LE CHAMP DE MAI. — LE JEU DE LUCIEN
entrevues avec Napoléon, de lui conseiller d'abdiquer.
On savait pertinemment alors que Marie-Louise ne reviendrait pas d'Autriche et, par suite, la diésignalion du régent devait être faite selon le Titre IV du Senatus-Consulte du 28 floréal an XII, et l'article XIX ouvrait toutes les voies à l'ambition de Lucien : car il réservait à l'Empereur la désignation du régent parmi les princes français âgés au moins de vingt-cinq ans accomplis. Ce n'était qu'à défaut de désignation de la part de l'Empereur que la régence était déférée au prince le plus proche en degré dans l'ordre de l'hérédité.
Sur ce sujet ou d'autres, des querelles ne manquaient point de s'élever entre Napoléon et Lucien. Celui-ci, grâce aux manœuvres de Sapey, son ancien complice, avait été élu le i3 mai, quatre jours après son arrivée à Paris, représentant du département de l'Isère. La manœuvre avait été combinée de Suisse, entre les deux voyages à Paris et pour le cas où l'Empereur se fût refusé aux conditions mises par Lucien à la réconciliation. Autrement, sa situation était réglée par l'article 6 de l'Acte additionnel stipulant que « les membres de la Famille impériale, dans l'ordre de l'hérédité, sont pairs de droit et qu'ils siègent après le président ». L'élection comme député ne pouvait être qu'une manœuvre. Lucien sans doute avait l'intention, au cas qu'il ne fut pas reconnu prince français, d'intervenir à la Chambre des représentants comme chef
de parti. On a dit, il est vrai, que l'élection avait été désirée par l'Empereur, lequel aurait eu l'intention d'attribuer à Lucien la présidence de la Chambre des représentants ; mais, lorsque, le 3o avril, l'Empereur convoqua les Collèges électoraux pour l'élection des représentants, il ne pouvait savoir que Lucien partirait le 4 mai, de Yersoix pour Paris : par contre, il savait ce qu'il avait inscrit lui-même dans l'Acte additionnel. On peut pourtant penser que Lucien, bien qu'il connût l'article 6, n'avait pas renoncé à siéger à la Chambre des représentants de préférence à la Chambre des pairs et il suffît pour s'en convaincre d'une manifestation à laquelle se livra Sapey dans la séance du 3 juin. Napoléon, a écrit Lucien, « me déclare qu'il ne veut pas que je siège au Corps législatif. Il me soupçonne d'avoir l'ambition cachée de me faire nommer président avec l'ambition de faire un nouveau i8 brumaire contre lui. Je m'indigne et me retire. »
Pour que l'Empereur ait eu la pensée — s'il Teut — que Lucien voulait être président de la Chambre des représentants, il fallut que Lucien eût exprimé l'intention de siéger comme représentant; et, étant donnée la réputation qu'il s'était faite dans la Famille comme meneur d'assemblées et la confiance qu'il avait en lui-même, l'Empereur ne pouvait guère penser qu'il n'eût pas l'intention déjouer un grand rôle. Lucien était en pleine vigueur ; il venait d'atteindre quarante ans et