VII
gagée une partie de mes troupes, pour venir aussitôt, avec la totalité de son armée, reconquérir l'Andalousie. Je suis môme persuadé qu'il en a l'ordre et j'ai la certitude que, de Cadix, on le lui écrit tous les jours. » C'est pourquoi, loin de marcher lui-même, il demande « que l'Armée de Portugal et celle d'Aragon marchent au secours de son armée. »
Joseph réitère ses ordres ; devant l'imminence du péril qui menace Marmont, il s'est décidé, le 28 mai, à enjoindre directement à Drouet de manœuvrer contre Ilill; Soult expédie aussitôt à Drouet des ordres contradictoires : si Drouet remplit les ordres du roi et passe le Tage avec ses troupes, « je ne dois plus penser, écrit Soult, qu'à réunir le restant de l'Armée du Midi pour évacuer le pays ». Le prenant de haut, il déclare « que, du moment où Sa Majesté fait adresser des ordres de mouvement aux généraux de l'Armée du Midi, il est dispensé de leur en donner et que sa responsabilité cesse. » « Dans ce cas, écrit-il, je dois supplier Votre Majesté de vouloir bien obtenir de l'Empereur que je sois immédiatement remplacé dans le commandement de l'Armée du Midi ou que Votre Majesté daigne elle-même y pourvoir » ; d'ailleurs, en terminant, il ose tout pour braver Joseph et le bafouer : « J'ai au surplus, dit-il, l'honneur de rendre compte à Votre Majesté, que, vraisemblablement, je me porterai vers Tarifa et Algésiras avec le restant de l'armée, pendant que le comte d'Erlon fera une opération en Estramadure pour lâcher de détruire le corps de Ballesteros. »
Joseph, par le colonel Desprez, un de ses officiers de confiance qu'il a envoyé à Séville, apprend en même temps que sa nomination par l'Empereur au commandement g-énéral des armées en Espagne n'a pas été mise à l'ordre de l'Armée dû Midi. « Sa situation est la seule chose que Soult considère » ; peut-être aussi certaines affaires qu'il fait traiter avec les Anglais « pour des articles quelconques utiles à l'armée, » les contributions qu'il lève et les fonds qu'il fait rentrer. Joseph apprend encore de d'Erlon que, si Soult s'est décidé à le renforcer d'une division de cavalerie et d'une division d'infanterie, il a retardé au 16 juin le départ de ce renfort annoncé d'abord pour le 14, et il a fixé sa marche par une route telle que Drouet, pour le joindre, est obligé de faire un immense mouvement et d'abandonner toute communication avec le Tage. De plus, Soult a enjoint à d'Erlon d'être constamment à portée de se réunir à lui « quels que soient les ordres qu'il pût recevoir, » et, si d'Erlon s'établissait dans la vallée du Tage, les deux divisions de renfort cesseraient aussitôt d'être sous ses ordres.
Devant une telle désobéissance si audacieusement affichée, alors surtout que le péril de Marmont s'accroît chaque jour, Joseph auquel l'Empereur, avant son départ, a écrit « qu'il agît avec vigueur et qu'il se fît obéir, » se détermine le 30 juin à accepter la démission qu'a offerte le duc de Dalmatie. « Placé, lui écrit-il, dans l'alternative ou de me priver de vos talents et de votre expérience militaire, ou de laisser briser entre mes mains, dès les premiers pas, le pou-
voir que je tiens de l'Empereur, je ne puis hésiter. Ainsi, quelque pénible qu'il soit pour moi de voir que vous ayez si peu conservé le souvenir de mes anciennes relations avec vous et si peu cherché le bien des affaires en général pour me forcer à choisir, entre deux partis l'un et l'autre fâcheux, le seul que l'honneur et les circonstances puissent me permettre de prendre, je consens à la demande que vous me faites de quitter le commandement dans le cas où je ne révoquerais pas mes premiers ordres, puisque, non seulement je ne puis les révoquer, mais que je ne puis même que vous les confirmer à nouveau, ainsi qu'à M. le comte d'Erlon. Remettez donc, si vous préférez cette extrémité, le commandement au général d'Erlon qui est le général de division le plus ancien et qui en sera chargé, jusqu'à ce que l'Empereur vous ait donné un successeur. »
Soult ne « préfère pas cette extrémité » ; il ne tient aucun compte des ordres qu'il a reçus, mais il garde son commandement, et, chose plus surprenante, Joseph n'insiste pas. Comme s'il n'avait rien prescrit, comme s'il n'avait pas écrit sa lettre du 30 juin, cinq jours plus tard, il reprend la conversation où il l'a laissée, quasi suppliante de sa part, arrogante de la part de Soult, lorsque celui-ci daigne répondre. « J'espère, lui écrit seulement Joseph, le 5 juillet, que ma lettre du 30 juin vous aura trouvé dans les dispositions où j'aurais désiré vous voir toujours et que vous vous serez empressé d'ordonner le mouvement du général Drouet dont l'impérieuse nécessité ne pouvait plus
être un problème pour vous. » Ainsi, sans que Soult ait obéi, sans qu^il ait manifesté la moindre intention d'obéir, Joseph, en révoquant de lui-même l'acceptation de la démission offerte par Soult, se retire tous les moyens de se faire prendre au sérieux par les généraux sous ses ordres, tous les moyens de sauver l'Espagne et l'Empire ; il compte sans doute que cette mansuétude touchera le maréchal; il lui expose que les nouvelles prennent un caractère chaque jour plus alarmant, que le fort de Salamanque est tombé au pouvoir des Anglais, que le maréchal Marmont, attendant des renforts de l'Armée du Nord et ne les recevant pas, ne s'est pas cru en mesure d'attaquer lord Wellington et qu'après avoir manœuvré quelques jours entre la Tormès et le Duero, il a fini par passer sur la rive droite de cette rivière et par conséquent a livré la rive gauche à l'ennemi. Madrid même est compromis si le comte d'Erlon n'a pas fait le mouvement qui lui a été ordonné. « C'est, dit Joseph, l'appui principal sur lequel je dois compter, car il est possible que, d'un moment à l'autre, je n'aie d'autre parti à prendre que d'aller au-devant de ce corps avec les forces que j'aurai pu réunir autour de moi. »
Mais ce corps d'Erlon où est-il? Joseph n'en a pas de nouvelles, par la bonne raison que Soult l'a retenu. Et, d'autre part, Marmont, contre les ordres qu'il a reçus, vient « d'aller à la rencontre d'un corps de 7à 8 000 hommes de renfort qui lui étaient annoncés par le général Gaffarelli », successeur de Dorsenne. Fausse démarche, car le roi sait « que les secours
promis par le général Gaffarelli n'étaient pas partis de Vittoria le 25 juin et ne partiront pas. »
Si personne ne veut aller au secours de Marmont, Joseph ira lui-même, mais, « ne pouvant disposer, pour marcher avec lui, que d'un petit nombre de troupes qui ferait à peine une escorte, » et n'attendant plus le corps de d'Erlon dont il n'a aucune nouvelle, il expédie à Soult, le 6 juillet, l'ordre précis « de faire partir sur-le-champ et de diriger sur Tolède un corps de dix mille hommes, dont huit mille d'infanterie et deux mille de cavalerie et les attelages pour dix bouches à feu ». « Je regarde, lui écrit-il, l'exécution de la disposition que je vous prescris comme la plus importante de toutes et je lui subordonne toute autre considération. . . L'honneur du nom français en Espagne peut en dépendre. » Le lendemain 7, il réitère cet ordre, avec toutes les considérations, tous les détails qui peuvent engager Soult à s'y conformer. « Je me suis décidé, lui écrit-il, à ordonner la réunion près de Madrid du peu de troupes qui composent l'Armée du Centre. Je ne laisse de garnison qu'à Tolède et à Madrid. » Soult ne peut donc avoir aucun doute sur la gravité de la crise et Joseph est en droit de lui écrire : «Le salut de l'Espagne et l'honneur des armes de S. M. l'Empereur dépendent de la prompte exécution de cet ordre. »
Que fai't le duc de Dalmatie ? Il répond, le 16 juillet, « qu'il ne peut envoyer à Tolède les dix mille hommes que le roi lui demande sans évacuer l'Andalousie où tous les points se commandent réciproquement »;
que Drouet a dû s'adosser au débouché de l'Andalousie parce que le général Hill marchait à lui avec 30 000 hommes etqu'il le renforce de toutes les troupes dont il peut disposer sans lever le siège de Cadix; que, s'il envoie des troupes au roi, il devra évacuer entièrement l'Andalousie et que, comme l'armée ne pourra vivre ni sur le Tage, ni en Estramadure, de position en position, elle ira jusqu'à l'Ebre. « Gela se peut éviter » et c'est à condition que, abandonnant à elle-même l'Armée de Portugal, évacuant la Gastille et la Manche, rompant toute communication avec l'Armée du Nord et avec la France, Joseph vienne lui-même en Andalousie avec toutes les forces qu'il pourra amener. « Quoi qu'il arrivât, Votre Majesté se trouverait à la tête d'une belle armée dans le cas de livrer bataille. »
De toutes les hypothèses qui se posent devant cette conception de Soult, la plus modérée est sans doute celle qu'adoptera Joseph, lorsqu'il écrira à Glarke : « L'Empereur, vous, monsieur le duc, toute la France, moi, nous préférons le centre, le nord de l'Espagne au midi. Eh bien ! M. le duc de Dalmatie a des passions et des opinions différentes. Il préfère le midi à tout. »
Gaffarelli n'a pas eu la même audace que Soult ; il a cherché des prétextes pour ne pas exécuter les ordres, a dit d'abord que son armée n'était pas du commandement du roi, puis a paru se décider à envoyer dix mille hommes au secours de Marmont, puis les a retenus en alléguant la possibilité d'une
descente anglaise, à la fin a fait marcher deux régiments et huit canons, si tard qu'ils ne pourront rejoindre l'Armée de Portugal. Quant au duc d'Albuféra qui se retranche derrière les ordres de l'Empereur, l'indépendance de son commandement et l'annonce aussi d'une descente anglaise, ordres, objurgations, prières se brisent contre son impassible résistance.
Telle est l'autorité de Joseph. « Messieurs les généraux en chef ont-ils des instructions particulières, écrit-il au duc de Feltre le 17 juillet? Je n'ai rien à leur reprocher, mais alors, je remets à l'Empereur le commandement qu'il m'a confié. N'en ont-ils pas? Ils sont coupables et je demande leur rappel. Faites parvenir celte lettre à Sa Majesté Impériale et faites-moi connaître le plus tôt possible ses intentions. » L'Empereur, ce jour-là, est à Zwenlziani^ entre Wilna et Gloubokoé. Dans quatre à cinq mois on aura sa réponse.
Ce même jour, Joseph a concentré les dix mille hommes de l'Armée du Centre. Il a là 2 300 sabres qui peuvent faire de la besogne. Il attend la division Palombini qui le rejoint enfin, ce qui porte ses forces disponibles à 14 000 hommes. Le 21, il est en mouvement; le22,ilfranchit le puerto de Guadarrama; le24, il est à Blasco-Sancho, à deux marches de l'Armée de Portugal; mais là, dans la nuit du 24 au 25, il apprend, par un paysan, que, le 22, Marmont a livré bataille aux Arapiles et qu'il est grièvement blessé ; puis, des lettres de Marmont et de Glausel lui par-