MURAT. — LETTRE DE JOSEPH
Les ordres de marche oui été donnés par lui pour le 27 à la première heure. Le 27 entre Fano et Pesaro, le général Pepe, commandant la brigade de tète de la division Carascosa, rencontre un voyageur qui courait la poste avec un passeport suisse : ce voyageur, qui se lait reconnaître pour être un secrétaire du roi Joseph, donne au général des renseignements sur les troupes que rencontrera devant soi l'armée napolitaine et, assuré qu'il trouvera le roi à Fano ou à Sinigaglia, continue sa route. La lettre qu'il apporte, écrite par Joseph sur les indications données par FEmpereur lorsqu'il est arrivé à Lyon, n'a donc été pour rien dans la décision prise par Murât. Aussi bien, cette lettre, même dans la copie défectueuse — vraisemblablement à dessein — qu'on en possède, ne saurait passer pour un encouragement à une action de guerre ; encore moins peut-on y trouver ces phrases que les apologistes de Murât prétendent y avoir lues « tant sur l'arrivée prochaine de l'Impératrice et de son fils qui était annoncée de Vienne et qui était le présage du rétablissement de l'Empereur, que sur la position où se trouverait, s'il agissait dans un sens contraire, le roi, beau-frère de l'Empereur qui, élevé par lui sur le trône, serait le seul des souverains de l'Europe en guerre avec la France, puisqu'on était certain de la neutralité bienveillante de la Russie et de la Prusse et qu'on traitait au moment même, avec assurance de succès, avec l'Angleterre ».
Dans cette lettre, Joseph n'a fait que reproduire expressément, par ordre de l'Empereur, les paroles mêmes que l'Empereur avait fait porter à Murât par Golonna et, c'a été tout au contraire la paix avec l'Autriche qu'il a recommandée, c'est sur la paix avec l'Autriche, renvoyant en France l'Impératrice et le Prince impérial, qu'est fondée toute la politique de Napoléon. Et il aurait recommandé à Murât d'attaquer l'Autriche — alors que lui-même n'était pas encore arrivé à Paris, qu'il ignorait tout des troupes qui seraient disponibles et des difficultés qu'il allait rencontrer, dans le Midi ou en Vendée !
Le texte qu'on possède est trop fautif pour qu'on en fasse état. 11 a pu être faussé dans un but explicable ; mais, tel quel, il fournit des indications sensiblement analogues à celles que donne Joseph le même jour, sur la même invite, à M. de Schandt. C'est là même ce qui montre sur quels points ont porté les interpolations.
' Voici ce texte :
Prangins, le i6 mars i8i5.
« L Empereur est entre à Aitxonne avec toutes les troupes qu'il a rencontrées sur sa route et le maréchal Ney, avec celles qui étaient rassemblées à Lons-le-Saulnier, a suivi l'Empereur. Le peuple, l'armée et la Capitale ont abjuré les couleurs royales et reconnu l'Empereur. Les Bourbons sont en fuite de tous côtés. Le général Maison, parti de Paris avec tautes les troupes qu'il a pu l'amasser sur la route, a été abandonné et s'est sauvé avec vingt gendarmes. Il n'y a qu'un élan en France comme en 89. L'Empereur couche ce soir à Chalon. Il arrivera à Paris avec plus de cent mille hommes.
[Sic) <i Je suis soutenu par l'espérance de servir mieux notre patrie commune et de détacher l'Autriche. L'Empereur me le
MURAT. — L'KMPEREUR ET MURAT m
L'on connaît au surplus quel était l'état d'esprit de l'Empereur huit jours après qu'il fut entré à Paris. Le colonel de Bauffremont y était arrivé
mande. Vous, mon frère, secondez les généreux mouvements de la grande nation que vous avez contribué à illustrer, vous le pouvez par les armes et par la politique. C'est le moment de la décision. Parlez à l'Autriche par votre exemple et par vos paroles. L'Empereur ne devant s'occuper que du bonheur intérieur de la France à qui il se doit plus que jamais, l'Autriche ne verra qu'elle et vous. Votre trône sera consolidé par votre alliance avec la France et l'Autriche. J'espère que le prince de Suède secondera ce mouvement contre les Bourbons de France et de l'Italie, que l'Autriche rendra à l'Empereur sa femme et son lils. Parlez, agissez selon votre cœur : Marchez sur [les Alpes ?1 et ne [les] dépassez pas. Je vous garantis que vous serez heureux parce que votre politique sera d'accord avec vos devoirs comme Français, comme bon parent, comme homme de la Révolution qui doit tout au peuple et rien au droit divin ni aux idées du viii*^ siècle. Point de Bourbons ! Honneur aux hommes de la Révolution 1 Je vous réponds aujourd hui de l'Empereur. Je vous prie de donner ces nouvelles aux membres de la Famille qui se trouvent en Italie. » Cette lettre n'existe qu'en copie aux Archives des Affaires Etrangères. Vol. 1801, fol. 26. Napoléon, 181 5. Mats, Avril. Elle a été en partie publiée par Jung. Lucien. III, 23o. Bien des choses m'y étonnent : i" La date : Prangins 16 mars ; alors que la première phrase est ainsi conçue : « L'Empereur est entré à Auxonne ». — Le i5, l'Empereur couche à Autun, le 16, à Avallon, le 17 à Auxerre. Il faut vraisemblablement au lieu de Auxonne, lire Auxerre ; car c'est à Auxerre que le maréchal a rejoint 1 Empereur, mais, plus loin, on lit : « L'Empereur couche ce soir à Chalon. » Or c est le 14 que l'Empereur couche à Chalon-sur- Saône. Et il est très vraisemblable que 1 Empereur a écrit a Joseph de Màcon d'où il est parti le même jour à 11 heures du malin. Il ne peut pas à la fois coucher à Ciialon le 14 et entrera Auxerre le 17. Il y a donc assurément, 011 une mauvaise lecture, ou une interpolation. Toutefois il est remarquable que Ney a pris son parti le i3, que 1 Empereur en était instruit et que, par suite, il a pu en écrire le 14 à Joseph ; mais cette première incertitude n'en subsiste pas moins. 2° La phrase « marchez sur les Alpes et ne les dépassez pas », est inconciliable avec ce qui \a, précède et la suit. Peut-être en est- il ici comme pour Auxonne et faut-il
de son côté et avait remis, le 26, la lettre de Murât en date du 11. Elle avait été présentée à FEmpereur en ces termes : « Lettre du roi de Naples à l'Empereur pour Tassurer de son dévouement et de son attachement. » L'Empereur l'avait annotée : « Renvoyé au ministre des Affaires Etrangères pour faire une réponse. » Sur la minute de la réponse on lit : Par M. de Bauffremont. 11 s'agit donc bien de la réponse à la lettre apportée par M. de Bauffremont et non d'une réponse à la lettre apportée — s'il y en eut une — par la goélette napolitaine qui, selon un plan concerté, était partie de Naples le 3 et était venue relâcher à Toulon le 19, le capitaine donnant pour prétexte qu'il venait prendre divers effets appartenant à la reine que devait lui remettre le consul. L'Empereur tentera d'utiliser cette goélette pour porter sa réponse en triple expédition; de même il emploiera ^I. de Bauffremont et un officier de la garde napolitaine, mais ce sera pour la réponse à la lettre Bauffremont. Après avoir raconté la marche triomphale qu'il vient de faire à travers la France et dont rendront compte les collections de Moniteurs dont sera porteur chacun
lire, soit Ancône, comme il est dit dans les Mémoires de Napoléon, soit Adige comme il est dit dans la lettre antérieure. De plus, il semble extraordinaire que, dans cette lettre, Joseph, contrairement à ses habitudes, s'abstienne de tutoyer son beau-frère. Ou il s'agit ici dune reconstitution faite de mémoire par quelqu'un qui est peu au courant des faits, ce qui expliquerait un certain nombre des lapsus ; ou il s'agit d'une pièce glissée à dessein dans les archives publiques pour chercher à innocenter Murât en inculpant l'Empereur.