‹ Napoleon et sa famille (volume 5)Chapitre 173 sur 213 · LUCIEN. — LUI ET HOMERE · texte numérisé non relu

LUCIEN. — LUI ET HOMERE

Homère, il aura fait son Iliade et son Odyssée. Ma gloire sera attachée à la sienne ; trente compositions orneront le poème de Charleinagne et douze celui de la Cirnéide ou la Corse héroïque^ placé à l'époque qui a suivi immédiatementCharlemagne et qui tient même encore au règne de cet empereur. Avec les conseils d'un si grand maître, j'ai fait des progrès dans la poésie et, à mon poème sur l'Italie, je joindrai un petit poème en un chant pris d'un sujet grec et quelques odes. Un temps viendra où notre retraite nous sera utile et, sans elle, nous serions loin de pouvoir sentir les heautés des ouvrages littéraires comme nous avons appris à les sentir dans la méditation de la retraite. » Ainsi, trois poètes aux prises, chacun avec sa muse : Lucien, Ghatillon et Alexandrine, car celle-ci, en secret, besoigne aussi et chante Batilde reine des Francs. Mais Homère, c'est Lucien; sans doute, n'est-il pas aveugle, mais si myope! C'est de son aveu que son familier le compare ainsi ; car lui-même a déjà écrit, lorsqu'il pensait partir aux Etats-Unis, « qu'il y imprimerait une Iliade : l'épopée de Charlemagne, une Odyssée : la Corse délivrée des Maures qui lui assureraient un rang dans la littérature ; » il écrira, dans la préface de la Cirnéide: « La Corse, délivrée des Sarrazins trente ans après la destruction des Lombards m'a paru offrir un sujet propre à une seconde épopée où, à Vexemple d'Homère dans VOdi/ssée, on pourrait ramener les souvenirs du premier poème et où l'on peindrait plus particulièrement les mœurs domestiques et insulaires. »

Pour publier la nouvelle Odyssée, il faut que riliade ait paru. Lucien, convaincu que ce sera là un événement européen, ne néglige rien pour assurer à son poème une immense publicité. Déjà, par l'éditeur Miller de Londres, il a engagé des pourparlers avec Treuttel et Wurtz qui détiennent alors à Paris le monopole de la librairie internationale et qui, sur des licences, commercent avec l'Angleterre. James Heath, l'illustre graveur, met sur cuivre les compositions de Ghatillon ; Butler et Hogson travaillent chacun à une traduction anglaise : un jury composé des meilleurs poètes anglais doit décider quelle sera préférée et John Maunde, curé de Kenilworth, en a entrepris une troisième version lorsqu'il meurt l'année suivante. L'attente est si vive en Angleterre que lord Byron écrit à Moore : « Je vous en prie, ne lâchez pas pied ou ce damné Lucien Bonaparte nous battra tous. J'ai lu une grande partie de son poème manuscrit. Réellement, il surpasse tout ce qui est au-dessous du Tasse. » Il y a de quoi tourner une tête moins entichée de vanité que celle de Lucien.

Pourtant la gloire qu'il escompte ne lui suffit pas, s'il l'acquiert en Angleterre. Il commence à s'y déplaire extrêmement et multiplie les tentatives pour expédier en France des agents, soit pour porter des messages, soit pour rapporter des nouvelles. Sans doute a-t-il trouvé des auxiliaires puissants, car c'est par le parlementaire The Hank qu'est amené à Morlaix, « Francesco Lunardi, maître d'hôtel de M. Lucien, frère de Sa Majesté ». Cela montre des intelligences

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d'un cerlain ordre. C'est Lucien lui-même qui dit avoir fait solliciter l'Empereur pour son échange. Par qui? IN'y a-t-il pas lieu de penser que c'est par un personnage énigmatique dont les allées et venues en Angleterre demanderaient à être éclaircies et qui se nommait Panon-Desbassyns.

C'était un créole de Tile Bourbon, dont la sœur avait épousé M. de Villèle, plus lard ministre de Louis XYIII et de Charles X. Dès Fan X, il avait été chargé d'une mission qui « consistait, a écrit plus tard l'Empereur, à s'employer auprès des tribunaux de l'Amirauté anglaise et à procurer le relâchement d'une douzaine de bâtiments à Hambourg qu'il a fallu restituer et sur lesquels il a eu une part de plusieurs centaines de mille francs ». Le 10 germinal an X, on voit en effet M""" Desbassyns demander au Premier Consul une avance sur ce qui est dû à son mari, pour acquitter les dettes qu'il a contractées pendant.sa mission ; renvoi immédiat de la pétition au ministre des Finances pour rendre compte de ce qui reste dû, et, le 12 prairial, ordre de payer à M'"® Desbassyns 222 661 francs en rescriptions balaves. On ne sait rien de plus sur ce premier incident.

En 1811, le 8 février, expédition à Desbassyns d'un passeport impérial, signé de la main même de l'Empereur, à destination de l'Angleterre, sur cette justification : « Il a des propriétés à l'ile Bonaparte (cidevant Bourbon) et se rend en Angleterre pour négocier des valeurs. » En réalité, Desbassyns semble devoir se mettre en rapport avec lord Holland, Irving,

et les chefs de l'opposition dans les deux Chambres. Est-ce à son intervention qu'est due la présentation, par lord Holland, le 18 décembre, d'une motion sur l'échange des prisonniers français et anglais? En tout cas, cette question, peut-être secondaire, est une de celles qu'il est chargé de traiter. Il rentre en France à la fin de décembre, et le 22 février 1812, repart, avec un nouveau passeport impérial, commun à son épouse, son neveu âgé de onze ans, un instituteur et une négresse femme de chambre. Motif : « Retrouver à l'île Bonaparte une existence dont il est privé en France, ne pouvant plus y toucher ses revenus. » Le 19 août, il écrit au duc de Bassano, alors à Wilna, et lui propose ses services pour l'échange des prisonniers. Il dit avoir eu plusieurs conférences avec lord Melville, premier lord de l'Amirauté, et assure qu'il jouit en Angleterre d'une influence certaine. Le 21 septembre, Napoléon retourne la lettre à Bassano avec cette apostille : « De quoi se mêle cet intrigant? » Puis, soit qu'il se soit rappelé le passeport qu'il a signé lui-même, soit qu'il ait reçu de Maret de nouveaux détails, il se ravise : « Il lui paraît extraordinaire que cette personne ait pu prendre cela sur elle. Il ne peut s'empêcher de reconnaître que c'est écrit avec esprit et facilité, mais il ne connaît pas assez l'homme pour ajouter foi à ce qu'il dit, car enfin, avec l'esprit qu'il paraît avoir, il pourrait avoir imaginé tout cçla pour se faire accréditer. » Pourtant, le souvenir lui revient qu'il l'a employé utilement il y a dix ou douze ans; il ne veut pas lui donner des pou-

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voirs pour l'échange, mais il ne s'oppose pas à ce que Bassano l'emploie comme agent secret pour traiter « toutes sortes de questions ». « La manière la plus simple pour m'acquitter envers lui, dit-il, est de le payer. » Bassano fera donc venir Desbassyns à Wilna, il causera à fond avec lui, et le renverra par la Suède, le Danemarck ou de tout autre manière en Angleterre.

Or, Desbassyns est venu à Thorngrove au milieu de ses diverses pérégrinations en Angleterre où il est comme chez lui. « Ce Monsieur qui, à Paris, n'avait été pour nous, écrit Alexandrine, qu'une simple connaissance, vînt nous trouver un jour et nous fit de grandes offres de service... Il se présenta à nous sous l'aspect le plus fait pour inspirer la confiance, c'est-à-dire dans une position malheureuse, non sous le rapport de la fortune, car, nous disait-il, il avait pu s'assurer les moyens de vivre pendant tout le temps que durerait sa persécution... Il montrait une profonde admiration pour Lucien et le ressentiment personnel dominait en tout ce qu'il nous disait de la cour des Tuileries. » Il prétendait n'avoir qu'un but, mettre ses affaires en ordre et partir avec Lucien pour l'Amérique. Il savait toutes les nouvelles, était au grand bien avec les princesses, recevait les confidences intimes d'Hortense. Bref, il inspira aux Lucien « une confiance très affectueuse », il devint l'hôte assidu de Thorngrove, où « sa conversation attrayante et pleine de franchise », les anecdotes qu'il contait fort bien et les scandales de la Cour qu'il se plaisait

à dévoiler, étaient fort appréciés. A son départ, on lui remit « une certaine quantité de lettres qui n'arrivèrent jamais à leur adresse, par une bonne raison, c'est que cet ennemi persécuté de l'Empereur les lui alla remettre en mains propres en Pologne. »

Cela ne serait rien encore aux yeux d'Alexandrine, mais elle l'accuse d'avoir abusé « d'une marque de confiance » qu'elle lui aurait donnée et elle se promettait de révéler cette trahison sous le titre « Anecdote vraie quoique incroyable ». Elle ne l'a point écrite, mais voici ce qu'on peut démêler. Alexandrine avait composé un poème : Batilde, reine des Francs et avait confié ce secret à Desbassyns, qui se serait empressé de le rapporter à l'Empereur. Sur quoi, celui-ci, pour ravir à M""" Lucien l'immortalité qu'elle se promettait justement, aurait immédiatement fait commander à M"'" Simons-Gandeille un roman historique portant le même titre, dont il aurait payé largement le texte et qu'il aurait fait illustrer de compositions par Girodet, Cette histoire semble improbable : pourtant, en dehors de ce qu'a pu verser à M"'® Simons-Candeille le ministère de la Police, il est positif que, dès le 4 mars 1813, le ministère de l'Intérieur a souscrit à soixante exemplaires d'un ouvrage qui ne devait paraître qu'en 1814. De plus, au dire d'an biographe, une centaine d'exemplaires, vendus en Angleterre, valurent cent guinées à l'auteur. Tant d'empressement et de curiosité pour un méchant roman! Si le livre ne fut pas commandé, il fut au moins encouragé, et la Police a au moins prêté les

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