‹ Napoleon et sa famille (volume 4)Chapitre 55 sur 106 · MURAT. — IL DÉBARQUE A CANNES · texte numérisé non relu

MURAT. — IL DÉBARQUE A CANNES

niaiseries protocolaires, uniquement touchée, dans la ({ueslion du roi de Rome, par le (ail que l'espérance de la paix s'en trouvait anéantie. Ah ! si, au lieu d'employer la plus surannée des rhétori- ([ues, Ton avait présenté les faits dans leur netteté brutale; si Ton avait, au j)euple des fédérés et des poissardes, parlé la langue qu'il entend, une langue sobre, loyale et franche, où l'on eût évoqué l'Enfant-roi promené par les béliers aux cornes dorées sur la terrasse du Bord de l'eau et où l'on eût eu garde' d'évoquer le grand-père empereur et ses kaiserlicks, alors, sans doute, cette nation, si vite révoltée par les martyres d'enfants, une générosité l'eût soulevée, avec de l'indignation et de la haine; mais il ne convient pas qu'on charge de lui parler des chambellans ou des aides des cérémonies... Au surplus ce morceau demeura sans emploi. La Chambre, lorsqu'elle se réunit, ne fit aucune motion et ne parut nullement disposée à s'occuper du Prince impérial.

Alors que tout croulaii ainsi, l'Empereur et la France apprenaient celle étonnante nouvelle que Murât venait de débarquer à Cannes. C'était exact. Depuis qu'il avait résolu de quitter l'île d'Elbe, l'Empereur n'avait eu qu'un but ; empêcher Murât de se déclarer trop tôt, de se lancer dans une aventure qui ne pouvait manquer de le perdre et

de compromettre gravement la cause napoléonienne au cas qu'elle eût triomphé. Il avait donc envoyé à Naples, le i6 février, le chevalier Colonna chargé de faire connaître au roi qu'il partait « pour rentrer dans sa capitale et remonter sur son trône » ; qu'il était résolu à maintenir le traité de Paris et à renoncer spécialement à toutes ses prétentions sur ritalie ; que Murât devait le faire savoir à Vienne par un courrier qu'il expédierait aussitôt ; que le dispersement des troupes alliées, les russes derrière le Niémen, les autrichiennes au delà de rinn, la majorité des prussiennes au delà de l'Oder, permettait de gagner du temps; que, dans tous les cas, les hostilités ne pouvaient commencer avant la fin de juillet; que la France et Naples auraient le temps de se concerter; qu'au préalable, il devait renforcer son armée dans une bonne position au delà d'Ancône et, dans toutes les circonstances imprévues, se conduire d'après le principe qu'il valait mieux reculer qu'avancer, donner bataille derrière le Garigliano que sur le Pô, qu'il pouvait beaucoup comme diversion et lorsqu'il serait appuyé par une armée française; qu'il ne pouvait rien sans elle.

Ce fut le i^"" mars que Colonna fit cette communication à Murât. Elle annonçait, non pas le départ de l'Empereur, mais sa résolution de partir. Or, à ce moment. Murât avait engagé ses négociations, à Vienne et subsidiairement à Londres, de telle façon que, s'il ne recevait pas satisfaction du cabinet

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autrichien, il n'avait de recours que dans les armes. C'est ce que signifiait la démarche qu'il avait ordonnée à ses plénipotentiaires près le Congrès. La réponse ne se fit point attendre. A la note en date du 23 janvier, remise seulement le 26 février, où les plénipotentiaires de Murât démontraient qu'allié de l'Autriche, leur maître était par là même devenu l'allié de la France, Metternich, d'accord avec M. de Talleyrand, avertissait celui-ci que l'Autriche considérerait comme un casus belU l'entrée des Français en Italie et leur passage pour aller attaquer Naples (c'est par meren effetque Louis XVIII devait opérerson invasion). Cela fait, le lendemain, Metlernich communiquait cette note comminatoire au duc de Campo-Chiaro et il lui déclarait qu'il ne saurait admettre que Murât ne s'en contentât pas. En même temps, il rappelle les troupes autrichiennes qui sont sur la frontière de Pologne, et qui mettront Murât à la raison s'il tente de mettre ses menaces à exécution. « Et lorsque, pour la première fois, le Cabinet de Vienne a rompu ce fatal silence, écriront plus tard les plénipotentiaires de Murât, il a intimé au roi d'attendre les bras croisés que iSo.ooo Autrichiens, avec 200 pièces d'artillerie, se fussent rendus en Italie, pour lui imposer ensuite la loi qu'on aurait voulu lui faire subir. » La remise de la note du 26 février n'a pu être déterminée par un ordre de Murât, motivé sur la révélation des projets de Napoléon. C'est Colonna qui lui adonné connaissance de la décision qu'avait

prise rEmpereiir ; il n'a pu lui parler de l'exécution : puispu'il avait quitté Porto-Ferrajo près de dix jours avant rembarquement de l'Empereur ; il est arrivé à >saples le ï"'' mars; mais n'a pu donner de nouvelles du départ. Murât Ta connu vraisemblablement le 3. Et les sentiments que lui inspira cette nouvelle prouvent qu'au moment même, il ne croyait point à la réussite — à moins qu'il ne prétendit se garder à toute éventualité une porte de secours. 11 fit demander le ministre d'Autriche, le comte Mier. « Il me prévint, écrit Mier, qu'il ferait partirdans quelques heures un courrierpour Vienne. Campo-Ghiaro reçoit l'ordre de déclarer à notre cour qu'à tout événement la politique du roi de Naples reste constamment subordonnée à la nôtre, que rien ne pourra le faire dévier de ce principe et qu'il désire savoir la marche que nous croirons devoir tenir dans cette affaire pour s'y conformer, m Et il insista sur le désir qu'il avait « de donner à l'empereur François des preuves de son attachement et de sa reconnaissance ».

Cependant rien n'égalait son agitation ; il ne savait à quoi arrêter ses idées, ni ce qu'il devait désirer. Sans doute convenait-il que l'empereur Napoléon n'avait point risqué une telle entreprise sans être à moitié sur du succès; que, s'il parvenait à débarquer, il aurait toute l'armée, toute la France pour lui, mais les Bourbons ne"" trouveraient-ils pas un parti pour les soutenir et ne serait-ce pas alors la guerre civile? Et puis, disait-il, « quel parti

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prendra rAulriche et les autres puissances? C'est un événement très malheureux et (jui peut tout embrouiller au moment où les questions principales avaient été heureusement combinées au Congrès. Il n'est pas moins fâcheux pour moi sous beaucoup de rapports ; il peut retarder l'arrangement de mes intérêts et, à la longue, je ne peux pas rester dans cette position, il faut que je sache à quoi m'en tenir ».

C'était bien là en eflfetle motif pressant qui lavait déterminé à réclamer une réponse positive du cabinet autrichien, risque à tout perdre par cette démarche qui sentait le matamore et dont lui seul n'apercevait pas le ridicule; l'étal d'énervement dans lequel l'avait mis celte terrible incertitude, se trouvait doublé à présent par cette éventualité nouvelle, l'obligation de s'attacher à quelque chose, la crainte que Napoléon échouât ou celle plus grande ])eut-étre qu'il réussît.

Quant à la reine, depuis i8i3 où elle avait pris son parti, au moins avait-elle la sagesse de s'y tenir. Elle considérait que le salut de la monarchie, s'il pouvait venir de quel([ue part, dépendait de l'Autriche qui ne prendrait pas l'initiative d'une rupture, et qui avait fait preuve d'une patience exemplaire. Aussi bien n'ignore-t-on pas que le ministre autrichien lui rendait pleine justice : « Toujours conséquente, dit-il, dans sa manière d'envisager les choses, sage dans ses vues et raisonnements, mettant du caractère et de la perse-

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vérance dans le parti et la marche qu'elle s'estime fois convaincue être utile, ne variant pas d'opinion à tout événement, préchant toujours drçiture et loyauté », c'était, pour le comte Mier, le modèle des femmes, et le parangon des reines. Pour le moment « on voyait sur sa physionomie combien cet événement l'avait bouleversée ». Elle est « extrêmement inquiète sur le sort de son frère, qui, dit-elle, court à sa perte inévitable. Elle ne pouvait souhaiter sa mort, mais elle aurait désiré qu'il se tînt tranquille dans son île ». S'il parvient à se replacer sur le trône de France, il s'empressera de les chasser de NapJes. Elle ne cesse de le répéter au roi. « L'empereur Napoléon redevenu empereur des Français, bouleversera de nouveau toute l'Europe ; elle connaît trop son caractère pour pouvoir jamais en douter; on aurait tort de croire que l'âge et l'expérience l'auraient corrigé. » Ainsi s'acquitte-t-elle de la mission que l'Empereur avait prétendu donner à Murât pour porter à l'Autriche l'assurance de ses intentions pacifiques. D'ailleurs Caroline remet à Mier la relation confidentielle du départ de Napoléon que vient de lui apporter M. Mary, secrétaire de la princesse Pauline et témoin oculaire.

En même temps qu'il assurait la cour de Vienne de ses sentiments. Murât expédiait à Londres un courrier porteur de protestations identiques. Coïncidence étrange ! N'était-ce pas le même jour que le comte de Blacas adressait au vicomte Castle-

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reagh les lettres falsifiées par l'abbé Fleuriel qui devaient servir à faire condamner Murât par le Parlement anglais?

D'ailleurs il ne serait pas même besoin de cela et Murât allait se condamner lui-môme.

En même temps qu'il protestait de sa fidélité à rAUianceaustro anglaise, il s'effrayait à la pensée que tout l'effort qu'il avait fait pour s'assurer des intelligences en Italie allait être vain. Napoléon n'aurait qu'à paraître pour renverser l'édifice hâtivement construit par les Autrichiens, pour rétablir le royaume d'Italie, l'étendre jusqu'à l'Adige, peutêtre y annexer le royaume de Naples et constituer ainsi l'unité à son profit ou au profit d'Eugène. Quanta lui, Murât, il serait détrôné, peut-être pis ; en tout cas, cette merveilleuse Italie, cette proie sans égale, devant laquelle il s'était un instant attablé et qu'on lui avait aussitôt retirée, il ne l'aurait jamais et, de nouveau, il se verrait contraint d'obéir à celui ([ui, parles bienfaits mêmes dont il l'avait comblé, lui était importun et odieu.x. Il convoqua un conseil extraordinaire de ses ministres auxquels il déclara solennellement que rien n'était changé dans sa politique, et, au sortir de ce conseil, il accueillit mystérieusement des Français réfugiés à Naples, des émissaires accourus de tous les points d'Italie sur la nouvelle du départ de l'Empereur. Lui-même expédia des agents de tous côtés et ceux-ci lui annoncèrent — comme M. de Julian — que les troupes autrichiennes

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étaient partout en mouvement et qu'il devait se tenir sur ses gardes.

Dès ce moment, la résolution de Murât fut prise. Il voulait être roi en Italie et il n'admettait point que Napoléon réclamât la moindre part de la péninsule. Par suite, non seulement il n'attendait pas le succès de l'Empereur, dont sans doute, à part lui, il était convaincu, et il avait hâte de se retrouver dans la haute Italie où les affiliés des loges lui garantissaient que le peuple entier était prêt à courir aux armes. Ainsi, le 7 mars, disait-il au général d'Amhrosio : v Qu'ai-je besoin dalliances quand les Italiens me saluent et m'appellent comme leur libérateur? En envahissant Tltalie, je peux m'établir rapidement sur le Pô, le passer, diriger mes forces sur Venise, la surprendre, et réunir sous mes enseignes les Piémontais fatigués de l'ineptie de leur roi, Milan, patrie nouvelle des idées libérales, les Vénitiens qui se souviennent encore de leur ancienne gloire, les Ligures qui ont tant de peine à supporter la domination sarde etles peuples de la Romagne, naturellement belliqueux et capables de me seconder dans une telle entreprise. L'Autriche ne sera-t-elle pas appelée sous peu à combattre la France, et comment pourrait-elle alors faire face à tout et résister à tous les ennemis en même temps ? » Et comme d'Ambrosio lui faisait les objections qu'inspirait naturellement le bon sens, il répondit: a Nous réussirons. Je convoquerai à Bologne tous les peuples de Tltalie. »

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Tout de même ne pouvait-il se lancer en avant sans savoir si l'Empereur avait réussi, au moins dans la première partie de son entreprise : si Napoléon parvenait à débarquer en France, on pouvait compter qu'il serait en quelques jours à Paris. Ce fut vers le 10 mars que ^lurat put avoir cette certitude. Aussitôt, il chargea son aide de camp le colonel Alexandre de Bauffremont, neveu de La Vauguyon. d'aller, comme on a dit, « au-devant de l'Empereur». M. de Bauffremont était porteur de cette lettre, qui indique formellement que Murât n'avait point reçu à ce moment de l'Empereur d'autres indications que celles apportées par Golonna, nettement contraires au plan qu'il va suivre. Il écrit donc :

« C'est avec un bonheur inexprimable que j'ai appris le débarquement de Votre Majesté sur les côtes de son empire. J'aurais bien désiré recevoir quelque instruction sur la combinaison de mes mouvements en Italie avec les vôtres de France. Il est impossible que je ne les reçoive pas bientôt. Cependant, je m'empresse de prévenir Votre Majesté que toute mon armée est en mouvement et que très certainement, avant la fin du mois, je serai sur le Pô. Je vais partir pour Ancône afin d'être plus à portée de tout diriger et d'être plus à portée des nouvelles que Votre Majesté pourra m'envoyer. » Et il termine par cette déclaration d'amour: « Sire, je n'ai jamais cessé d'être votre ami. J'attendais seulement une occasion favorable. Elle

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est arrivée et c'est maintenant que je vais vous prouver que je vous fus toujours dévoué et que je vais justifier à vos yeux et aux yeux de l'Europe l'opinion que vous avez conçue de moi. Dans toute autre occasion je me fusse sacrifié inutilement. »

Bauffremont, parti le même jour de Naples, passe le 12 à Rome où il se présente chez le ministre du roi de France, M^'"" Gortois de Pressigny. Il continue sa route et arrive le 26 à Paris '.

Depuis quelque temps déjà, Murât avait annoncé un voyage d'inspection dans les Marches : peu à peu, il avait fait filer sur Ancône ses chevaux, ses équipages, ses officiers d'ordonnance ; toutefois il ne déclarait encore aucun projet: il attendait ce qui adviendrait de Napoléon. « S'il restait à Naples, écrit le comte ^Nlier, entouré de la reine et de quelques personnes sensées qui, sans le flatter, ont le courage de lui dire la vérité, on pourrait comp-

1 Cette lettre est publiée par lung, III, 3o8, avec la date certainement inexacte du 21. La date du passage de Bauffremont à Rome résulte delà dépèche du ministre de France en date du 18 : « M. le prince de Bauffremont est arrivé de Naples dimanche 12, retournant en France ». Cortois de Pressigny écrite encore le i5 mars : « J'ai eu Ihonneur de vous écrire hier. M. le prince de Bauffremont qui peut être en France avant le courrier ordinaire s'est chargé de ma lettre. » Bauffremont n'a donc quitté Rome que le 14. Il n'est pas impossible que Murât au dernier moment lui ait envoyé à Rome sa lettre qui pourrait être datée du 14. Car il est dit dans les instructions de Caulaincourt à Fesch : « Les dernières nouvelles que l'Empereur a reçues du roi de Naples sont du 14 de mars. Elles lui ont été apportées par l'aide de camp du roi. M. de Bauffremont. »

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