JEROME. — LES AUTRES PRÉTENDANTS
ait rien qui nous concerne et que je prie le ciel qui nous a si bien placés de nous laisser ainsi toute notre vie. » Pourtant, sans qu'il ait rien fait, on pense à lui. A son arrivée sur la Vistule, il trouvera « une dépulation de Polonais de marque, dont plusieurs ont servi sous ses ordres en Italie, qui, en le priant de plaider près de l'Empereur la cause de leur nationalité, lui exprimeront combien ils seraient heureux de voir à leur tête un guerrier aussi recommandable et un administrateur aussi éclairé m ; mais, en les renvoyant à l'Empereur, Eugène « les priera instamment de ne jamais prononcer son nom ».
Un tel concurrent n'est point gênant, mais, au dernier plan, il y a Davout qui, ayant commandé en chef à Varsovie et y ayant vice-régné, ne peut manquer de croire qu'il doit y régner tout à fait, aussi justement que Bernadotle à Stockholm et Murât à Naples, bien plus justement que Jérôme à Gassel. Contre celui-ci, une haine méprisante qui, remontant à l'an IX, s'est manifestée à toute occasion par des éclats ; qui, depuis 1810, par suite du commandement de Davout dans le nord de l'Allemagne et du contact forcé avec la Westphalie, s'est exercée par de continuelles violences et des actes d'une âpreté tyrannique, de mortelles insultes, de sanguinaires brutalités. Cette lutte entre Davout constamment agressif, et Jérôme, réduit à se défendre par des appels à l'Empereur qui toujours lui donne tort et le rabroue ; cette lutte, constamment inégale, oii le maréchal d'Empire, duc et prince, mais jacobin tant qu'il ne sera pas roi, trouve sa joie à « brimer » le
Bonaparte qui n^a pris que la peine de naître pour être couronné, a élevé entre ces deux hommes des ressentiments qui, à la première occasion, éclateront en scandale ; tous deux à présent courent la même chance, mais ils la courent au travers des guerres où l'un est passé maître et portera sa résolution implacable et sa tenue militaire, où l'autre, enfant présomptueux et enivré, portera ses caprices, ses coups de tête, son inconscience, et sa nullité prétentieuse.
De cette rivalité, l'Empereur n'a pas l'air de prendre plus de souci que des ambitions éveillées ou des droits acquis ; seulement, il réserve la nomination officielle. « Il est nécessaire, écrit-il à Berthier, le 16 mars, qu'on ig-nore jusqu'au dernier moment que le roide Westphalie commandera ma droite » ; mais il ne peut empêcher que ce ne soit le bruit de la Cour et de la Ville.
Jérôme obtient tout ce qu'il demande : d'un même coup, l'Empereur ratifie au titre impérial toutes les grandeurs westphaliennes : comtes de l'Empire, Le Camus, Salha et Meyronet ; barons de l'Empire, Marinville, Boucheporn, Bruguière, Ducoudras et Duchambon, toute la bande joyeuse. « Il dit des choses charmantes sur le compte de la reine. » Il a son frère constamment avec lui et le traite comme son fils. Jérôme est aux anges. Il comble Catherine « de charmantes bagatelles qui font ses délices », mais ne l'empêchent pas de penser que Fifi, comme elle l'appelle, va courir là une grosse aventure et qu'il pourrait bien se repentir « de préférer un autre royaume à celui-ci ».
JEROME. — RETOUR A GASSEL 295
Quant il repart, le 21, à sept heures du matin, il est tout activité, dévouement, abnégation. De Mayence où il est le 24 à midi, il écrit comme il est « heureux de l'espoir de prouver à l'Empereur combien il sent vivement toutes ses bontés ». Les chemins sont magnifiques, la pluie agréable, la neige réchauffante. Son ministre de la Guerre lui annonce un déficit d'un million et demi par mois ; il n'en ordonne pas moins, pour plaire à l'Empereur, la levée de 4000 fantassins et de 500 chevaux : cela lui fera au total 38 000 hommes et S 500 chevaux. L'argent manque sans doute, mais il trouvera 800 000 francs pour la première mise. 11 ne fera que toucher barre à Gassel pour y pourvoir au gouvernement et, le 5 avril, il sera à Glogau, prêt à entrer en campagne.
Est-ce bien du gouvernement seul que Jérôme s'occupera à Gassel? Sans doute « paraît-il très pensif depuis son retour de Paris et ne laisse-t-il rien transpirer » ; mais c'est de la politique. Il songe aussi qu'à la guerre les distractions d'un certain ordre peuvent être rares et qu'on doit y pourvoir comme au reste. Ce n'est pas tout en effet qu'on ait disposé comme il convient les services de la bouche, de l'office, de l'écurie, du cabinet, et de la garde-robe ; que, pour celle-ci seule, on ait chargé sept fourgons, avec quatre valets de chambre, deux valets de garde-robe, trois valets de pied et quelques huissiers sur les sièges ; que dans les sept voitures on ait réparti, en un service complet, quatre grands uniformes des gardes du corps, dix-sept des chevau-légers, un de général de division , un
des grenadiers, un des chasseurs, un de la ligne, un costume de chasse à tir, un frac brodé, un habit bourgeois, avec l'accompag-nenient de deux cent six culottes et pantalons en Casimir, en soie noire, en peau et en drap, du même nombre de vestes de Casimir et de piqué, de deux cents chemises, de trois cent dix-huit mouchoirs, de soixante paires de bottes et de souliers^ et du reste, de tout le reste, compris les lits avec les draps Cil peau de renne, en batiste et en loile, compris les caisses d'eau de Golog'ne, les brosses à peau, les fers à papillottes, les robes de bain, les robes de chambre, les manchettes de botte, compris, à chacun des sept services, six crachats de France, une grand'croix de la Légion et trois crachats d'Italie ; compris les quinze décorations dont le roi est titulaire : Couronne de fer. Eléphant, Séraphins, Aigle noir. Aigle rouge, SaintxVndré, Saint- Alexandre, Sainte-x4.nne, Toison d'or, Aigle d'Or, Saint-Hubert, Saxe, Deux-Siciles, Hesse- Darmstadt; compris le sabre que le Premier Consul donna à son frère au retour de Marengo; et, dans chaque voiture, un bidet et un pot de nuit en argent; ce n'est pas tout qu'en dehors de ses services de voiture, il trouve, dans chacune de ses huit brigades de selle, un portemanteau renfermant quarante-sept effets d'habillement et de toilette, le change le plus complet et le plus raffiné qui soit; il faut occuper les entr'actes et trouver un délassement aux fatigues de la guerre. Le roi justement a distingué une jeune personne qu'il destine à cet emploi et dont le père porte le titre de contrôleur-économe de la Maison des