MURAT. — LA FUITE
l'ennemi. Des cosaques paraissent, on bat la grenadière, et Murât affolé s'échappe de son palais, fend la foule, s'esquive à pied, s'arrête seulement à une portée de fusil du faubourg, dans un café, sur la route de Kowno.
Dans cette fuite, car désormais ce n'est plus une retraite, Murât tient la tète et entraîne la déroute ; c'est à cela que lui sert son commandement. Le 11, tandis que la Garde et les maréchaux s'arrêtent à sept heures du soir à Rumsziki, il pousse de sa royale personne jusqu'à Kowno où il arrive à minuit. Là, il donne des ordres, non pas pour défendre Kowno, les magasins et le trésor qui s'y trouvent, mais pour abandonner le terrain jusqu'à Tilsit oii on se ralliera : puis, changeant d'avis, c'est un point plus éloigné encore, Gumbinen, qu'il indique. De Wirballen, où il arrive le lo au soir, il écrit le 16 à l'Empereur que tout va de mal en pis, qu'il est dans l'impossibilité de conserver son commandement, qu'il le passera au vice-roi « plus exercé que lui dans r Administration », que lui-même sera plus utile à Naples ou à Paris; que, s'il n'a pas de réponse dans quinze jours, il se mettra'en route.
Par le même courrier — l'officier d'ordonnance de l'Empereur Alhalin — Berthier envoie à l'Empereur cette note chiffrée : « Le roi de Naples est le premier homme sur le champ de bataille pour exécuter les ordres d'un général en chef. Le roi de Naples est l'homme le plus incapable de commander en chef sous tous les rapports. Il faut le remplacer de suite.
Le vice roi est... plein de force et de santé, le duc d'Elching-en et le maréchal Gouvion-Saint-Cyr ont sa confiance. ».
Le 47, de Stallupônen, nouvelle lettre de Murai : il proteste contre les ordres qui le maintiennent à l'armée. Rien au monde ne l'y fera rester. La lâche d'un grand commandement est au-dessus de ses forces. Il a assez fait pour témoignera l'Empereur son dévouement; il reviendra quand il s'agira de combattre ; « mais il ne saurait rester quand il ne s'agit plus que d'organiser et d'administrer et quand le soin de ses Etats et le vœu de ses sujets le rappellent au milieu d'eux. »
C'est comme l'exorde du discours qu'il va tenir le lendemain 18, devant les commandants de corps d'armée qu'il a réunis en une sorte de conseil de guerre. « Il s'écrie qu'il n'est plus possible de servir un insensé; qu'il n'y a plus de salut dans sa cause; qu'aucun prince de l'Europe ne croit plus à ses paroles ni à ses traités. Il se désespère d'avoir rejeté les propositions des Anglais. Sans cela, ajoute-t-il, il serait encore un grand roi tel que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse ^
« Un cri de Davout l'interrompt. « Le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche, lui repart-il brusquement, sont princes par le grâce de Dieu, du temps et de l'habitude des peuples ; mais vous, vous n'êtes roi que par la grâce de Napoléon et du sang français. Vous ne
* Une autre version ajoute : « Il cita avec éloges Bernadette et critiqua amèrement les procédés de Napoléon envers Louis roi de Hollande. »
ML'RAT- — A GUilDINEN 345
pouvez l'être que par Napoléon et en restant uni à la France. C'est une noire ingratitude qui vous aveugle ». Et, aussitôt, il lui déclare qu'il va le dénoncer à l'Empereur». Les autres chefs se taisent, tandis que Murât décontenancé, répond « qu'il est roi de Naples comme François est empereur d'Autriche et qu'il peut faire ce qu'il veut »,
Berthier, toujours prudent, ne rend pas compte de cette scène à l'Empereur ; il lui écrit seulement : « Il y a beaucoup d'incertitude dans les pensées du roi et je m'en réfère plus que jamais, sur la situation des choses, à la note chiffrée que j'ai adressée à Votre Majesté par M. Athalin ».
L'éclat du discours de Gumbinen était-il irréfléchi et impulsif ou se rattachait-il à un complot que fit échouer la vigoureuse réplique de Davout?
Dès le 14 décembre, Murât a autorisé Schwarzenberg à se retirer de Slonim sur Byalistock ; vers le 21, il approuvera la cessation des hostilités entre Russes et Autrichiens et l'armistice secret par suite duquel les uns doivent manœuvrer contre les autres, sans jamais en venir aux mains, ceux-ci abandonnant à ceux-là le territoire du Duché de Varsovie. A la même époque, d'un point qui reste à déterminer. Murât a expédié à Vienne le prince Gariati son aide-de-camp de confiance et le duc CaratTa de Noja qui, par leurs parentés autrichiennes, sont certains de trouver toutes portes ouvertes. Gariati, qui jouera le rôle majeui dans l'entente de Murât avec l'Autriche, ne quittera Vienne pour Naples que le 28 janvier et il emportera
alors quelque chose de mieux que des politesses. Dès 1821, un historien singulièrement bien informé à pu écrire que, dès lors, « le roi de Naples était d'accord avec l'Autriche depuis plusieurs mois ».
D'autre part. Murât se tenait en rapport avec les Russes : L'Empereur l'a su ; il lui écrit de Paris le 19 décembre : « Les Russes se vantent de toutes les entrevues que vous avez eues aux avant-postes. Ils ont l'impudence de déclarer que tout cela était pour endormir et pour tromper. » Durant écrira, le 9 février, sur « les cajoleries des Russes et des Anglais qui recherchaient le roi à l'Armée » ; mais, de ce côté, rien de sérieux, qui aille au fond, tandis que l'intrigue avec l'Autriche estlepivotdela défection etpourrait se rattacher à une au Ire intrigue, française celle-là.
N'a-t-on pas le droit de se demander si Murât, de complicité ou non avec quelques généraux, n'a pas cru qu'il trouverait, chez la plupart, un écho contre la tyrannie de l'Empereur; que, étant d'accord avec Schwarzenberg, peut-être même avec les Russes, il entraînerait les chefs de l'armée à conclure contre Napoléon un armistice qui le mettrait, lui Murât, en posture de remplacer son beau-frère, de réaliser à la fin, du consentement de l'Europe, ce rêve qui le hantait depuis si longtemps?
Ce serait là l'unique explication logique du discours de Gumbinen et de la coïncidence de ce discours avec les autorisations données à Schwarzenberg, dont l'authenticité, affirmée dès 1824 par Ségur, n'a pas été démentie.