JOSEPH. — PROJETS DE SOULT
plan qu'on dirait d'une ineptie criminelle, si l'on ne savait que, chez cet homme, la ruse, le calcul, la fourberie, sont servis par un esprit souvent ingénieux, quoique étroit et de médiocre vol. En prétendant attirer Joseph en Andalousie, quelle trahison méditet-il? Certes, il prend des mesures et il écrit des lettres qui font penser : il réunit en conseil secret les généraux de division de son armée ; il leur annonce, d'une voix émue, qu'il va leur faire des révélations aussi pénibles qu'importantes : « J'ai, leur dit-il, de fortes raisons de penser que le roi trahit les intérêts de la France. Je sais d'une manière positive qu'il entretient des relations avec la Régence espagnole. Son beaufrère, le prince de Suède, est devenu son intermédiaire. Celui-ci est devenu l'allié des insurgés et déjà trois cents Espagnols destinés à former sa garde se sont embarqués à Cadix. Sujet de l'Empereur et général français, je dois veiller avant tout aux intérêts de mon souverain et à l'honneur de nos armes. Je ne puis recevoir des ordres qui le compromettront ; alors la désobéissance deviendrait un devoir. Dans des circonstances aussi graves, je compte sur votre dévouement à l'Empereur et votre confiance au chef qu'il vous a donné. »
Cette scène, qui rappelle de si près la scène jouée jadis à Oporto, a-t-elle pour objet, de la part de Soult, de préparer, dans le cas où Joseph le destituerait, une révolte ouverte contre lui, ou, dans le cas où Joseph se réfugierait en Andalousie, une sorte de coup d'État précédé de son arrestation? Elle est aggravée par
une dénonciation en règle que Soult adresse au duc de Feltre. Il débute en affirmant que « le roi, en lui écrivant le 29 juillet de Ségovie, ne lui a donné aucun détail » sur les événements et lui a simplement donné l'ordre d'évacuer l'Andalousie : « Ce serait, ditil, livrer à l'ennemi des places de guerre susceptibles d'une bonne défense, tout approvisionnées, des établissements et un matériel d'artillerie immense, et laisser dans les hôpitaux beaucoup de malades que leur situation et le manque de transports ne permettent point d'emmener. » Ces prémices posés, et l'on sait quelles contre-vérités renferme la première affirmation, il ajoute : « J'ai lu dans les journaux de Cadix que l'ambassadeur du roi en Russie avait joint l'armée russe ; que le roi avait fait des insinuations au Gouvernement insurgent de Cadix ; que la Suède avait fait un traité avec l'Angleterre et que le prince héréditaire avait demandé à la Régence de Cadix deux cent cinquante Espagnols pour sa garde personnelle. Avant-hier, un parlementaire que le général Sémélé avait envoyé à l'escadre anglaise pour réclamer des prisonniers, resta quelques instants à bord de l'amiral, lequel lui montra une frégate qui, dit-il, est destinée à porter en Angleterre, et ensuite en Suède, les deux cent cinquante Espagnols que le prince Bernadotte réclame pour sa garde personnelle. Enfin, j'ai vu dans les mêmes journaux que Moreau et [Blucher(?)] étaient arrivés à Stockholm et que Rapalel,aide de camp de Moreau, était à Londres. Je ne tire aucune conclusion de ces faits, mais j'en serai plus
attentif. Cependant, j'ai cru devoir déposer mes craintes entre les mains de six généraux de l'armée, après avoir exigé d'eux le serment qu'ils ne révéleront ce que je leur ai dit qu'à l'Empereur lui-même ou aux personnes que Sa Majesté aura spécialement déléguées pour en recevoir la déclaration, si auparavant je ne puis moi-même en rendre compte. »
Pour plus de sûreté, Soult achemine en duplicata cette dépêche sur France par des avisos qu'il expédie de Malaga.
Cependant Joseph s'impatiente. Le 17, il écrit au duc de Dalmatie une lettre comminatoire : « Songez d'abord, sans aucune discussion, lui écrit-il de Toboso, que votre devoir est d'exécuter mes ordres et non de m'envoyer des instructions ; que, si vous continuez à vous refuser à exécuter les dispositions que je vous prescris, vous continuez à être responsable de tous les désastres qui surviendraient encore aux armées impériales dont Sa Majesté l'Empereur m'a confié le commandement. Quelle que put être la supériorité de vos vues, votre devoir est de les subordonner aux dispositions qui vous sont prescrites par celui qui vous donne des ordres ; autrement, c'est désobéir à l'Empereur. Je vous l'ai déjà mandé le 30 juin : si vous n'êtes pas disposé à m'obéir entièrement, vous être le maître de vous démettre du commandement et' de le remettre au plus ancien général, convaincu que je suis que le dernier général de l'armée est préférable au plus grand capitaine qui veut donner la direction générale lorsqu'il doit la recevoir. Je vous
réitère donc. Monsieur le duc, Tordre formel de réunir l'Armée du Midi et d'abandonner le blocus de Cadix, Séville, Malag-a, Grenade, et d'agir de manière à ce que, réunissant vos forces à celles qui marchent aujourd'hui avec moi, nous puissions combattre l'armée anglaise partout oii elle se porterait en Espagne ».
Sur cette lettre, sur les nouvelles surtout qu'il a reçues et qui ne lui laissent aucun doute sur l'isolement oii il va se trouver s'il refuse de se joindre au roi, Soult se détermine à obéir. Emmenant avec lui sa garde andalouse, ses administrateurs et ses officiers andalous, cette cour andalouse dont il s'est entouré à Séville où il a pris tous les airs d'un roi, il fait d'abord aligner à son armée onze mois de solde arriérée ; le 25 août, il se dirige sur Grenade où il est rejoint par d'Erlon et, de là, à travers la province de Murcie, sur Almanza, vers la frontière de Valence où il doit rejoindre le roi.
Joseph ne sait pas seulement à présent qu'en lui refusant l'obéissance, Soult a causé la défaite de l'Armée de Portugal, la perle de Madrid et de l'Espagne, mais qu'il l'a accusé près de l'Empereur de trahison. Un des avisos que Soult a expédiés le 12 août deMalaga, chassé à la sortie du port par une corvette anglaise, est venu se jeter sur la côte de Valence. Le commandant s'est présenté au duc d'Albuféra, qui a pris ses dépêches et les a portées au roi. Joseph qui, nombre de fois, même n'étant pas commandant en chef, a ouvert les dépèches adressées par l'Empereur aux chefs d'armées et par ceux-ci à l'Empereur, n'a point