‹ Napoleon et sa famille (volume 4)Chapitre 90 sur 106 · LA CHAMBRE DES PAIRS · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE DES PAIRS

riété qu'à son rôle en 1814; La Fayette, qu'il suffit de nommer et qui aspirait à témoigner son ingratitude à celui qui l'avait délivré des cachots d'Ohnutz; Dupont (de TEure) déjà connu pour hostile à toute autorité, et le général comte Grenier, grand aigle de la Légion, qui passait pour républicain parce qu'il avait appartenu à cette Armée du Rhin, où, selon une tradition constante, le désintéressement des généraux égalait leur respect de la Constitution. En tout cas, celui-ci, qui, en 1814, commandait, sous Eugène, les troupes françaises en Italie, s'était rallié à la monarchie restaurée par une proclamation dont l'enthousiasme intempérant ne paraissait avoir gardé aucun souvenir des révoltes de Xassau-infanterie où le soldat Grenier comptait en 89

D'après la composition du bureau, l'on peut juger si Lucien eût eu chance d'y être élu ; à la vérité, il n'avait point, dès les premières séances, donné sa démission de représentant du département de l'Isère ; même, si son admission avait été ajournée, c'avait été « d'après les mêmes motifs que les autres ajournements », c'est-à-dire jusqu'à « la constitution définitive de la Chambre » et tel avait été l'objet de la proposition de Sapey qu'on peut tenir à bon droit pour son porte-parole. Mais, expérience faite, il n'eut qu'à accepter l'honneur qui lui était fait de siéger à la Chambre des Pairs, comme prince de la Famille.

Cette chambre des Pairs avait été étrangement

improvisée et on doit reconnaître qu'il n'était point aisé de la recruter, L'Emp'ereur avait demandédes listes à Joseph, à Gambacérès, à Fouché, à Soult, à Maret, à Gandin, à vingt autres, mais tous ceux qui avaient été consultés témoignaient du même embarras. La matière dont on fait les pairs doit être pure et sans alliage. On ne doit introduire à la haute-chambre que des citoyens qui se distinguent, comme l'écrit M. le duc d'Otrante, par « un attachement véritable à la personne de l'Empereur et au gouvernement impérial » ; or, qui donc est dans ce cas parmi les anciens sénateurs, lesquels semblent pourtant destinés à faire le fond de la nouvelle chambre? Alors, imagine-t-on de les classer en d'ingénieuses catégories : D'abord ceux qui ont fait partie du Gouvernement provisoire : ils sont proscrits par le décret de Lyon ; ensuite, ceux qui ont signé les procès -verbaux de la séance du jC avril et de celle du 2 : ils sont au nombre de cinquante -neuf ; certains, devenus étrangers, se trouvent éliminés naturellement : de ces conjurés de la première heure, l'Empereur en conserve trois comme pairs : Fabre ^de l'Aude), Pontécoulant, PiOger-Ducos. Quelques-uns, dès le 3, se sont empressés d'adhérer par lettre : On leur tient rigueur, mais non pas à la plupart de ceux qui les ont suivis le 4> le 8 et le 9. Des ralliés d'après le i3 avril, beaucoup sont nommés, mais point tous : Le i4, trois sur quatre; le j6, trois sur huit; le 18, quatre sur cinq ; le 26, deux sur quatre... et

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tout cela en fait vingt-sept. Goninie si, dès qu'on trahit, on prenait date pour Tignominie ! On ajouta beaucoup de généraux — soixante et un — plus de moitié ; parmi eux il y en avait eu de fidèles, — peu ; onze chambellans, quatre archevêques et des ministres. On avait proposé des bourgeois, même des banquiers; l'Empereur en a(;cepta deux, mais de l'un il fit un comte et de l'autre un baron. Ainsi forma-t-il cette chambre des Pairs. A la télé, dans le décret d'institution, il fit figurer Joseph, Louis, Lucien, Jérôme, Fesch, Eugène, Gainbacérès et Lebrun, Gela était étrange ; on mêlait les pairs de droit aux pairs de nomination et tout était confondu. Il est évident que ses frères n'y avaient guère influé, car ils eussent réclamé la place qu'ils tenaient de la Gonstitution. Mais peut-être avait-on ainsi procédé pour faire nombre et n'avoir point àrem[)lirces vides pour lesquels on n'avait plus de candidats à fournir . Peut-être aussi était-ce un signe de ce désarroi général et de cette incohérence à quoi rien n'échappait : car Joseph n'en était pas moins en faveur.

Le 19 mai, l'Empereur a fait appel à ses lumières et l'a invité à lui remettre, comme « tous ses ministres et d'autres personnes dans l'opinion et dans les sentiments desquels il se confie », une liste de cent vingt personnes qu'il choisirait, comme s'il était chargé de cette nomination. L'on peut penser que Joseph mit en avant Jourdan qui s'était constamment attaché à sa fortune et qui s'était

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montré si médiocre de caractère et de génie, et Alexandre Lameth, qui, préfet de la Somme sous le roi après Tavoir été sous l'Empereur, était de ces grands citoyens qui sont, assure-t-on, indispensables aux gouvernements quels qu'ils puissent être et qui les servent avec la même infidélité, Joseph proposa son beau-frère Glary et le fit nommer; mais Napoléon le connaissait depuis 98 et il avait borné un moment ses ambitions à entrer dans ses affaires. Depuis lors, Clary avait été le banquier de Madame et de Fesch, comme de Joseph et de Bernadotte et il avait à diverses reprises employé des fonds pour l'Empereur. C'était un homme d'affaires très répandu en même temps que fort estimé ; Lejéas qui tenait d'aussi près à Joseph avait été sénateur, mais il se trouvait dans un cas particulier et qui lui faisait quelque honneur; il était des trois « qui s'étaient excusés simplement par lettre de ne point assister aux séances, sans que ces lettres d'excuse continssent adhésion aux mesures prises par le Sénat ».

Si tous les choix avaient été ainsi justifiés, on eût formé une assemblée qui eût peut-être manqué de prestige sans du moins manquer de fidélité ; mais, à défaut de la vieille noblesse qui se dérobait presque tout entière et dont l'Empereur ne put retenir que quelques hommes attachés à sa personne par un de ces sentiments de reconnaissance ou d'admiration plus forts que les traditions et les liaisons de famille, il puisa dans ce

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réservoir de la noblesse impériale où il avait jeté tant de richesses et tant d'honneurs pour recueillir si peu de services, si peu de dévouement, un si médiocre patriotisme. Ces créatures ne pouvaient, la plupart, lui apporter ni intelligence, ni courage et, lorsque Ton ouvrit dans cette assemblée le seul parti que dictât l'honneur, on entendit s'élever de partout de piteuses voix pour imposer silence à de compromettantes générosités !

Et ceux-là aussi la folie d'égalité les avait gagnés, au point qu'ils s'insurgèrent, dès les premières séances, contre la Constitution môme. L'article 6 de l'Acte additionnel était ainsi conçu : « Les membres de la Famille impériale, dans l'ordre de l'hérédité, sont pairs de droit Ils siègent après le président. » Ce n'était là que la reproduction de l'article 3o de la charte de i8i4, et l'on eût pu penser que nul n'élèverait de difficulté, mais l'opinion était si montée contre les frères de l'Empereur, qu'on leur contesta leur pairie de droit et leur place réservée. On trouva qu'à réclamer celle-ci au bureau, ils donnaient la mesure « de l'esprit de vertige et d'aveuglement qui durait encore dans la Famille impériale». C'est un ami qui parle. Que disaient les ennemis ! « Lucien, chétif prince romain, écrit Thibaudeau, n'était pas prince français d'après les constitutions de 1 Empire, et n'avait point produit un nouveau titre. » Devant les critiques qui se faisaient jour sans ménagement, « Lucien déclara qu'il tenait la pairie de sa nomination par l'Empereur et que

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jusqu'à ce que le peuple lui eût donné droit à la successibilité au trône impérial, il ne réclamerait aucun privilège ». C'était d'ajlleurs la constatation d'un fait qui n'était point contestable et Lucien était bien venu à rci'onnaître qu'il n'avait droit à rien. Mais il n'en alla pas de même de Joseph. « 11 soutint que, d'après l'Acte additionnel, étant pair de droit en sa qualité de premier prince du sang, il n'avait pas eu besoin de la nomination de l'Empereur et que cette nomination était une atteinte à ses droits. » Il protesta publiquement et l'on s'en étonna; ses amis eux-mêmes lui firent connaître qu'ils le désapprouvaient. Ils lui dirent que l'Acte additionnel serait probablement revisé et que, lorsque la situation des choses était tellement périlleuse que toutes les situations étaient menacées, il était du dernier ridicule de réclamer « un droit équivoque ». Joseph, bien qu'il se fût fait près de l'Empereur l'introducteur et le preneur de Benjamin Constant et de M"" de Staël, était resté le même qu'en i8o5, mais Ton ne saurait nier qu'il arrivait ici avec des arguments qu'on ne pouvait réfuter qu'à condition de mettre en question l'Acte constitutionnel tout entier. S'il était premier prince de sang, pourquoi lui contestait-on des honneurs qui lui appartenaient, si ce n'était pour contester sa dignité princièfe? Si Lucien se montrait si facile à abandonner les droits que l'Empereur lui avait accordés, n'était-ce pas pour établir un contraste entre Joseph et lui? N'était-ce pas là un épisode de

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celle lu lie engagée sur le navire coulant bas d'eau en vue de la fuliire succession du capilaine. Joseph défendait sa place ; Ilortense combattait pour ses enfants, et, malgré qu'il fût Faîne de Louis, Lucien n'osait point entreprendre sur lui; tout son effort portait contre Jérôme dont il pensait avoir d'autant plus facilement raison que Jérôme n'élevait aucune prétention et se tenait en dehors des intrigues.

Très tendre à l'égard de l'Empereur « qui s'en était montré profondément touché », Jé)*ôme était venu mettre son épée au service de l'Empereur et de la France et, seul de la Famille, il aspirait à les servir. Il avait dit qu'il ne formait aucune prétention : il accepta une division. « Dans les circonstances où nous nous trouvons, écrivit-il au minisire de la Guerre, prince d'Ekmuhl, tout Français est soldat et j'aurais accepté avec plaisir tous les postes où l'Empereur m'aurait placé. » Toutefois l'organisation de sa maison militaire ne se fit point sans labeur. L'Empereur, en lui attribuant, par décret en date du i*" juin, un premier aide de camp maréchal de camp, deux aides de camp chefs de bataillon et quatre aides de camp capitaines ou lieutenants, avait formellement exigé que « ces officiers fussent pris parmi les Français ayant servi sans interruption dans l'armée française ». Or, le prince Jérôme en adressant, le 5 juin, au ministre la liste des officiers attachés à sa personne, y avait placé : Le comte Sahla de Hoene, ci-devant lieutenant général

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et ministre de la Guerre westphalien, le maréchal de camp Wolff aide de camp, trois colonels également weslphaliens et quatre officiers d'ordonnance français, Bourdon de Vatry, Grisolles, Saint- Hilaire et Mougenet. L'Empereur n'accepta point ces désignations. « Mon frère, écrit-il à Jérôme le 5 juin, je ne puis pas consentir à ce que vous paraissiez à l'armée française entouré d'Allemands. De tous ceux qui sont avec vous, vous n'en pouvez conserver qu'un qui sera votre écuyer. Je leur donnerai des grades et des traitements en France. Envoyez au ministre de la Guerre leurs états de services. Vous aurez un maréchal de camp pour premier aide de camp et deux chefs de bataillon et quatre capitaines pour aides de camp. Vous n'avez pas besoin d'officiers d'ordonnance. »

En même temps, l'Empereur écrivit à Davout: « Mon intention est qu'il ne garde aucun des officiers westphaliens qui l'ont accompagné. Aussitôt que vous aurez les états de service de ces officiers vous pourrez les employer dans leurs grades. » Cela était net. Jérôme parut se rendre. 11 transmit au général de Flahaut, chargé du travail de l'armée près de l'Empereur, une nouvelle liste où il se restreignait au maréchal de camp Wolff, lequel avait été, de 1807 à i8i3, au service westphalien', au

• « Sa conduite pendant les Cent -Jours, dit un rapport du 19 avril 1819, mérite des éloges : nommé à un commandement actif sans lavoir demandé, il éluda plusieurs ordres qui lui furent donnés de s'y rendre; il refusa également de servir auprès

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colonel Picot, au chef d'escadron Reiset, au chef de bataillon Hochet, mais il demandait de plus pour officiers d'ordonnance le capitaine Bourdon de Vatry, le lieutenant Ordener et deux autres officiers dont les services n'étaient point constatés et qu'on ne connaissait point au ministère de la Guerre. Lorsqu'on eut expédié à sept officiers français des lettres de service, le prince Jérôme revint à la charge et demanda qu'on lui passât par surcroit Sahla et ses trois colonels westphaliens. Il obtint que le ministre de la Guerre adressât à l'Empereur un rapport où il proposait la nomination au grade de maréchal de camp de M. de Sahla, admis au service de France comme adjudant-commandant et devant servir dans ce grade près de Son Altesse Impériale. « Le prince m'a fait connaître, ajoutat-il, qu'il attachait le plus grand prix à ce que sa demande en faveur de MiNl. les colonels Phuld, Berger et Gail fût accueillie. Ces officiers ont tout quitté, famille, fortune, patrie, pour partager son exil et il lui serait extrêmement pénible de se séparer aujourd'hui d'hommes qui ne lui ont pas été moins fidèles et moins dévoués dans le malheur que dans la prospérité. » Le maréchal, d'après ces considérations, proposa un décret conforme : l'Em-

de Jérôme Bonaparte, dont il avait été nommé aide de camp, et ne céda qu'à des ordres réilérés en suivant son état-major pendant quelques jours seulement. »

1 Antoine Ordener, second fils du général, n'a pas dû rejoindre. Il fut blessé à Waterloo dans les rangs du 7*^ cuirassiers et mourut le 10 juillet.

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