MURAT. — SON ARMÉE D'OPÉRATIONS
si adroit à en l'ormer qu'il croyait peut-être disposer, comme sur le papier, de 93.000 hommes, compris les compagnies provinciales, les compagnies d'élite, la gendarmerie et le reste ; au moins étaitil certain que son armée d'opérations ne pouvait être inférieure à 60.000 hommes — ; exactement 59.241 avec 78 canons : or, il disposait en réalité de 40.000 hommes (39.2^0) et de 56 canons. L'Autriche pouvait lui opposer dans un temps très bref 1 57.000 hommes. N'était-ce pas folie d'attaquer un contre quatre, avec une armée où trois des régiments avaient été formés des forçats tirés des galères, où, entre officiers supérieurs, existait une rivalité de race et d'origine qui devait amener de terribles conflits : sur aS généraux, 10 étaient Français; sur 27 colonels i3. L'année précédente, à l'appel de l'Empereur, les Français au service de ^lurat qui avaient le sens de l'honneur, avaient quitté ses drapeaux et étaient rentrés sous les aigles; ceux qui étaient restés, qui n'avaient pas craint de combattre leurs concitoyens, n'étaient point faits pour inspirer confiance à leurs compagnons de guerre. C'était pour réaliser l'indépendance de l'Italie que Murât appelait à lui tous les Italiens, et la proclamation enflammée qui les invitait à chasser du sol sacré tous les étrangers, Autrichiens et Français, était contresignée par le capitaine des gardes, chef de l'Élat-Major général, Millet de Villeneuve, un Français!
Les Autrichiens devaient nécessairement replier
les troupes qui se trouvaient aventurées dans l'Italie méridionale, jusqu'à ce qu'ils eussent pu se concentrer et TofFensive qu'avait prise Murât ne pouvait manquer de lui assurer quelques succès trompeurs. Ainsi la brigade Pepe, de la division Garascosa, se présenta devant Cesene, qu'occupaient 2.5oo Autrichiens; ceux-ci se retirèrent en bon ordre, gagnèrent Forli d'où ils se dirigèrent sur Imola et Bologne. Le a avril, la première division napolitaine arriva devant Bologne que défendait le général Blanchi, à la tète de 9.000 hommes. Il était en nombre supérieur, et eût pu battre ses adversaires, mais il avait l'ordre de se replier en évitant tout combat inutile. Le 3 avril, les Napolitains entrèrent à Bologne, au milieu d'un de ces enthousiasmes qu'ont pu successivement apprécier tous les conquérants. Toutefois quelques jeunes gens parurent disposés à s'engager dans l'armée napolitaine; Içs professeurs de l'Université se livrèrent à des démonstrations patriotiques et des députés furent envoyés dans diverses villes pour former un pacte fédératif.
Le 4, lai première division se heurta sur le Panaro à 6 bataillons et 8 escadrons sous les ordres du général Blanchi. Garascosa s'apprêtait, par un mouvement très simple- de feinte directe et d'attaque sur la droite, à obliger les Autrichiens à une prompte retraite. Murât survint ; il approuva complètement les dispositions du général : « Vous avez raison, dit-il, pourquoi aller se casser le nez
MURAT. — SES PREMIERS SUCCES aii
au pont?» Il contiuua sa route, jiiscjii'aux avantpostes, suivi de son état-major. Aux avant-postes, il trouva deux compagnies et, emporté par une sorte de folie guerrière, il leur fit engager le feu, et attaquer justement ce même pont « auquel il ne voulait pas se casser le nez ». 11 en résulta un combat assez vif où fut blessé grièvement le général Filangieri, aide de camp du roi, où Garascosa manqua d'être pris et où 120 hommes environ furent mis hors de combat. Mais le symptôme vraiment grave, c'était le chiffre de 538 disparus sur 8.400 hommes ; les Autrichiens n'accusant que 200 prisonniers, c'étaient au moins 3oo déserteurs.
Murât était enivré ; il était entré à Modène ; deux de ses divisions allaient occuper Florence, à la vérité sans communication avec Bolog-ne et fort hasardées à distance du gros ; il ne doutait de rien ; aussi échoua-t-il à l'attaque de la tète de pont d'Occhiobello dont il prétendit s'emparer sans attendre l'artillerie de [)osition et où, après un premier échec le 7, il s'obstina le 8 jusqu'à ramener six fois à l'attaque ses soldats épuisés. Les Napolitains parvenaient, non sans peine, à repousser une sortie et une contre-attaque des Autrichiens qui devaient rentrer dans leurs ouvrages, mais l'échec qu'avait reçu le roi en personne n'en était pas moins complet — aussi complet que celui éprouvé à Pistoia par Livron et Pignatelli, les(juels, pour s'ouvrir une communication avec Bologne,
avaient attaqué Xugent et avaient été obligés de se replier sur Florence.
Telle était la situation dix jours après Fouverture des opérations ; mais, bien plutôt par la désertion que par le feu de l'ennemi, quelque folles que fussent d'ailleurs ses entreprises et ses conceptions stratégiques, son armée fondait : elle fondait comme avait fondu l'armée napolitaine en Espagne, car elle était presque pareille en qualité et, comme en Espagne, elle trouvait partout, pour la désertion, du côté autrichien, comme du côté pontifical ou florentin, des encouragements et des excitations. C'était par bandes que les soldats quittaient leurs drapeaux, fort peu soucieux de la nouvelle cocarde que Sa Majesté leur offrait.
Murât, en proclamant l'indépendance de l'Italie, n'avait pas voulu reprendre les couleurs que Napoléon avait données en 96 à la Cisalpine : vert, blanc et rouge ; « il jugeait à propos de réunir les couleurs qu'il avait déjà prises dans son royaume de Naples, comme le symbole de l'honneur et d'une fidélité sans tache, devise de sa brave armée, avec celles que les armées italiennes avaient rendues célèbres sur tous les champs de bataille de l'Europe » ; en conséquence, il avait décrété que « la cocarde italienne serait composée de rubans à raies d'égale grandeur amarantes et vertes ». N'était-ce point signifier aux Italiens qui d'ailleurs ne s'empressaient nullement d'accourir sous ses chevaux — la hampe des drapeaux de Murât était