CATHERINE. — LA POLOGNE
à écrire son opinion à Jérôme, à lui expliquer pourquoi, toute convenance personnelle mise à part, elle est si opposée à ce qu'il accepte la Pologne ; hormis les formes, nul homme d'État ne dirait mieux, tant l'éducation et la tradition, telles que les reçoit une princesse en ces petites cours d'Allemagne, l'instruisent de la politique générale, des rapports des États, des dangers de certains voisinages. Cela est trop fort pour Jérôme qui a son siège fait et ne répond pas.
L'Empereur va partir. « Il prend congé individuellement de toutes les cours ; il parle à chaque roi, prince, reine ou princesse»; tout le monde fond en larmes ; lui-même est attendri, mais nul ne doute du triomphe final ; pas une voix ne s'élève pour prévenir et mettre en garde. On est à ce point convaincu qu'il n'aura qu'à paraître qu'on s'occupe uniquement à deviner entre quelles mains iront les dépouilles de l'ennemi. Lui parti, c'est encore là l'objet des conversations et des spéculations des politiques. Catherine est restée quelques jours pour tenir compagnie à Marie-Louise. Elle atteste les sentiments qu'elle exprimait alors, la douleur qu'elle témoignait, les inquiétudes dont elle paraissait agitée.
Le 4 juin, au moment même où l'Impératrice part pour Prague, Catherine quitte Dresde laissante tout son service saxon des présents impériaux : boîte à portrait au marquis Piatli, boîtes à chiffres de 2400 francs aux chambellans; de 1800 francs, aux gentilshommes; de 300 francs aux pages et aux officiers d'escorte, et aux gens, des rouleaux de jérômes.
4i6 NAPOLÉON ET SA FAMILLE
Quand, pour six mois, un royaume a trente millions de déficit, c'est le cas ou jamais, pour les souverains, de se montrer généreux. Le 7, après trois nuits blanches, Catherine est de retour à Napoleonshohe où elle reprend « sa vie ordinaire ».
Bien que, pour l'amour de son mari, elle s'efTorce aux affaires, elle n'en apprend que ce que les ministres lui en disent : peu de chose ou rien. De même, se contraint-elle à tenir sa cour, « mais, comme l'écrit un des courtisans, ce n'est plus ce mouvement, celte activité qu'imprimait la présence du roi ». Le dimanche, elle donne spectacle à Napoleonshohe, jusqu'à près de minuit, mais ensuite elle ne tient pas cercle, non plus que le jeudi, jour de spectacle à Cassel. Les Grandes Entrées étaient reçues ces jourslà ; Catherine s'en dispense. A Napoleonshohe, oii quatre dames et autant d'hommes sont régulièrement invités chaque semaine, le corps diplomatique n'est pas reçu. La reine adopte une existence de plus en plus retirée, guettant les nouvelles, s'attachant aux bruits contradictoires, détestant par avance cette couronne des Jagellons, à laquelle elle se croit destinée. Les lettres du roi sont si rares que parfois elle reste quinze jours sans en recevoir. « J'avoue, écrit-elle, que parfois j'ai des moments de désespoir. Grand Dieu ! quelle cruelle existence que la mienne! J'ai beau porter mes regards sur le présent, l'avenir et le passé, je ne vois que peines et soucis. »
Quand Jérôme lui écrit le 30 juin, « j'espère qu'avant peu nous serons réunis », elle prend cela pour une
CATHERINE. — JEROME ANNONCE SON RETOUR 4i7
phrase en Tair, d'une galanterie qui la touche, mais elle ne croit pas un instant qu'il puisse le réaliser. Elle est toute aux périls qu'il ne peut manquer de courir, car « en fait de choses pareilles, le roi est encore plus hardi que l'Empereur », et, dans les combats qu'elle pressent, elle le voit au premier rang, impassible sur un cheval cabré, tel qu'en son portrait de Gros. Lorsqu'elle cesse d'y arrêter son esprit, elle s'attriste sur elle-même : « Quelle sera mon existence dans la suite, n'ayant pas d'enfant ! Pensée affreuse et qui m'accable! Serai -je donc séparée, rejetée de l'être que j'adore le plus au monde!... Je sais que le cœur noble, généreux de mon époux n'a pas un pareil projet, mais celui qui régit tout le monde, qui l'accable par son despotisme, ne le forcera-t-il pas d'une manière ou d'autre à rompre nos liens ? »
Fantômes cela, mais voici les réalités, des sujets d'inquiétude qui se précisent et s'affirment. Elle tremblait des dangers imaginaires que courait la vie de Jérôme, elle tremble à présent des dangers véritables que court son honneur. Le 20 juillet, elle reçoit la lettre datée de Bielitza le 9, où Jérôme prétexte une descente anglaise pour motiver son prochain retour. Catherine ne se trompe pas au dessein prémédité. Toute de suite, elle répond. Elle supplie Jérôme de rester, de prendre patience, de garder son calme ; elle est admirable de bon sens et de courage ; le 2o, nouveau courrier ; le roi paraît avoir pris son parti ; le 26, Catherine répond : elle a mis dans sa lettre toute sa tendresse, toute son intelligence, toute sa politique ;
mais quel accueil elle reçoit : « Je te remercie pour ton intention, mais je croyais n'avoir jamais laissé douter que je ne suis pas de ceux qui se déshonorent et que je ne fais que ce que je dois faire. Je trouve aussi qu'il est un peu hasardé à toi, ma chère amie, de parler si longuement sur une question que tu ne connais nullement et j'aurais le droit de penser t' avoir inspiré assez de confiance pour te rassurer entièrement sur ma conduite qui n'est jamais dirigée par l'humeur ni par un coup de tète. » Avec une habileté réelle, car, comme dit l'Empereur, << il a bien de l'esprit », Jérôme tourne les arguments qui peuvent le mieux toucher sa femme ; il l'excite contre « le despote » dont la conduite à son égard a été inqualifiable, contre Poniatowski, contre Murât, contre Eugène ; il se fait tendre, affectueux, persécuté, il se rend si bien victime que, dans la nuit du 11 au 12 août, lorsqu'il arrive à Napoleonshôhe oii on ne l'attendait officiellement que le 16, Catherine est déjà toute changée : l'Empereur a traité le roi d'une façon indigne ; il a des torts graves envers lui. « Le roi le gênait à l'armée ; il voyait qu'il aurait des succès brillants et qui pourraient peut être rivaliser avec les siens». Il était jaloux et, à bon droit, « car le roi a le même talent que l'Empereur pour ordonner un plan de campagne ». On a bien dit que l'amour est une forme de délire.
Tout de suite, les fêtes recommencent, la Cour reprend son entrain, car, avec le roi, sont revenus les chambellans, les écuyers, les pages, les ministres,