Y EUT-IL CONSPIRATION
lorsque certains des généraux avaient commencé leur mouvement. Ces mouvements, au lieu d'être coordonnés par une volonté ferme et de devenir ainsi irrésistibles, se brisèrent au premier obstacle. Il est certain à présent que cette conspiration militaire était nettement napoléonienne, mais faut-il conclure de là qu'elle eût l'aveu de l'Empereur et qu'elle eut été combinée avec lui : non certes, puisque ce fut justement sur ce « qu'ils craignaient de contrarier l'Empereur, de lui déplaire, qu'ils pensaient qu'on devait attendre ses ordres » que plusieurs — entre autres Davout — se retranchèrent pour ne point agir. Selon toute vraisemblance, l'Empereur n'était point au courant d'un mouvement qui n'avait point été suffisamment étudié et qui éclata prématurément sur l'annonce du débarquement. Mais, s'il échoua, il permit au moins de juger quel était l'esprit de l'armée et comme était profonde et générale sa désaffection des Bourbons. Pourtant ce n'était pas seulement sur cet état de l'opinion que pouvait compter l'Empereur, et croire qu'il se fût risqué à venir en France sur des indications confuses que lui eût apportées un envoyé du duc de Bassano, serait le mal connaître. Il savait qu'il trouverait, toute disposée à Taccueillir, une ville, non si éloignée de la mer qu'il ne pût la gagner au travers d'un pays peu habité où il n'aurait à redouter ni la révolte des populations ni l'opposition des garnisons. Il savait que cette ville, d'oii était parti
en 89 le signal des revendications légitimes, était demeurée ferme en son libéralisme, intacte en son patriotisme, décidée en son dévouement, qu'on y tenait pour inséparables ces trois éléments constitutifs de l'existence nationale. De là, il avait reçu des émissaires et des avis; là, il avait trouvé des facilités pour transmettre des ordres. Etant donné que les Bourbons assemblaient une armée sur les Alpes, en Savoie et en Daiiphiné en vue de l'expédition qu'ils préparaient contre Murât, nul point n'était plus favorable pour la propagande — plutôt pour l'entente entre leurs adversaires. Que l'instrument pour une telle entente se trouvât dans les loges, on n'en saurait douter. Ce n'était point l'esprit révolutionnaire qui se conservait dans les loges, mais l'esprit de la Révolution. On n'y voulait point persécuter ; on n'y professait point de haine contre les religions, on y était et on y demeurait déiste et spiritualiste ; mais on n'y entendait point que la société civile fût subordonnée aux ministres d'un culte, encore moins régie par eux. Dès le début de la Restauration, la France entière avait senti que cette alliance contractée en Vendée entre « l'Autel et le Trône », affermie et consolidée par la persécution dirigée par les terroristes à la fois contre les royalistes et contre les prêtres, allait, malgré le Concordat, malgré les faveurs prodiguées par le Premier Consul et l'Empereur à l'Eglise de France, porter ses fruits et que la monarchie deviendrait l'exé-
liNTELLIGENCES AVEC GRENOBLE 9
CLitrice des desseins du clergé — et du clergé émigré. Les loges, persécutées et fermées dans certaines localités, devinrent alors, presque partout, les centres naturels de la résistance ; là se réunirent les patriotes, les hommes décidés à maintenir (?n France l'égalité devant la loi, la liberté de penser, l'indépendance nationale. On ne saurait douter que les patriotes, devenus francs-maçons, ne se soient efforcés à assurer le retour de l'Empereur, puisque par là se trouveraient résolues leurs revendications. Mais il faut se garder de penser que l'impulsion leur vînt des Grands Premiers Dignitaires. Dans la séance du 12 août i8i4, le Grand-Orient de France avait déclaré vacante la grande maîtrise que remplissait Joseph et en même temps avait aboli les Grands Maîtres adjoints : Gambacérès et Murât ; il avait institué trois Grands Conservateurs, Macdonald, Beurnonville, ci-devant Grands Administrateurs de la Grande-Loge Symbolique, et Valence, ci-devant Grand Représentant du Grand Maître. 11 y avait donc là bien plutôt une expression orléaniste qu'une tendance bonapartiste, mais, à celte apparence de gouvernement, échappaient la réalité du pouvoir et la direction effective : la démocratie des loges suffisait à se conduire et prenait, selon les régions, des directions diverses.
Le fait admis que Grenoble attend et espère le libérateur — Murât le connaissait et se flattait que, s'il envahissait la France à la tête de l'armée
italienne, Grenoble l'accueillerait avec enthousiasme, — le fait admis que Napoléon sait que, devant lui, sans qu'il ait à brûler une amorce, ces murs tomberont et que ces portes s'ouvriront, qu'il trouvera là un point d'appui, une place de ravitaillement, un matériel et des troupes, l'expédition, dans tous ses détails, s/explique et se justifie. Si Grenoble se donne à lui, c'est toute la France patriote : Lyonnais, Bourgogne, Champagne, Lorraine, Alsace! Faute de Grenoble, faute d'une ville militaire et républicaine comme celle-là, il n'est qu'un aventurier errant à travers les montagnes, suivi de quelques centaines d'hommes, ne faisant que des recrues insignifiantes, n'échappant que par fortune aux gendarmes, destiné fatalement à être pris ou fusillé par la première force militaire organisée qu'il rencontrera et qui ouvrira le feu. Napoléon risquait des coups d'audace, certes, mais après en avoir pesé et mesuré les chances. Il eût fait un acte de folie s'il s'était aventuré sur un terrain qui n'eût été nullement préparé et où il se fût trouvé à la merci d'un portier consigne, comme le capitaine Lamouret et ses vingt hommes à Antibes. Il avait son plgn et connaissait son but. Là il ne se faisait point d'illusions.
Où il s'en faisait, et de nature à vicier et détruire toutes ses combinaisons, c'était sur la situation européenne — adhésion de l'Autriche, neutralité de l'Angleterre — et sur sa situation familiale — arrivée certaine et prochaine de sa femme et de
LETTRES DE 1/EMPEREUK A MARIE-LOUISE ii
son fils. A cette arrivée il attachait une importance politique majeure. En effet, si l'Autriche laissait l'impératrice Marie-Louise et le Prince impérial rentrer en France, c'étaient les négociations ouvertes : et rien n'empêchait que l'Empereur les portât aussitôt sur l'établissement d'une Régence qu'il savait avoir en France de nombreux partisans. C'avait été là, en i8i4, l'objet des négociations engagées avec les Alliés et en particulier avec Alexandre; sauf la trahison de Marmont, on aurait peut-être abouti : au moins l'Empereur le croyait. Reprendre la question au point où on l'avait laissée, lui semblait, de Porto-Ferrajo, fort simple. 11 suffisait que l'Impératrice voulût et Napoléon ne doutait point qu'elle n'eût été empêchée par la contrainte, morale ou physique, de le rejoindre à l'île d'Elbe. A présent, elle allait accourir, amener son fils; rien ne l'arrêterait. La lettre qu'il avait reçue au mois de janvier, si brève fût-elle, lui avait paru démonstrative. Elle attestait, selon lui, la fidélité, alors qu'elle ne décelait peut-être que le remords. Il est entré à Grenoble le 7 mai, à 10 heures du soir, par la brèche qu'ont ouverte devant lui les citoyens et les soldats. Le lendemain 8, il envoie à l'Impératrice une lettre qu'il fait passer au ministre d'Autriche à Turin. Il a bien jugé et Dumoulin l'a bien dit : A Grenoble il est à Paris. Désormais c'est une marche triomphale. Le 10, au soir, il est à Lyon où la population tout entière l'acclame ; il ne trouvera pour répondre à
Tenthousiasme d'un peuple que cette parole : « Lyonnais, je vous aime. » Le 1 1, il écrit à l'Impératrice et c'est en ces termes officiels : « Madame et très chère amie, je suis remonté sur mon trône ». Il dit ses forces, l'enthousiasme du peuple, la joie des soldats, il donne rendez-vous à sa femme et à son fils à Paris où il sera le 21 et il joint ses proclamations Il dicte à Bertrand, si rapidement que le grand maréchal a peine à suivre ' : « B*^ (Bertrand) enverra une estafette à Ghambéry au général commandant ou en son absence au préfet, leur [demandant?] de se rendre aux avant-postes, demande à parler à un officier autrichien et lui demande la [permission ] d'expédier un officier au général autrichien ou à l'ambassadeur autrichien à Turin pourles prierd'envoyer la dépèche ci-jointe à l'impératrice Marie-Louise par un courrier extraordinaire. Il a déjà dû recevoir une dépêche de l'Empereur pour l'Impératrice, expédiée de Grenoble. » Remise au général Bubna par un officier du 7* hussards, expédiée à Vienne, en effet, par courrier extraordinaire, cette lettre, tous les souverains et les ministres du Gongrès la lisent et la commentent : l'Impératrice seule ne la voit pas.
Napoléon ne doutait point, il ne laissait point douter que l'Impératrice arrivât amenant son fils; dès lors, c'était la paix assurée avec l'Europe et
^ Je copie sur la pièce originale presque illisible. Il me paraît qu'elle dénote merveilleusement l'agitation et l'empressement de Napoléon.
L'ARRIVEE DE L'IMPERATRICE i}
c'est bien là ce qu'écrit, le 20 mars, le maréchal Ney au général Bertrand : « Que d'actions de grâce ne devons-nous pas au ciel d'avoir si promptement entendu nos cris et de nous avoir rendu notre auguste souverain et bientôt son épouse et cet enfant chéri qui cimenteront à jamais notre amour et notre bonheur ! » « On attend très prochainement l'Impératrice et le Roi de Rome, écrit La Motte-Langon à M. de Carrière, sous-préfet de Garcassonne. Leur venue fermera la bouche à bien du monde. » C'est là l'opinion unanime et c'est un facteur indispensalile de sa marche triomphale que cette certitude qu'il donne de la paix. La France veut reconquérir son indépendance, elle veut chasser les Bourbons, mais elle ne veut point renouveler la guerre ; si elle est obligée de la soutenir, elle se défendra, mais elle n'admet point la provocation. Elle a trop souffert l'année précédente, elle est lasse, tout de même, et, malgré les prisonniers rentrés d'Allemagne, d'Angleterre et de Russie, qui forment des cadres précieux, elle fournira difficilement des levées analogues à celles de la fin de i8i3. D'ailleurs, l'Empereur le sent à merveille; ce qui fit l'espèce de popularité des Bourbons, ce fut la paix, et la paix doit à présent être dans ses mains. On dira qu'au lieu du laurier de la guerre, il apporte l'olivier de la paix, et c'est sur sa femme et son enfant qu'il compte.
Mais il faut que l'Europe y consente.
Le i3 mars, ce jour même où il écrit à Marie-
i4 NAPOLÉON ET SA FAMILLE
Louise cette lettre en forme pompeuse où il l'invite à le rejoindre, il prend cette suite de décrets qu'on peut bien dire anodins et qui semblent destinés à rassurer et contenter l'Europe, en même temps qu'ils donnent un semblant de satisfaction à ceux-là qui seuls peuvent soutenir le régime : les militaires, les patriotes, les possesseurs des biens nationaux. Moyennant quelques phrases sur la sincérité desquelles il est difficile de se méprendre et la proscription apparente de treize individus qui sont hors de France, il amnistie tous les autres et il s'imagine qu'il rassure par là les souverains d'Europe : ceux-ci en effet craignent d'abord la Révolution et, en renonçant dès lors à la déchaîner, Napoléon brise la meilleure de ses armes. Mais c'est à dessein. Quelle preuve plus éclatante en fournir que ce décret par lequel il dissout la Cham- ..bre des Pairs et la Chambre des Communes et ordonne la réunion à Paris, dans le courant du mois de mai prochain, en assemblée extraordinaire du Champ de Mai, des collèges électoraux de l'Empire « afin de prendre, dit-il, les mesures convenables pour corriger et modifier nos Constitutions selon l'intérêt et la volonté de la nation ^t en même temps pour assister au couronnement de I'Impér.vtrice, notre très chère et aimée épouse et à celui de notre cher et bien-aimé fils ».
Ainsi son premier acte officiel, dès que la fortune se décide en sa faveur, est de reprendre le dessein qu'il avait nourri depuis la fin de 1812,
LA RÉGENCE BUT DE NAPOLEON i)
mais, cette fois, avec un but marqué que va préciser encore une des premières mesures qu'il prend à Paris lorsqu'il arrive à constituer un ministère. L'année d'avant, la combinaison de la Régence n'avait-elle pas été presque agréée par l'empereur Alexandre, lorsque le duc de Raguse, en passant à l'ennemi et en rendant impossible cette reprise des hostilités qui effrayait si fort les Alliés et leurs amis, assura aux Bourbons cette couronne qui pouvait encore leur échapper? Jusqu'à quel point l'empereur de Russie était-il sincère; jusqu'à quel point M. le duc deVicence était-il fidèle? Ce sont des questions qui seront tranchées quelque jour; mais, quel que fût le fond de leurs pensées. Napoléon n'en avait pas moins été convaincu que le duc de Vicence le servait et qu'il avait amené l'empereur Alexandre, malgré sa déclaration qu'il ne traiterait ni avec Bonaparte, ni avec aucun membre de sa famille, à admettre la possibilité d'une proclamation de Napoléon 11- sous la régence de l'Impératrice. Pour cela, dès le 21 mars, le lendemain de son entrée à Paris, il nomma le duc de Vicence ministre des Affaires Étrangères, car il n'y avait plus de Relations extérieures et cela encore était un symptôme. A coup sûr, dès que Napoléon voulait entrer en négociation et qu'il pensait à une régence, solution qui, dans une fraction du monde politique, avait des partisans, il eût fallu un homme très avisé qui trouvât les moyens d'ouvrir des conversations avec les ministres étrangers, autrichiens ou anglais,
i6 NAPOLÉON ET SA FAMILLE
avec le Congrès et les diplomates qui y siégeaient. FoLiché se présentait à cet efFet, très empressé à exercer dans les cours et les chancelleries ses talents de policier. On le rebuta en le renvoyant à la Police, ce qui rendit seulement subreptices ses tentatives et les fitavorler, alors qu'elles eussent pu donner au moins des espérances.
Tel était le prestige que prêtait à Caulaincourt l'influence que Napoléon lui attribuait sur l'empereur Alexandre i[ue toute considération s'effaçait là devant. Repoussé comme il l'avait été par les Bourbons, Gaulaincourt, dont on n'avait point connu les démarches pour se faire accueillir, avait bénéficié des services qu'il s'était offert à rendre à la reine Hortense lorsque l'empereur Alexandre avait exigé de Louis XVIII qu'on remplît à son égard les clauses du traité de Fontainebleau. Ainsi tirait-il profit des actes qui eussent dû davantage le desservir aux yeux de l'Empereur. Mais Napoléon n'en était point à chercher la fidélité, le dévouement ou l'intégrité : si tout moyen lui agréait pourvu qu'il le menât à ses fins, tout homme lui devenait bon pourvu qu'il eût chance d'arriver à Vienne, d'aborder l'impératrice Marie- Louise et d'ébranler Talleyrand. N'importe qui, n'importe quoi, pourvu que le messager ne fût point arrêté aux frontières, et qu'il pût porter ses lettres. Car il ne doutait pas que l'Impératrice n'eût été retenue par son père et par les souverains; aussitôt qu'elle en aurait le pouvoir, elle accourrait avec