MADAME- — CORRESPONDANCES, AFFAIRES
velles, nouvelles plates et sans couleur, écrites en une langue qui semble traduite — et n'est-ce pas ainsi? — nouvelles uniquement de famille : « Un tel va bien... Une telle est partie... Celui-ci est à tel endroit... Cet autre va venir.» Cela suffit pour que chacun soit au courant et sache où prendre le frère ou la sœur dont il a besoin. Madame ne se contente pas de tenir le bureau d'adresse, elle fait l'homme d'affaires. Sur chacune des questions qui intéressent ses enfants, elle a l'atention éveillée ; elle répond avec une précision qui ne se lasse point à chacune des demandes et elle poursuit avec une ténacité singulière les grâces qu'elle s'est déjà vu refuser. Ainsi, pour Louis, deux ans après qu'elle n'a pu réussir à lui procurer la société de Bylandt, elle s'occupe encore de celui-ci, elle se lient au courant de ce qu'il fait pour en entretenir son fils. « Je ne saurais, lui écrit-elle, vous donner de meilleurs renseignements que ceux que je vous ai mandés dans mes précédentes sur votre aide de camp. Il est parti pour l'armée en qualité de chef de l'élatmajor d'un général que je ne connais point. Il m'a paru heureux d'avoir obtenu cette place ; à la vérité, il était bien malheureux en ce moment quoique Paulette et moi fussions venus à son secours plus d'une fois. » Cela n'est qu'un exemple entre mille.
En Corse, elle et Fesch régnent : rien ne s'y fait que par leur volonté et avec leur aveu. Arrighi, le père du duc de Padoue, qui y est préfet, prend leurs ordres en tout et nul fonctionnaire n'est nommé sans leur visa. Si un continental, sous prétexte qu'il
est militaire, s'avise de les contrarier, il ne pèse guère, eût-il dix fois raison, et les mesures qu'il a proposées sont tout aussitôt révoquées, fussent-elles les seules à prendre pour prévenir un mécontentement qui, s'il ne se traduit pas encore par des révoltes, conduit déjà à des ententes avec l'étranger. L'attachement des Corses pour une cause, un pays ou un homme, est toujours subordonné au bénéfice qu'ils en tirent et si, pour le moment, ils subissent le clan Bonaparte, d'abord à cause de ses largesses, puis parce qu'il tient, comme de l'an V à Tan YII, tous les ressorts d'administration, le feu couve sous la cendre et le clan adverse attend ses revanches. Il y a, en Corse, un patriotisme corse, il n'y a nulle part de patriotisme français. Napoléon a fait fortune en se mettant au service de la France, soit, mais Pozzo n'a point mal réussi en se mettant avec les Russes, ni Macirone en restant avec les Anglais. Pourquoi pas Pozzo aussi bien que Bonaparte ? La pluie tombe vraiment depuis trop longtemps sur 1' « en deçà des monts »'; V « au delà » réclame sa part, qu'elle vienne des Anglais, des Russes ou du diable, car on n'y a pas de préjugés.
Il y a encore, pour Madame, les devoirs de protectrice des sœurs hospitalières ; chaque semaine, elle donne sa décision sur quelque vingt-cinq placets, mais là elle a son secrétaire des Commandements, et Guieu étantmortle2 mars 1812, c'est àprésentDecazes.
Tout cela l'occupe. Elle rentre à Paris le 27 octobre, quatre jours après l'attentat Maletauquel elle ne semble rien comprendre, « Vous avez lu dans les journaux.
IIORTENSE. — A SAINT-LEU 387
écrit-elle à Louis, la nouvelle de Témeute ou plutôt de la farce qui a été jouée à Paris le 23. Je n'y étais pas encore. Les malheureux paient leur sottise de leur vie et tout est calme et tranquille dans la capitale aussi bien que dans tout le reste de l'Empire ». Et elle reprend tranquillement sa vie. Elle va à Saint-Gloud voir le Roi de Rome ; elle reçoit à Paris les Infantes, et, comme d'ordinaire, passe un temps de l'automne à Mortefontaine, chez Julie toujours souffrante depuis son retour des eaux. Elle reçoit l'Impératrice à dîner le 18 novembre, avant la représentation des Français, puis il y a les spectacles et les cercles d'obligation. Elle a enfin ses petits-fils, les enfants de Louis qu'elle trouve grandis et bien portants lorsque Hortense les lui envoie de Saint-Leu. « Napoléon, écritelle au père, n'a cessé de parler de vous à son ordinaire. Je ne saurais assez vous dire combien il se rend de plus en plus intéressant tous les jours: »
D'Hortense, elle ne parle point, et la guerre sourde continue. Hortense, qui a eu quelque temps sa mère à Saint-Leu, l'a quittée vers la fin de mai pour venir à Aix-la-Chapelle. Malgré que la société n'y fût pas aussi nombreuse qu'à Aix-en-Savoie, elle serait encore plus que suffisante pour que la reine passât agréablement sa saison, n'était le mauvais temps qui lui fait regretter la Savoie et lui fait dire que Saint-Leu lui Taudrait mieux que les rues d'Aix. D'abord elle a amené M"'= de Broc, M"' Gochelet et M. de Marmol ; puis elle rencontre M"*^ de Rémusat et son fils Albert
lequel, quoique maladif et peu développé, n'en est pas moins un camarade pour les princes; M™" deNansouty, sœur de M™^ de Rémusat, qui est agréable, la maréchale Ney, toute heureuse de retrouver sa sœur M"" de Broc, M'"'' Lavalletle, si douce malgré ses tristesses; et encore M. Fraser-Frisell, ami des Rémusat, surtout ami des Guilaut, de Joubert et de Chateaubriand, un Anglais fort considéré pour ses bonnes façons et son esprit qui, seul excepté des lois contre ses compatriotes, a reçu en 1803, du Premier Consul, sans l'avoir sollicité, « non seulement la permission de rester à Paris, mais de voyager dans toute la France ». Il y a le préfet Ladoucetle qui, paraît-il, réserve si bien ses grâces pour les princesses qu'il est à peine poli pour les particulières ; ilyale maire, M. Gualsa, quiregrette l'ancien préfet Lameth et n'en fait pas mystère; il y a enfin, pour égayer les soirées, la comtesse de Salm- Reifferscheidt-Dyck, célébrée jadis au Lycée des Arts, aux Lycées de Paris, de Toulouse et de Marseille, sous le nom plus vulgaire de M""* Pipelet. Elle est, des femmes poètes, la plus belle, la plus riche et la mieux titrée; belle avec de ces grands traits qu'on dit à la grecque et qui feraient détester la beauté; riche, car déjà, de son mariage avec Pipelet, dit Pipelet III, chirurgien-accoucheur, mariage rompu en 1799 par le divorce, Constance-Marie de Théis, qui aime autant s'entendre appeler « Sapho » parce qu'elle a mis Sapho en tragédie mêlée de chant que « le Boileau des femmes » parce qu'elle a produit quantité d'épîtres, a conservé de notables biens, et, de plus, en 1802, elle a