqu'à la hauteur de la Corse, mais alors on soupçonna qu'on pouvait être suivi par les Anglais, et le 19, comme on était devant Bastia, la Dryade mouilla à la nuit, tout près de terre. Le roi envoya un de ses aides de camp pour chercher des provisions fraîches et aviser de son arrivée le commandant, qui se trouva être le général baron Simon. Celui-ci se rendit aussitôt à bord.

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Le roi. quoiqu'il fût couché, le reçut, lui dit qu'il allait en France joindre l'Empereur et que, sans doute, la' frégate appareillerait la nuit si le vent fraîchissait un peu. Au matin, on vit la frégate qui manœuvrait pour s'approcher encore un peu plus près de la terre. Les autorités de la ville — hommes et femmes — se réunirent pour aller h bord saluer les grands personnages qui s'y trouvaient. A leur arrivée, elles troirvèrent sur le pont le roi en habit d'uniforme, avec un crachat, des décorations et un chapeau rond, occupé à répéter aux officiers du bord les manœuvres que commandait le capitaine. Les officiers ne paraissaient pas très satisfaits. Dès que le roi aperçut le général Simon, il vint à lui, salua son épouse qui l'accompagnait et l'engagea à descendre auprès de Madame. Au général qui s'étonnait de le voir encore auprès de Basti^ et manœuvrer comme il faisait pour approcher de terre, « il répondit que, depuis la veille, la frégate était suivie par plusieurs vaisseaux qu'on croyait anglais ; qu'ils avaient cru pouvoir leur échapper en venant mouiller pendant la nuit, mais que, ce matin, on en découvrait encore un qui cinglait vers la frégate, que, dans l'incertitude, on se préparait au combat et qu'on s'approchait de nos batteries pour être sous la protection de leur feu ». Le général ne le détrompa point, bien qu'il n'y eût pas une pièce hors de la citadelle, trop élevée elle-même pour défendre la rade. Le roi ordonna qu'oi) plaçât deux canons à un point qu'il

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indic[ua, mais il ne s'en tint pas à Ticlée d'une défense où il eût risqué sa liberté; il imagina de débarquer et de se rendre à Saint-Florent d'où il passerait en France, tandis que les Anglais continueraient l'attaque contre la Dryade et, comme le général Simon lui dit qu'une division avait embarqué la veille le 34" d'infanterie à Saint-Florent, il enjoignit qu'on envoyât aussitôt à cette division Tordre de l'attendre, car à tout prix il devait arriver à destination : « Les Anglais, dit-il, m'en veulent beaucoup. Ce sont déjà eux qui me tiennent séparé de mon épouse et ils craignent on ne peut plus que je ne revendique mes Etats d'Allemagne. Aussi, comme ils savent que j'ai quitté Naples, ils feront tout leur possible pour m'empêcher d'arriver en F'rance, Cependant, Napoléon y est seul, la guerre va incessamment éclater et il lui faut quelqu'un pour commander ses armées, il n'aura (|ue moi sur qui il puisse compter. »

Au moment où le général Simon se trouvait fort embarrassé pour répondre à ces confidences, parurent sur le pont Madame et le cardinal Fesch. Le roi prit aussitôt sa mère par la main et la fit descendre dans une chaloupe préparée à ceteflfet. On arriva au fond du port. « Tout Bastia y était réuni. Les autorités civiles et le peu de chefs militaires qui y étaient restés attendaient sur le quai en grande cérémonie. Le canon tira. «Madame, au bras du général Simon, traversa la ville entre deux haies de la garde nationale, sous les arcs de

feuillage, au bruit des acclamations, et les Bastiais, les mêmes qui Tannée d'avant appelaient les Anglais, firent pleuvoir des fleurs sur la mère de l'Empereur. On arriva ainsi à la maison du duc de Padoue, le cardinal Fesch marchant gravement à côté de sa sœur et le roi la précédant. « Arrivés au logement, on fit cercle et le général présenta successivement au roi toutes les autorités et tous les gens qui voulaient s'approcher. » Au bout de deux heures, l'audience finit et chacun s'en alla chez soi ; mais à peine le général Simon était-il rentré « qu'un officier d'état-major vint le prévenir que le roi de Westphalie faisait chercher douze chevaux pour aller visiter les fortifications et les environs de la ville ». Le général s'affola, courut chez le roi. « Un de ses officiers, rapporte-t-il, me dit avec une liberté peu respectueuse, qu'à la vérité le roi avait demandé douze chevaux, mais que c'était (;hez lui une habitude pour avoir l'air d'imiter son frère Napoléon et d~e se donner de l'importance, qu'on ne s'empressait jamais à le satisfaire et que sûrement il n'y penserait plus. Heurevisement, ajoute Simon, cet aide de camp eut raison. On n'aurait pas pu trouver douze chevaux dans Bastia ! »

Quelques instants après, le commandant de la frégate fit prévenir que le vaisseau anglais ne paraissait plus et que le vent était bon pour appareiller ; aussitôt tout le monde partit à peu près dans le même ordre où on était venu et se rembarqua

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au grand désespoir des Bastiaises qui, pour une soirée que Madame avait indiquée, préparaient leurs plus beaux ajustements.

« Le 22 mai, par un singulier hasard, le vent, dit Jérôme, nous obligea d'aborderen France au golfe Juan, sur le môme point où TEmpereur avait débarqué deux mois et demi auparavant. » Il était neuf heures du matin. Jérôme s'empressa d'expédier à franc étrier un de ses aides de camp avec ses dépêches pour l'Empereur. Puis, la caravane s'achemina par Fréjus, Brignoles, Aix, Avignon, où elle trouva une froideur qui faillit dégénérer en hostilité déclarée, Orange, Pont-Saint-Esprit ; Jérôme quitta sa mère et son oncle à Montélimar afin de les devancer à Paris. Il arriva le 24 à six heures et demie du soir à Valence où il fut reçu ])ar les habitants avec des acclamations extraordinaires, bien qu'il voyageât incognito, mais c'est le préfet qui l'assure. Jérôme confirme que l'accueil qu'il trouva en s'élevant vers le Nord fut fort différent de celui qui lui avait été fait en Provence.

« Je n'entreprendrai pas, dit-il, de décrire l'enthousiasme que tout le peuple fit éclater à mon passage. Ce fut une véritable fête, surtout à mon arrivée à Lyon où, malgré moi, je fus obligé de m'arrêter dix heures; comment, malgré mon désir de rejoindre ma famille, aurais-jepu me soustraire aux empressements de ces bons Lyonnais? »

Enfin, le 27 mai, il arriva à Paris. « Je fus, écrit-il,

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bien reçu par l'Empereur que je trouvai absolument le même que lorsque je Tavais quitté, nullement changé. »

Le Moniteur enregistra le 29 seulement l'arrivée du prince, auquel, dès le 28, l'Empereur avait demandé quel commandement il A'oulait prendre : « Je lui répondis, écrit Jérôme, que dans les circonstances actuelles, je n'avais aucune prétention, qu'une compagnie, un régiment ou une division me satisferait aussi bien qu'une armée; il me dit de commencer par une division et qu'aussitôt les premières batailles données, comme il serait obligé de se porter sur un autre point, je recevrais le commandement de l'armée qu'il quitterait. »

Si c'était là ce qu'avait résolu l'Empereur, il était tel en effet vis-à-vis de Jérôme qu'en 1806, en 1809 et en 1812, et la passion familiale obscurcissait singulièrement son jugement. Toutefois, s'il attribua au prince Jérôme un rôle dans le militaire, il ne lui donna aucune part dans le civil, et Ion ne saurait douter que, si cordial qu'ait été l'accueil que lui fit Lucien, Jérôme n'en sentit pas moins profondément linjuslice qui lui serait faite si lui, qui était depuis huit ans rentré dans le giron de la Famille, moyennant un sacrifice analogue à celui que l'Empereur avait . vainement exigé de Lucien, se trouvait subordonné dans la dynastie à son frère rentré en grâce. Dès son arrivée, la question fut posée. Jérôme ne pouvait se prévaloir, comme on a dit, d'un sénatus-consulte qui n'avait

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