‹ Napoleon et sa famille (volume 4)Chapitre 48 sur 106 · LES PRÉFETS ET LES ROYALISTES · texte numérisé non relu

LES PRÉFETS ET LES ROYALISTES

prendre ; mais que croire de préfets qui, tout à l'heure, semblaient pleins de passion loyaliste pour les Bourbons, qui, dans les assemblées des conseils généraux, préconisaient les mesures de résistance contre Buonaparte, lançaient des proclamations contre lui, et qui, à présent, avaient charge et mission d'exécuter, avec un enthousiasme patriotique, les ordres de l'Empereur? Ils n'exécutaient rien du tout; ils n'avaient garde de poursuivre ni même d'incommoder les opposants ; ils trouvaient tout simple de les maintenir dans les places où eux-mêmes les avaient nommés et où leur fidélité préparait le retour des Bourbons.

S'ils étaient contraints de prier ces Messieurs de rentrer pour quelques jours dans la coulisse, c'était avec des excuses et quantité de belles paroles, et ils leur demandaient de désigner eux-mêmes leurs suppléants. Ils n'avaient garde de choisir dans l'autre camp, celui des hommes de la Révolution, des patriotes déterminés : ces gens-là n'étaient pas du Monde et pour Messieurs les Préfets, les questions de société primaient toutes les autres, celles surtout de la défense nationale.

Aucun d'eux n'était décidé contre les Bour])ons; pour aucun d'eux aider au retour du roi ne constituait un crime de lèse-patrie; aucun d'eux ne se fut soucié de relever les conspirations royalistes et d'en arrêter les auteurs. Il y avait dans tout le personnel dirigeant, un laisser-aller qui confinait de si près à la trahison qu'on pouvait seulement dire

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pour excuses que, si la machine ne marchait pas, c'est que le moteur était arrêté. Faute de l'impulsion de l'Empereur qui jamais jusque-là n'avait fait complètement défaut et qui à présent ne se laissait pas sentir, on ne gouvernait plus, si Ton administrait encore.

■ Les mémoires qu'on a puhliés de plusieurs préfets permettent de juger dans quel état d'esprit ils se trouvaient. Au fond, la plupart, ayant été choisis par Napoléon dans l'ancienne noblesse ou dans la Ferme, avaient été bien plus flattés de servir la royauté que l'Empire. Et ils le prouvaient à celui-ci. Les actes de connivence avec les royalistes se produisirent même dans des départements frontières, où la surveillance fut à ce point relâchée qu'on allait à Gand comme on fût allé à Versailles. D'ailleurs il n'y avait plus de police : le duc d'Otrante, nommé ministre pour cette partie, avait eu soin, dès le 28 mars, de supprimer « les directeurs généraux, commissaires généraux et spéciaux de police » et de les remplacer par huit lieutenants de police, attachés au ministère et à la disposition du ministre. Ces lieutenants devaient faire chaque année l'inspection de leur arrondissement et l'on peut juger ainsi de la surveillance qu'ils exerçaient. Le duc d'Otrante semblait encourager lui-même les conspirateurs. Si, sur un scandale trop violent, quelque individu suspect était arrêté par les agents subalternes, tout aussitôt, par ordre supérieur, il était relâché, ou bien, si la justice s'en mêlait, on

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lui prétait une échelle pour cju'on pût dire qu'il s'était évadé. Les émissaires allaient et venaient, de Gand à Paris et de Paris dans les départements du Midi et de l'Ouest, où s'allumait la Q-uerre civile. A Paris même s'organisait, sous l'œil bénévole de la police, un corps franc qui, sous couleur de résister à l'invasion, s'était donné pour mission de disperser la Chambre des Représentants et de tuer l'Empereur, Des réunions factieuses avaient lieu presque publiquement; des généraux les présidaient; d'anciens émigrés y assistaient avec de cidevant gardes du corps et l'on y envisageait tous les moyens de préparer la défaite et de la rendre désastreuse. Fouché vraisemblablement n'ignorait rien de ce qui se disait et se faisait, mais n'était-ce pas sur ces hommes qu'il comptait, et jusqu'à quel point ne les employait-il pas pour sa correspondance avec les princes ?

Assurément, le préfet de Police faisait ce qu'il pouvait pour être renseigné et pour renseigner l'Empereur, mais, constamment contrecarré par Fouché qui débauchait ses agents et rompait ses mesures, il était le plus ordinairement réduit à l'impuissance.

Quant à la gendarmerie, le ressort en était brisé. A la place du maréchal Moncey qui s'était tenu au serment qu'il avait prêté à Louis XVIII, l'Empereur avait nommé le duc de Rovigo. Pour confier l'un des deux ministères de police à cet homme, il fallait un étrange aveuoflcinent. Sans remonter

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jusqu'à 1812, où le rôle joué par Savary, lors de l'affaire Malet, avait été des plus étranges et où ses complaisances envers les royalistes avaient été portées à un degré où elles devenaient de la complicité, toutes les suppositions étaient vraisemblables devant l'attitude prise en 18 14 par le ministre de la Police qui avait laissé la conspiralion royaliste s'organiser presque publiquement et qui semblait y avoir prêté les mains. Certains ont dit qu'il avait été dupe : cela ne pourrait se soutenir que s'il n'avait point fait ses démarches pour entrer en grâce auprès des Bourbons. Maiè l'Empereur ignorait cela et bien d'autres choses, car il était mal renseigné, si même il l'était et il en était resté au temps où Savary affirmait qu'il était prêt à tout, même à sacrifier pour le service de l'Empereur sa femme et ses enfants. Quant à la gendarmerie à laquelle les Bourbons avaient fait beaucoup d'avances, l'esprit des chefs y était médiocre et ce n'était pas le commandement de Savary qui pouvait réchauffer.

Où qu'on porte les yeux, l'on ne voit que désordre, irrésolution, défiance, et c'est bien pis lorsque, en conformité du décret rendu à Lyon le i3 mars, l'Empereur travaille à « corriger et modifier les Constitutions selon l'intérêt et la volonté de la nation «.

Lorsque, à Lyon, il prenait un tel engagement,

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il pouvait n'avoir point l'intention de noyer le principe démocratique dans une sorte de libéralisme aristocratique et bourgeois emprunté d'Angleterre, avec, çà et là, des réminiscences de la Constitution de 1791- Sans doute — mais dès qu'il s'était laissé prendre dans l'engrenage, comment échapper ? La charte octroyée par Louis XVllI formait une limite qu'il fallait au moins atteindre, si on ne surenchérissait pas. Rentrer dans le régime des sénatus-consulles moyennant lesquels toute loi pouvait être abrogée, violée ou toiu-née ; exclure la nation et les députés du vote du budget et de l'apurement des comptes, était-ce matériellement possible? Le retour à la Constitution de l'an VIII, telle qu'elle était avant les sénatus-consultes de l'an X, eût pu satisfaire certains des survivants de la Convention et des Conseils, mais il eut fort mécontenté cette bourgeoisie dont l'Empereur recherchait l'appui. Il n'eût point satisfait M""' de Staël à l'opinion de laquelle il attachait une importance, ni le prince Joseph qui s'était toujours présenté comme un monarque constitutionnel — à Naples, après qu'il en était parti, à Madrid après qu'il avait cessé d'y régner. Il n'eût récolté les suffrages ni du prince Cambacérès ni des ministres, ni des conseillers d'Etat, ni des conseillers à" la Cour des Comptes, ni des membres de l'Institut, ni d'aucun des représentants des grands corps de l'Etat.

Ainsi détruisit- on le régime qui, s'il avait été peu

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à peu vicié par les abus d'autorité résultant aussi bien de l'enivremenl du pouvoir et de la passion d'agir que d'une résistance prolongée durant quinze années contre l'Europe en armes, n'en demeurait pas moins le seul qui convînt à la France. Par son origine démocratique ; par les diverses consultations plébiscitaires ; par l'ingéniosité des systèmes d'élection ; parla coopération à la confection des lois de cinq corps reproduisant avec une rare perfection les opérations de la pensée telles que la philosophie les définit; enfin, par la base même du système : les listes d'éligibilité qui constituent un des modes les plus ingénieux delà démocratie, la Constitution de Tan VIII demeure la plus admirable conception pour l'organisation d'une nation, dès qu'elle a rompu avec les formes traditionnelles. Mais tous ces ressorts avaient été successivement faussés et détruits, de façon que le gouvernement impérial était devenu une autocratie aggravée par les sénatus-consultes. C'était d'ailleurs en usant du Sénat pour toutes les besognes devant lesquelles reculait le despotisme césarien et pour lesquelles il désirait être couvert, qu'on lui avait inspiré l'audace d'usurper le pouvoir constituant, de renverser l'Empereur, et de rappeler les Bourbons.

Mais de ce que le Sénat avait démérité de l'Empereur et de la France, de ce que le Corps législatif s'était associé aux machinations de la minorité sénatoriale, était-ce un motif pour abolir

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