‹ Napoleon et sa famille (volume 4)Chapitre 47 sur 106 · NAPOLÉON ET \AZ PEUPLE · texte numérisé non relu

NAPOLÉON ET \AZ PEUPLE

C'était là tout ce qu'il lui plaisait d'admettre de la Révolution. C'était là tout ce qu'il pouvait en supporter. Son intelligence essentiellement ordonnée ne tolérait pas ce qu'il estimait le désordre ; sa conception de l'administration n'admettait point le concours des forces qu'il n'eût point organisées ; il voulait bien profiter de l'enthousiasme patriotique, mais à condition qu'il en déterminât l'effort par des agents qualifiés, revêtus par lui de commissions spéciales ; et ces agents étaient, la plupart, des hommes usés ; plusieurs étaient discrédités, certains trahissaient; mais ils avaient l'honneur d'appartenir à ces catégories de grands fonctionnaires, de personnages titrés et décorés, hors desquelles Napoléon s'était convaincu qu'il ne pouvait s'adresser pour obtenir cette sorte de respectabilité qu'il estimait nécessaire à ses représentants.

Ayant organisé la Société d'après un système qui lui a été inspiré plutôt par son atavisme latin que par son éducation française, mais qui s'est lié si intimement à son caractère autant qu'à son intelligence qu'il en est devenu l'expression consistante et ordonnée, Napoléon, outre qu'il éprouverait une répugnance invincible à rompre avec ce système, se trouverait matériellement inapte à appliquer le système contraire, et, il faut le dire, tout système qui n'aurait point pour bases essentielles l'autorité et la hiérarchie; il lui faut la machine qu'il a montée; il estime que les rouages sont encore tels qu'il les a forgés, qu'ils ne sont

ni détendus, ni usés, ni brisés, et c'est sur eux qu'il compte uniquement. Mais à quel étonnant surmenage il les soumet et comment pourrait-il espérer un rendement régulier d'instruments qu'il change de place constamment! On a peine à croire que, en trois mois, certains départements, comme l'Hérault, ont reçu jusqu'à cinq préfets ; plusieurs, comme les Hautes-Alpes, la Côte-d'Or, le Tarn-et- Garonne, quatre ; ou trois comme Allier, Aude, Eure-et-Loir, Nièvre, Pas-de-Calais, Somme ; presque tous deux (Ain, Basses-Alpes, Calvados, Charente, Creuse, Eure, Finistère, Haute-Garonne, Gers, Indre, Haute-Loire, Loiret, Haute-Marne, Meuse, Rhône, Saône-et-Loire, Sarthe, Seine-et- Oise, Seine-Inférieure, Vendée, Haute-Viennej et Ton doit renoncera compter les intérim remplis par les sous-préfets du chef-lieu ou par les conseillers de préfecture. Des préfets, qui nominalement étaient affectés durant vingt-cinq jours à un département, avaient à peine le temps de déménager. Et, comme ils constituaient le rouage essentiel du gouvernement, on peut juger ce que fut le gouvernement durant les Cent-Jours : le gouvernement des bureaux; ce n'est point lui qui provoque les résolutions généreuses et les sacrifices patriotiques. Le pis n'était pas tant encore ces perpétuelles allées et venues d'administrateurs qui, inconnus dans le département, pouvaient où ils arrivaient passer pour être attachés au souverain, et dont le zèle dans ces conditions n'avait rien qui dût sur-

Page 1