MURAT. — QUEL SOLDAT IL EST
qu'une épée, il dirige au point qu'il faut; il multiplie de tous les côtés les charges isolées ; le moment venu, il rafle tout, le condense, l'agglomère, en fait une baliste dont les coups sont irrésistibles et, en tête, cravache en main, joyeux et comme divinisé, il se jette sur les carrés ennemis qu'il étripe et qu'il broie. C'est un être à part, tout d'instinct; ici l'éducation ne pèserait pas, ne servirait de rien, nuirait plutôt. Il est né tel et, chez ce Cadurcien, n'est-ce pas que s'est éveillé le génie d'ancêtres Sarrazins à qui son nom fait penser? L'expérience a pu lui enseigner le maniement des grandes masses, mais, dès son premier commandement, il avait cette faculté d'improviser les ressources, cet art de multiplier les combattants, cette opportunité pour profiter de l'ébranlement de l'adversaire, cette lucidité pour saisir le moindre avantage et ce calme dans une apparente furie, qui laisse sa tête froide au milieu des cris, des fracas, des morts, des fumées d'apothéose.
Tant que Murât tient l'agressive, il est unique ; dans la défensive, il est mou et plat. Il perd ses moyens, se décourage, n'oppose à la mauvaise fortune ni résistance, ni ténacité ; admirable pour les reconnaissances offensives, il se garde mal et prête aux surprises. Il ne sait point le métier, ne l'a jamais su, est incapable de l'apprendre et a la prétention de le connaître. Il excelle à faire tuer les hommes, mais il ne s'occupe pas de les faire vivre. On devrait l'apporter sur le champ de bataille et l'y lâcher; il serait alors sans pair; mais quand on ne combat pas, quel chef! Les
hommes et les chevaux sont de chair, ils ont des besoins de repos, de sommeil et de nourriture. Ils ne peuvent sans crever, aller toujours, par tous les temps, sur tous les terrains. De cela, Murât n'a cure, non plus que de l'ordre des marches ou des campements. Il va, donc on peut aller. Dans une campagne courte oii il dispose d'effectifs médiocres qui se renouvellent, se succèdent ou se remplacent, il éreinte les cavaliers qui le suivent, mais il produit l'efïet qu'il cherche. Dans une campagne longue^ à extrême distance des dépôts qui ne peuvent rien fournir, disposant de la cavalerie tout entière, d'une masse immense, mais acquise, qui ne se recrutera point, où tout homme tombé, tout cheval crevé manquera toujours, Murât, en un temps très bref, voit fondre les régiments, les brigades, les divisions, les corps d'armée, s'étonne, n'y remédie point et bientôt ne commande plus rien. Il a soixante chevaux qu'il éreinte, qu'est-ce des hommes qui n'ont qu'un cheval et qui, ce cheval tombé, sont perdus comme soldats, si même ils survivent?
Mais il ne pense pas un instant qu'il ait à ménager qui que ce soit, ni quoi que ce soit : quatre corps d'armée, douze divisions, trente-six mille chevaux, c'est la plus étonnante masse de cavalerie qu'on ait vuedanslesguerresmodernes;illasentsousses ordres; il en est grisé ; il la tient inépuisable, irrésistible. Il la lance sur le moindre rideau de Cosaques, la garde toute en colonne pour être prête à des événements qui ne se produisent pas, l'éreinte par des marches mal réglées, des arrêts, des reprises, des à-coup de
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tout instant. Les chevaux vivent de ce qu'ils trouvent, du seigle vert sur pied ou du chaume des maisons. Dès le 29 juin, un orage en a jeté bas des milliers. Depuis lors, on avance sur des cadavres. Après la fausse manœuvre de Wilna, Murât prend sa revanche à Ostrowno; à Witepsk, il se lance si loin dans la mêlée que son piqueur le sauve en abattant le bras d'un Russe levé sur sa tête. Déjà, et Ton n'est qu'au début de la campagne, la grosse cavalerie est réduite d'un tiers, la cavalerie légère de moitié. Puis, la marche sur Smolensk, les combats contre la division Nemeroffskoi, la bataille de Smolensk — et l'altercation fameuse entre Murât et Davout, celui-ci accusant celui-là de détruire comme à plaisir la cavalerie, de tenir des hommes à cheval seize heures par jour sans débrider, de ne savoir pas la conduire, de faire le métier de batteur d'estrade contre des Cosaques qui se moquent de lui. Quand on arrive à Borodino, il est grand temps : La pluie, tombant sans discontinuer, a transformé les routes en marais boueux; les chevaux étiques ont peine à porter leurs cavaliers éreintés, l'artillerie reste embourbée, tout a un air déjà de misère et de souffrance : Mais, au coup de clairon de la proclamation de l'Empereur, chacun est debout, alerte et les yeux brillants : « Vous direz : J'étais de cette grande bataille sous les murs de Moscou ! » Grande, certes; et Murât s'y prodigue. Tour à tour fantassin et cavalier, tantôt chargeant à pied, l'épée en main, à la tête de la division Razout ou, au milieu des carrés de Friant tenant tête aux
attaques furieuses des cuirassiers russes; tantôt, à l'acte suprême, dirigeant l'immense et généreux efTort du deuxième corps de cavalerie sur la grande redoute, il est partout invulnérable, héroïque et luxueux, pareil, dans cette tuerie, à un paladin des vieux âges, à l'un de ces mamelouks qu'il vainquit, à l'un de ces rois maures aux armes étincelantes et au chatoyant costume dont il descend peut-être.
Mais quand, hors de Moscou, l'Empereur l'envoie Lattre les environs et tenir l'ennemi à distance, Murât, auquel manque Belliard blessé, choisit à Winkowo la position la plus défectueuse. Il a trente mille hommes, 187 bouches à feu sous ses ordres ; mais il est découragé, attristé, las de la guerre. « Jamais, écrit-il, je ne fus plus dégoûté. Je suis fatigué de courir de grange en grange et de mourir de faim. » A un officier envoyé par l'Empereur, il dit avec son accent gascon : « Dites à l'Empereur que j'ai conduit glorieusement l'avant-garde dé l'armée française au delà dé Moscou, mais je m'ennuie, entendez-vous bien, je m'ennuie. Je veux aller à Naples m'occuper de mes sujets. » Il compte si bien qu'il va partir qu'il a annoncé son retour à Naples pour les premiers jours d'octobre ; « d'une semaine à l'autre, presque d'un jour à l'autre, » aussi bien Caroline que Gampo- Ghiaro et Mosbourg s'attendent à le voir paraître. Mais l'Empereur ne Te lâche pas, ne lui permet pas même, par crainte de troubler les fallacieuses négociations dont les Russes l'amusent, de changer la déplorable ^issielte de son campement. Aussi prompt à désespérer
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qu'à prendre de la superbe, Murât se désole, mais, par crainte de se compromettre, ne révèle point les dangers qu'il fait courir à l'armée entière. « Ma position est affreuse, écrit-il le 10 octobre à Belliard, toute l'armée ennemie est devant moi; les troupes de l'avant-garde sont réduites à rien ; elles souffrent de la faim et il n'est plus possible d'aller fourrager sans courir le risque d'être pris. Il n'y a pas de jour que je ne perde de cette manière deux cents hommes. Comment cela finira- t-il? J'ai peur de dire la vérité à l'Empereur, je lui ferais de la peine. N'y aura-t-il pas là des personnes, toutes officieuses, pour empoisonner mes rapports? Ma foi ! tant pis, l'avenir ne prouvera que trop que j'avais raison. »
Gela ne l'engage point à se garder mieux. Le 18, à la pointe du jour, Sébastiani, surpris en plein sommeil, perd toute son artillerie ; le défilé, unique pour la retraite, est enlevé par Platow et ses cosaques. Murât est coupé: mais, éveillé brusquement, il saute sur un cheval, ramasse les Carabiniers, marche aux Cosaques qu'il culbute et se fait passage, risquant la mort de si près que son capitaine des Gardes, le général Déry, est tué à ses côtés. Il rejoint l'Empereur, laissant trente-six pièces de canon aux mains de l'ennemi. La cavalerie ne se relève point du coup et la- retraite l'achève. Des quatre corps de la réserve, il reste 1200 sabres le 9 novembre, 400 le 26, à la Bérézina. Murât ne commande rien, pas même cet « escadron sacre » qui ne fut jamais formé. Il voyage dans la voilure de l'Empereur, se louant, à chaque
lettre qu'il écrit à sa fille, des bontés que Napoléon lui témoigne, exagérant la gratitude comme s'il attendait que le cabinet noir lui en fit honneur près du maître. Son découragement est absolu ; tout ressort semble brisé en lui ; c'est un pauvre homme pleurard qui se lamente sur lui-même, sa chère femme, ses chers enfants, sa santé, ses misères. Le 3 décembre, de Molodetchno oii le spectre de la Grande Armée, reparaissant après deux mois, retrouve l'Europe et la France, il écrit à sa fille : « Tu vois par la date de ma lettre que je me suis rapproché de deux cents lieues, mais que je suis loin encore ! Il y a bien longtrmps que je ne t'avais écrit. Nous marchons continuellement. Je suis bien maigri, je suis bien fatigué, je suis cependant bien, mais je suis malheureux loin de ma bonne famille... Quand vous reverrai-je, mes bons amis ! »
A Molodetchno, oii toutes les estafettes ont dû s'arrêter, l'Empereur a trouvé la nouvelle de la tentative de Malet. Il a compris à la première lecture, dans les phrases embarrassées de Gambacérès, quels dangers ont couru cet échafaudage si péniblement élevé depuis dix ans à coup de victoires, cette dynastie qu'il crut affermie à jamais par la naissance du Roi de Rome. Gette ridicule bouace d'une nuit l'a ébranlé des fondements au faîte, en a brûlé les amarres, disjoint les boulons, montré la ruine précoce. Hors lui, il n'y avait donc rien et tout ce qu'il avait cru instituer était néant. Pas plus qu'au moment de la Machine infernale, de la conspiration de Georges, ou de l'expédi-