EUGÈNE. — SON CARACTÈRE
que clans la façon de penser et de servir. Elles viennent s'adjoindre en lui au pédanlisme qu'il tient de son père et qui se sent si bien dans ses proclamations, presque semblables par la longueur des phrases et l'arrangement des mots, à celles du général Beauharnais. En atîaires, il a, de l'éducation donnée par Napoléon, retenu des méthodes et reçu une forme qui tait illusion, mais de lui-même, ce qu'il écrit est honnête, juste et plat. A la guerre, nul élève plus appliqué, mais toujours un écolier. Jamais il ne passera maître, et ne sera lui-même; il restera toujours sur les bancs ; il redoute les réprimandes qu'il reçoit avec une soumission entière; il se réjouit plus des éloges qu'on lui donne que des actes par quoi il les a mérités. Il n'a pas un but qu'il se fixe et qu'il s'efforce d'atteindre. Il marche à l'objectif qu'on lui marque, par les chemins qu'on lui a enseignés. En exécutant une opération, il a toujours l'air de faire un pensum qu'il remettra à corriger; mais, au pensum, il n'omet pas une virgule, et tout ce qu'il a pu y apporter d'application et de soin, il l'y a mis.
Dès les premiers jours de la campagne, il a reçu pour mission de réparer les fautes de Jérôme, du moins de le tenter; mais il était placé trop loin de Davout et il a échoué. A la Moskowa, oii son rôle a été des plus honorables, il a rempli avec une extrême précision les instructions de l'Empereur; à Malolaroslavetz, avec 20 000 hommes contre près de 80 000, il a mérité à la fois les louanges de Napoléon et les acclamations de ses troupes ; dans la retraite, il vu. 23
a été admirable à Wiasma et à Krasnoë ; partout il a montré une égalité de courage, une indifférence aux souffrances physiques, une sérénité d'âme, une constance d'énergie qui lui vaudront plus tard cette parole de Napoléon : « Nous avons tous commis des fautes : Eugène est le seul qui n'en ait pas fait. »
L'Empereur, sur la nouvelle du départ de Murât, lui a écrit : « Mon fils, prenez le commandement de la Grande Armée : je suis fâché de ne pas vous l'avoir laissé à mon départ; je me flatte que vous seriez revenu plus doucement et que je n'aurais pas éprouvé d'aussi immenses pertes. Le mal passé est sans remède ; » mais il y a le présent et l'avenir. C'est un répit seulement que les Russes, épuisés eux aussi, laissent aux misérables débris de l'armée. D'un jour à l'autre, lacampagne peut se rouvrir; sur quoi compter pour faire face à l'ennemi, à présent que Prussiens, Autrichiens, Polonais même ouvrent l'Allemagne à l'invasion? Dans l'immense tâche qu'assume Napoléon, la part qui revient à Eugène est effrayante : grouper, classer, organiser, utiliser ces fuyards innommables que Murât lui laisse ; au milieu des inquiétudes de plus en plus vives que cause la rumeur prochaine de la révolte allemande, donner apparence d'armée à ces éléments épars dont les chefs, presque sans exception, tentent à chaque instant de s'évader vers Paris ; surveiller les Autrichiens qui se dérobent à tous les ordres et qui vaudraient presque mieux ennemis déclarés qu'alliés aussi peu sûrs ; échapper aux Russes qui, rétablis quelque peu de leur terrible