‹ Napoleon et sa famille (volume 4)Chapitre 57 sur 106 · MURAT. — IL QUITTE NAPLES · texte numérisé non relu

MURAT. — IL QUITTE NAPLES

que Madame se trouve avec sa fille et que, comme elle, elle est la victime de mesures de rigueur d'autant moins justifiables qu'il est impossible, comme le dit Gallo dans une note qu'il passe à Mier, que « ces princesses aient eu connaissance des projets de l'empereur iNapoléon ». Le général Filangieri est cliargé aussitôt des démarches près du maréchal de Bellegarde et Caroline, qui s'est constituée la protectrice générale des siens, écrit de sa main au grand-duc de Toscane : « Maman est âgée, ma sœur est malade, Votre Altesse doit bien penser que la position où elles se trouvent est péni])le et douloureuse. »

Cet incident ne peut pourtant pas fournir à Murat l'occasion qu'il attend, mais il peut être la goutte d'eau ([ui fait déborder le vase. Par deux fois déjà, il a voulu quitter Naples ; et, au moment où il allait monter en voiture, la reine est parvenue à l'arrêter : elle lui a déclaré qu'elle ne se chargerait pas de la régence, qu'elle ne se mêlerait en rien des affaires, que, s'il partait, elle se retirerait à Portici et y vivrait dans la plus profonde retraite, sans voir aucun ministre. Le roi, par là, se trouvait fort embarrassé, car il n'avait personne en qui il eut confiance ; mais pouvait-on compter qu'il s'y arrêterait toujours.^

La réponse de Melternich à la note de Campo- Ghiaro est entre ses mains et elle ne lui apporte aucune satisfaction. On lui annonce de partout que les forces autrichiennes stationnées dans les Léga-

lions reçoivent des renforts et ce ne peut être que pour marcher contre lui. — Et puis l'Empereur? Qu'arrive-t-il de l'Empereur ? L'Empereur a bien dit d'attendre, mais n'est-ce pas d'attendre qu'il soit en mesure d'intervenir lui-même, de réclamer sa part de l'Italie, de faire agir les amis qu'il y a laissés, peut-être de mettre en avant cet odieux Eugène qui sait trop à quoi s'en tenir? Gagner un peu de temps, soit. Murât y consent, car il ne risque rien jusqu'ici et peut-être pourra-t-on encore négocier. Aussi se fait-il accompagner par son ministre G allô et insère-t-il dans le Moniteur des Deux-Siciles en date du 17 cette note : « Le roi est parti deNaples aujourd'hui à une heure après midi. Selon les apparences, Sa Majesté sera absente de .\aples pour quelques semaines, l'objet de son voyage, annoncé depuis plusieurs mois, est de visiter d'abord les importantes provinces des Abruzzes, les seules du royaume que Sa Majesté n'ait pas encore vues. L'intention du roi semble être ensuite de se rendre dans les Marches, avec le double objet de s'instruire personnellement de tout ce qui peut intéresser les habitants de ce pays qui lui ont donné tant de marques de leur affection et de passer la revue des braves troupes qui y sont stationnées. » Cela peut passer pour un prétexte d'autant plus que, à la même date, à Vienne, le duc de Campo- Chiaro est chargé de faire au prince de Metternich et au prince de Talleyrand cette déclaration en forme : « Que, quelles que puissent être les circons-

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tances à l'avenir, le parti du roi est pris, celai de rester fidèle aux engagements envers son allié, pour le repos et la tranquillité de l'Europe ; qu'il ne voit d'autre sûreté pour ses Etats que celle qui est basée sur la loyauté et l'honneur. »

En fait, les Abruzzes, que Murât n'avait jamais visitées, furent cette fois encore négligées. « Sa Majesté, dit le Moniteur, a seulement traversé les Abruzzes, et a pu à peine voir les seuls pays qui étaient sur son passage. » Mais, au retour de Sa Majesté, les populations qui l'adorent « seront pleinement dédommagées ». Le 19, à 3 heures, Murât fait son entrée à Ancône oîi sont mouillés deux frégates et un brick de sa marine.

Sur son passage, disent les journaux de xNaples, les peuples se précipitent pour le voir et l'admirer, et les colonnes du Monileur ne suffisent point à contenir les noms des instituts, des autorités, des communes qui ont éprouvé le besoin d'attester leur fidélité. On ramasse tout, juges de paix, séminaristes, chanoines, curés et fidèles, les employés de la poste, des forêts, des contributions directes et indirectes; cela fait nombre.

Seulement, tout de suite, d'Ancône, Murât prépare sa marche en avant.

Le 20 mars, il demande au pape « le passage pour 20.000 hommes qui doivent seulement tourner autour des murailles de Rome et ensuite prendre la route de Monterosi où le chemin se

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divise en deux, dont l'un conduit en Toscane et l'autre dans la Marche d'Ancône ».

11 sait ce qu'il fait. D'après la note remise le 26 février, par Melternich à Campo-Chiaro, l'entrée des Napolitains dans les États pontificaux constitue un acte d'iiostilité qui entraîne la rupture entre Naples et l'Autriche, le départ de Naples du ministre d'Autriche, la remise de passeports aux envoyés de Murat. Si le roi agit, c'est en connaissance de cause.

Le Gouvernement pontifical était dans l'intention de refuser le passage. Si le commmandant napolitain le forçait, le pape manifestait l'intention de quitter la ville. Le ministre de France, M. Gortois de Pressigny, prêchait vivement la fermeté, car il ne pouvait convenir à Louis XVIII que le pape se livrât aux Autrichiens, aux Anglais ou aux Siciliens. « Toutes les âmes fortes et généreuses, écrivait-il, se rallient assez volontiers à l'idée de voir le pape rester à Rome. La place du Saint-Père est dans cette ville ; il n'en peut être arraché que par un grand crime religieux ou par une grande faute politique. Partout ailleurs, sa volonté n'est plus libre ; son autorité temporelle est contestée, sa force morale est à moitié éteinte; sa personne et sa santé sont plus facilement attaquées. »

Mais le pape apprenant, le 22, que les troupes napolitaines, auxquelles il a refusé le passage, sont à Terracine, quitte Rome pour Florence, suivi de sa cour et des ministres étrangers. Avant leur départ, une protestation, datée de Quirinal et signée

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au nom du pape par le secrétaire d'Etat, a été lancée contre l'invasion des Etats pontificaux et l'occupation des Marches, de Bénévent et de Pontecorvo. Ainsi se trouve brisée avant la lettre et dès le premier jour, du fait de Murât, la combinaison que l'Empereur a déjà en tète d'accréditer Fesch auprès du pape, de se réconcilier avec lui, de l'assurer qu'il n'entreprendra plus rien sur son temporel et qu'il abandonne même la plupart de ses prétentions quant au spirituel. Fesch, seul de tous les cardinaux, n'a point reçu du Pape debillet l'invitant à le suivre et il reste à Rome, jusqu'à ce qu'il aille rejoindre Madame à Naples.

Le siD, le roi a reçu à Ancône le comte de Starhemberg chargé par le maréchal de Bellegarde de demander des explications au sujet de la mise en marche des forces napolitaines ; Murât a annoncé que, comme l'Autriche ne lui accorde aucune des garanties ([u'il réclame, il n'a d'autre ressource que la guerre; il insiste sur les conséquences que ne manquera pas d'avoir pour lui le retour de l'Empereur et, pendant les deux heures que dure l'entretien, il ajoute « quantité de sophismes et de faux raisonnements pour essayer de prouver que l'intérêt de l'Autriche serait de protégerle rétablissement de Napoléon sur le trône ».

Après des confidences de cette sorte où l'impulsivité de son bavardage l'a entraîné, Murât n'a plus qu'à tirer l'épée. Ses ministres le lui déconseillent

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fortement, lui demandent de rester dans les Marches, de ne point provoquer une guerre dont les conséquences peuvent être désastreuses; mais, parmi les généraux, plusieurs, et des plus influents, entièrementlivrésaux sociétés secrètes, le poussent à une offensive immédiate et lui promettent, en même temps que le ralliement autour de sa personne des vétérans de l'armée italienne, la levée en masse de la jeunesse entière. Et Murât se voit déjà le roi de l'Italie, délivrée aussi bien des Français que des Autrichiens.

Il veut bien attaquer l'Autriche, mais il entend rester en paix avec les Anglais et c'est là une des plus curieuses illusions qu'il ait pu se faire que, parce que divers Anglais, mus par leur curiosité habituelle, avaient souhaité être reçus dans ses palais, parce que la princesse de Galles s'était éprise de sa personne, le gouvernement britannique qui ne l'avait jamais reconnu, qui n'avait point adhéré en forme à son traité avec l'Autriche, resterait au moins neutre dans sa querelle.

Peut-être avait-il pourtant un motif de le penser qui, étant donné le caractère des Anglais, n'était point si peu fondé. « Les Anglais, écrit de Palerme, le 3o mars, M. de Narbonne-Pelet, ambassadeur de Louis XVIII près du roi Ferdinand, les Anglais, quoique inquiets de la démarche de Murât sont peut-être tenus d'user de quelques ménagements envers lui. Les négociants de leur nation, encouragés de la manière dont leurs compatriotes étaient

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accueillis et cajolés par Miuat, se sont engagés dans des spéculations énormes avec Naples et, si on rompait trop brusquement avec lui, ils pourraient craindre la confiscation de leurs effets. »

C'est pourquoi les Anglais ne considérèrent point l'entrée de Murât dans les Etats pontificaux comme une rupture de l'armistice; c'est pourquoi ils se dérobèrent quand on leur parla d'insurger le royaume de Naples que Murât av^ait entièrement dégarni; c'est pourquoi ils se refusèrent à toute descente avec les forces qu'ils avaient encore en Sicile. 11 fallait le temps d'expédier les marchandises achetées et le roi en bénéficiait. ^11 était condamné, mais fin courant et il prenait de là d'autant plus d'illusions sur la politique anglaise.

Il écrivait à Lord Bentinck par un officier d'ordonnance qu'il envoyait pour le complimenter sur sa reprise de commandement à Gênes : « Cet officier a ordre de vous réitérer la même déclaration que je fis à Londres par courrier extraordinaire : Que les événements de France ne changeraient en rien ma politique envers la France et que je désirais plus que jamais voir s'établir entre Naples et la Grande-Bretagne une paix durable que commandent à la fois la politique et les intérêts des deux nations. »

Et lorsque, le 24, Bentinck adressa à Gallo une demande d'explications au sujet des grands préparatifs auxquels on procédait dans le royaume de Naples et qu'il fallait considérer comme le pro-

drome d'hostilités immédiates, Murât répondit, le 285 par une lettre qui, après tant d'autres, montre en lui une duplicité tranquille qui étonne encore! Il parle d'abord « du système inviolable qu'il a adopté de rester l'ami et de devenir même l'allié de la Grande-Bretagne. Ni les événements de France, dit-il, ni ceux que peut amener la conduite aussi extraordinaire que peu méritée de l'Autriche à mon égard, ne sauraient l'ébranler ». Et, après avoir énuméré ses griefs contre l'Autriche, il dit : « Si l'Autriche est décidément résolue à me faire la guerre, j'ai dû concentrer mon armée et reprendre mes anciennes positions sur le Pô. Si elle veut rester mon alliée, j'ai du reprendre également mes positions sur ce fleuve pour agir de concert avec elle. Ainsi, les mouvements de mon armée ne doivent pas vous surprendre, ni rompre les liens d'amitié qui unissent, pour le moment, la Grande-Bretagne et le royaume de Naples, puisque, quels que soient les résultats des événements en Italie, le roi de Naples ne pourra que sentir davantage le danger réel qu'il aura à craindre du côté de la France et tout l'avantage qu'il doit tirer d'une alliance avec l'Angleterre, et j'ose avancer que cet avantage serait réciproque. »

Ainsi, au moment même où il attaque les avantpostes autrichiens annonce-t-il qu'il entend maintenir la paix avec « ses alliés » et propose-t-il son alliance contre la France dont il a à attendre, <( toutes sortes de dangers ».

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