CAROLINE. — LETTRE A MURAT
l'Empereur : Vous avez beaucoup fait, mais, tant qu'il reste à faire, on n'a rien fait encore. Du courage, mon ami ! Je te connais, tu ne te consolerais jamais d'avoir abandonné la victoire à un autre; tu as contribué de tout ton pouvoir aux premiers succès de l'Empereur, mais ce n'est pas assez tant que la victoire demeurera incertaine; encore quelques jours, et l'Empereur vous aura rejoint avec de nouvelles forces ; vous aurez la victoire et la paix ; ton courage y aura contribué, tu en jouiras doublement et moi aussi. Crois que je désire vivement ton retour, s'il pouvait ne pas nuire à ton bonheur à venir, mais je connais trop bien ton cœur, ton attachement pour l'Empereur et tes vrais intérêts pour croire que tu puisses être heureux s'il était mécontent de toi. Reprends donc courage. Je sens tout ce que tu dois souffrir. Je partage tes chagrins et tes maux, mais je t'engage, pour cette gloire dont tu es si jaloux, je t'engage, dis-je, à les supporter encore. Ce ne sera pas long, j'espère. »
Même arrivant à temps, celte lettre n'eût rien changé aux décisions de Murât : dès lors il était pris dans l'engrenage. Mais, à celle qui l'écrivit, il est juste d'en tenir compte. Caroline, à ce moment, garde la notion précise et juste que l'intérêt est d'accord avec le devoir et elle l'exprime avec l'éloquence de la vérité.
Au reste, elle n'est pas, à cette déplorable époque, la seule femme de la Famille qui montre plus d'esprit, de lucidité et de caractère que les hommes.
Catherine, elle aussi, a été régente, mais contrainte et forcée. Le 26 mars, quanti son mari lui en a parlé pour la première fois, elle a résisté. « Je ne m'en sens nullement les moyens ni la capacité, écrit-elle, mais il paraît que le roi et l'Empereur le désirent tous les deux. » Le roi fait appel au sentiment qu'elle a de son devoir; il lui apprend qu'elle ira à Dresde « au congrès » et que, de Glogau, il viendra la rejoindre. Dès lors, elle passe sur tout, car, pour retrouver cet époux constamment infidèle et constamment adoré, elle courrait au bout du monde. De son côté, l'Empereur auquel elle a fait part de sa régence, a approuvé « la marque de confiance que lui a donnée le roi en lui laissant la direction des affaires pendant son absence », ce qui équivaut à dire qu'il l'a commandé et « il ne voit pas d'inconvénient à ce qu'elle vienne à Dresde », s'il y va; il ajoute même « qu'il sera charmé de l'y voir », ce qui vaut une invitation en règle; mais Catherine n'est point née Bonaparte, et l'agitation où elle est terrible.
Si, jusque-là, elle ne s'est pas occupée d'affaires, si, comme elle dit, « elle n'aime qu'une vie tranquille, calme, paisible, la lecture, l'ouvrage, la musique, enfin toutes les occupations d'une femme », ce n'est point à penser qu'elle ne soit pas ambitieuse, qu'elle ne se plaise pas à être reine, et qu'elle ne souhaite pas un royaume plus vaste. Sans doute, elle est poussée en cette voie par la passion qu^elle éprouve pour Jérôme, cette passion physique qui lui ferait tout sacrifier pour lui plaire ; mais aussi elle a la conscience