CAROLINE. — CARACTÈRE QU'ELLE DÉPLOIE
la garde de bâtards, tantôt se livrant elle-même, moins par tempérament que par calcul, à celui-ci ou à celui-là qui pourra la servir. Elle ne se ménage point et, du plaisir qu'elle donne, et même qu'elle reçoit, elle ne garde point rancune si la combinaison qui l'a décidée à se rendre sensible, échoue ou retarde. Elle se sera du moins fait des amis, préparé des complices et ménagé des protecteurs. Tout cela a été la petite pièce où elle s'est essayée, n'ayant pu conquérir encore, ni de son frère, ni de son mari, le rôle qu'elle prétendait jouer et pour lequel elle se sentait née. La voici à présent sur un théâtre où le premier emploi lui a été distribué, où toute la responsabilité du succès repose sur elle, où pourtant elle doit évoluer, au milieu des trappes et des machines, dans une atmosphère hostile et devant un public adverse. Les caisses du Trésor sont vides; les contributions ne rentrent pas ; le Corps d'observation absorbe les ressources ; le contingent qui se rend à la Grande Armée demande sa solde ; les nouvelles levées ne sont pas payées et, jusqu'à l'arrivée des cadres d'Espagne, on ne peut les organiser. Caroline voit tout et pare à tout. « Elle fait du gouvernement, dit Norvins, un noble apprentissage ; elle porte dans les affaires un dévouement éclairé et la volonté de ne jamais séparer les intérêts du royaume de ceux de l'Empire. » En même temps, elle sauvegarde son indépendance , même, d'un ton courtois, et avec une adresse qui permet les ententes, elle s'établit en sa royauté. Elle n'a besoin ni de déclarations d'amour, ni de cris de déses-
poir, ni de palinodies déshonorantes ; elle va aux faits nettement, posément, expose son droit, tire des arguments, fournit des conclusions. Elle se fait la femme de la chose, ne se perd point en dissertations, n'éprouve pas de scrupules, écrit du style de son frère quand il parle affaires: elle ne sent plus la maladie, n'a plus besoin d'amants, travaille. «L'application qu'elle porte aux affaires du royaume semble ajouter à ses forces : c'est une disposition de famille», écrit Norvins, et cette phrase qui semble d'un courtisan est la vérité même.
Il faut donner des exemples de la façon dont elle pense et s'exprime. A Bassano, au sujet de plaintes portées par le consul général de France sur des perquisitions faites par les autorités napolitaines dans des barques prétendues illyriennes — donc françaises — suspectes de porter de la contrebande, elle écrit : « Les côtes du royaume de Naples sont peut-être celles de toute l'Europe d'oij la contrebande a été jusqu'ici repoussée avec le plus d'efficacité. L'excessive cherté des denrées coloniales en est la preuve irrécusable. Un tel résultat n'a pu être obtenu qu'au moyen d'une vigilance très rigoureuse. Si cette vigilance ne peut pas s'exercer sur les navires qui viennent sous pavillon français, si les agents de l'Empereur la contrarient par des réclamations et des accusations hasardées, elle deviendra tout à fait illusoire dans les ports de l'Adriatique où il n'existe guère que des bâtiments français et italiens. » Ailleurs, se plaignant des corsaires français qui « donnent le spectacle scandaleux